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LES JUGEMENTS DE LA POSTÉRITÉ

Le soir de l'exécution, à la séance des Jacobins, Levasseur attaqua la mémoire de Danton et de Delacroix, mais il ne parla pas de Philippeaux. Ce fut Garnier (de Saintes) qui s’en chargea. Il répéta ce qu'il avait déjà dit et écrit sur la conspiration du Mans et le « projet formé par les conspirateurs, amis intimes de Philippeaux, d’exciter une insurrection contre la Convention (1) ».

Le Comité de sûreté générale avait pris un arrêté traduisant « les auteurs et complices de la faction du Mans » devant le Tribunal révolutionnaire (2); le 17 germinal, il faisait adresser à l’accusateur public les neuf liasses de pièces qui lui avaient été envoyées par Garnier(de Saintes), relatives aux enquêtes et informations dirigées contre les prévenus. L'acte d'accusation dressé contre eux (3) était encore un réquisitoire contre Philippeaux, « Les prévenus, y est-il dit, étaient les agents les plus actifs de la faction dont Philippeaux s'était déclaré le chef.

« En effet, ils ont soutenu de tout leur pouvoir le sys-

(1) Moniteur, t. XX, p. 162. — Journal de la Montagne du 19 germinal, n° 146, t. II, p. 181. — La Société des Jacobins, t. VI, pp. 46 et 41. |

(2) Arch. nat., F7 4435. — Laurent Lecointre…. à la Convention nationale, p. 123.

(3) Acte d'accusation contre Turbat, Buzin, etc., du 9 floréal an II (Arch. nat., W 356, doss. 744, 3 partie, p. 77.)

tème d'avilissement et de dissolution de la représentation nationale, ourdi et soutenu avec tant de persévérance et d'acharnement par ce conspirateur que la loi a frappé de son glaive. Il est constant et démontré que c'était dansla Société populaire du Mans qu’il voulait établir le foyer de sa conspiration à l’aide des affidés qui secondaient ses projets perfides. Ses calomnies imprimées contre le Comité de salut public, à l’occasion de la guerre de la Vendée, devinrent en quelque sorte le point de réunion de ses complices. Les écrits qu’il fit paraître avec profusion, sous le prétexte d'éclairer et d’instruire la représentation nationale, mais dansle fait, pour la diffamer par les outrages les plus atroces, servirent designe de ralliement. C’est sous le prétexte de les soutenir et de les défendre que les conspirateurs complices de Philippeaux se livrèrent dans la Société populaire à toutes les manœuvres, à toutes les intrigues qui devaient, suivant eux, assurer le succès de leur complot…..

« Une des plus grandes manœuvres des conjurés pour porter leurs concitoyens à la révolte envers la représentation nationale était d’en diffamer, d’en calomnier plusieurs membres sous prétexte de venger les querelles et de partager les haines de Philippeaux envers eux...

« Après avoir ainsi préparé l'exécution de leurs projets liberticides, les prévenus osèrent agrandir leurs mesures pour donner plus de développement à leur système de conspiration. C’est ainsi qu’ils imaginèrent cette adresse incendiaire et séditieuse en faveur du chef de la faction, Philippeaux...

« On ne peut douter d’après tous ces faits, concluait l'acte d'accusation, de l’existence d’une faction qui, sous un autre chef, avait les mêmes projets, le même but, les mêmes moyens que les factions Hébert, Chaumette, Vincent et Ronsin, Danton, Lacroix et autres : la dissolution

de la représentation nationale et le rétablissement du despotisme par les convulsions de l’athéisme, de la corruption générale des principes et des mœurs. »

Ainsi, les prévenus étaient bien nettement représentés comme les complices de Philippeaux. Aussi, dans l’interrogatoire qu'ils subirent le 10 floréal, il fut demandé à chacun d'eux « si, de complicité avec Philippeaux, il n’a pas tenté d’avilir la représentation nationale, notamment de la dissoudre, en annonçant qu’elle était usée et qu’il fallait la renouveler ». Leur réponse à tous fut négative (1). Le lendemain, 11 floréal, le président du Tribunal posait au jury la question : « Est-il constant que, dans la commune du Mans, département de la Sarthe, il a existé une conspiration contre la liberté et la souveraineté du peuple français, tendant à dissoudre la représentation nationale, à anéantir le gouvernement républicain et à exciter la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres, et contre l'exercice de l'autorité légitime ? » Il posait en outre pour chaque accusé la question : « Est-il complice de cette conspiration ? »

La réponse du jury ayant été négative sur la première question, les prévenus furent acquittés (2). Ainsi, le 16 germinal, le Tribunal avait condamné et envoyé à la mort Philippeaux, comme convaincu d’avoir fomenté une conspiration que, vingt-cinq jours après, il déclarait n'avoir pas existé (3). |

(1) Arch. nat, W 356, doss. 744, Are partie, pièces 11 et 12.

(2) Arch. nat, même dossier, 8° partie, p. 79. — Bulletin du Tribunal révolutionnaire, n° 61 et 62, pp. 244-247. — Ordonnance de mise en liberté, Arch. nat., F7 4435,

(3) « Il est bon d'observer que Philippeaux avait été condamné comme auteur et fauteur d'une conspiration au Mans. Dix de ses prétendus complices étaient en jugement sur les gradins. Les mêmes jurés qui, en leur âme et conscience, avaient déclaré que la conspiration de Philippeaux avait existé au Mans, déclarèrent qu'il n'était pas constant qu’elle eût existé ; ils furent acquittés. » (Dépo-

- Garnier (de Saintes) n’accepta pas cette sentence qui renversait de fond en comble l’édifice qu'il avait si laborieusement échafaudé. Le 1° messidor (19 juin), il convoqua au Mans, dans l’église de la Couture, à trois heures de l'après-midi, une séance extraordinaire du peuple du Mans, qui, d’après le procès-verbal (1), l’acclama avec enthousiasme, manifesta sa confiance en lui et se déclara convaincu de la culpabilité de ceux qu'il avait accusés. Puis les différentes autorités constituées : l'administration du département, les conseils généraux du district et de la commune du Mans, le tribunal criminel de la Sarthe et le tribunal de district du Mans, le comité de surveillance et révolutionnaire de la commune du Mans, la garde natio- ‘ nale, rédigèrent des déclarations attestant l'existence d’une conspiration dont « le traître Philippeaux » avait tenu les fils. Le surlendemain, dans une nouvelle réunion publique tenue à la Couture, à sept heures du soir, « le peuple du Mans » votait une adresse à la Convention et aux Comités de salut public et de sûreté générale (2), débutant ainsi : « Une coalition liberticide à existé dans la Société populaire du Mans. Philippeaux en était l’âme et le chef. Il a subi la peine due à ses crimes, et ses adhérents vivent encore! »

Mais ces témoignages de véracité que Grarnier se faisait décerner étaient arrachés par la crainte des châtiments qu’il tenait suspendus sur la tête des audacieux qui lui

sition de Thirion, 132° témoin dans le procès Fouquier-Tinville. Buchez et Roux, t. XXXV, p. 129.) : (A) Procès-verbal de la séance extraordinaire du peuple de lu commune du Mans, tenue dans l'enceinte de la Couture, le 1° messidor, à 3 heures après midi, sur l'invitation de Garnier (de Saintes), représentant du peuple près l’armée de l'Ouest, et spécialement envoyé dans cette commune par le Comité de salut public. Le Mans, Pivron, 16 pp. in-4°.

(2) L'original de cette adresse est aux Archives nationales, W 356, doss. 744, 3° partie, p. 86.

résisteraient. Quand Thermidor eut délivré les esprits de cette crainte, la population mancelle put exprimer librement ses sentiments, et le 12 nivôse an IIT (1* janvier 1795), le conseil général de la commune désavouait les déclarations et l’adresse des 1° et 8 messidor.

A la Convention, la mémoire de Philippeaux profita tout de suite du retour d'opinion qui suivit la chute de Robespierre. Dès le 13 fructidor (30 août 1794), comme Garnier (de Saintes) s’indignait des accusations de Laurent Lecointre contre plusieurs des anciens membres des Comités de salut publie et de sûreté générale (1) : « Je désire beaucvup, riposta Lecointre, que Garnier ait l’âme aussi tranquille sur l'affaire de Philippeaux que je l'ai sur l’articulation des faits que j'ai produits contre ceux que je poursuis. Quand je lis la lettre de Garnier, du 9 germinal, adressée à la Convention, par laquelle il l’assure qu'il tient le fil de la conjuration ourdie au Mans, qui prenait sa source dans celle de Philippeaux, je désire beaucoup, Garnier, que le cri de ta conscience ne te tourmente pas sur la certitude de cette conspiration. Quand je me retrace le jour, 16 germinal, où, monté à la tribune de la Convention, tu nous disais que tu devais à la vérité de dire que Philippeaux avait conspiré contre la liberté, l'égalité et la République, que la correspondance que tu avais surprise t'avait appris qu'il était le principal auteur des calomnies répandues contre la Convention, que les lettres que tu avais arrêtées donnaient la preuve la plus complète de sa trahison, celle entre autres par laquelle on lui écrivait qu'on avait embrassé son parti contre une

(1) Moniteur, t. XXI, p. 637. Lecointre les accusait, entre autres choses, de n’avoir pas donné connaissance à la Convention de la lettre de Fouquier-Tinville, du 15 germinal, disant que les accusés demandaient à faire entendre au Tribunal révolutionnaire seize députés. (Laurent Lecointre, de Versailles. contre Billaud- Varenne, Collot d’Herbois, etc., p. 6.)

LA MÉMOIRE DE PHILIPPEAUX 325 faction qui l’opprimait, faction que toi, Garnier, tu désignais devoir être le Comité de salut public; je désire beaucoup que tu n’aies aucun reproche intérieur à te faire sur ce que tu as écrit et dit ce jour-là, car Philippeaux vivait encore, et s’il n’était pas coupable, toi qui arrivais des endroits où l’on disait qu'il conspirait, tu pouvais bien éclairer la Convention à son sujet, car beaucoup croyaient que les vérités qu’il avait dites sur la Vendée étaient son plus grand crime. »

Lecointre faisait ensuite remarquer que les « chefs de la conspiration de Philippeaux », envoyés par Garnier au Tribunal révolutionnaire de Paris, avaient tous été acquittés, et cela, « du temps du règne de Robespierre et lorsqu'il était dans sa plus grande activité ». Puis, continuant d’apostropher Garnier : « La gloire de cette horrible vexation.…, s’écriait-il, tu la partages avec Levasseur (de la Sarthe); sa haine mortelle contre Philippeaux, qui n’a que trop souvent éclaté dans le sein de la Convention, ses principes conformes aux tiens, l'ont porté à se joindre à toi... Ah! Garnier! ah! Levasseur (de la Sarthe)! que de réflexions (1)! » C

On sait que la Convention repoussa comme calomnieuse l’accusation de Lecointre contre les anciens membres des Comités; mais sa virulente apostrophe à Garnier et à Levasseur, à propos de leur participation à la mort de Philippeaux, n’avait soulevé aucune protestation; c'était pour Philippeaux le commencement de la réhabilitation.

D'autre part, Garnier ne voulut pas laisser l'attaque sans réponse; il publia — mais plus tard, en nivôse an III, — un Compte rendu sur la partie critiquée de sa mission, dans lequel il se lava comme il put des accusations lancées contre lui. Il est à remarquer que son ton est beaucoup

(1) Les crimes de sept membres des anciens Comités de salut public et de sûreté générale, ete., pp. 122-125.

plus doux et plus modéré que celui de son agresseur. Au sujet de Philippeaux, « je ne t’accuserai pas de mauvaise foi, dit-il en s'adressant à Lecointre (1), mais d’être mal instruit sur les circonstances qui ont dirigé ma conduite. Je ne connaissais point Philippeaux et je ne pouvais être son ennemi. Je ne l'ai été et ne le suis d'aucun de mes collègues. Je n’ai vu sa femme qu’une fois, elle m’inspira de l'intérêt; veuve, mère et vertueuse, elle m’en inspire davantage aujourd’hui.

« J'apprends, lors des agitations du Mans, que les meneurs de la Société, qui avaient longtemps dénoncé Philippeaux, en étaient devenus les chauds défenseurs. Je vois dans les registres de la Société que ces mêmes hommes l'avaient accusé d’avoir été feuillant et royaliste ; j'apprends ensuite qu'ils sont en correspondance avec lui, qu'ils ont fait un voyage à Paris et que c’est à leur retour, ainsi que l’atteste la procédure, que leurs diffamations se renouvellent avec plus d'activité. »

Observons tout de suite que Garnier rapporte les faits dans un ordre qui n’est nullement l’ordre chronologique, ce qui change notablement leur apparence. A l’en croire, les membres de la Société auraient d’abord'attaqué Philippeaux, l’auraient accusé d’avoir été feuillant et royaliste ; puis, à la suite d’un voyage à Paris, leur attitude aurait brusquement changé et ils auraient soutenu Philippeaux avec autant d’ardeur qu’ils en avaient mis d’abord à le combattre, — évidemment pour des motifs intéressés. Or, nous avons vu que ce n'est pas du tout ainsi que les choses se passèrent. C’est en pluviôse que plusieurs membres de la Société, étant allés à Paris solliciter des subsistances pour le département, en revinrent irrités de l’attitude de Levasseur et reconnaissants de l’obligeance de Philip-

(4) Convention nationale. Compte rendu par Garnier (de Saintes) sur la partie critiquée de sa mission, pp. 7 et 8.

peaux, qu'ils n'avaient, du reste, nullement « dénoncé » auparavant. Dès lors ils le soutiennent, ils publient une adresse pour proclamer la véracité de ses dires sur la guerre de Vendée; puis, craignant de se compromettre par tant de chaleur, ils publient l’adresse du 12 ventôse, où ils déclarent qu'en 1791, Philippeaux, comme aussi Levasseur, professait des principes bien moins avancés qu'eux-mêmes. Ils soutinrent donc Philippeaux avant de se séparer de lui, tandis que le récit de Garnier donne à croire qu'ils le combattirent d’abord, pour se réconcilier ensuite avec lui, et que cette réconciliation fut le signal de leurs attaques contre la Convention.

« Absent depuis neuf mois de Paris, continue Garnier,

j'apprends par la voix publique que le projet affreux d'Hébert est de dissoudre la Convention. Je vois que la même doctrine se prêche au Mans; que quelques-uns des meneurs ont fait un voyage à Paris: qu'ils ont eu des relations avec Philippeaux ; que Philippeaux est décrété d'accusation. »

Nous avons déjà remarqué cette obstination bizarre de Garnier à faire de la « conspiration de Philippeaux » une ramification de eelle d'Hébert ; peut-être s’explique-t-elle par sa longue absence de Paris et sa connaissance imparfaite de ce qui s’y était passé pendant sa mission; mais quand il dit avoir appris « par la voix publique » que Philippeaux était décrété d'accusation, il altère singulièrement la vérité. C’est par la correspondance de Levasseur qu’il était tenu au courant, jour par jour, de tout ce qui se tramait contre Philippeaux. Quand Levasseur lui indiquait «la marche à suivre », quand il l’instruisait des accusations portées contre Philippeaux, qu'illechargeait de « vérifier les faits portés dans la dénonciation », Garnier n’était-il informé que par la voix publique, comme il le prétend ?

« Inquiet sur le sort de ma patrie, poursuit Garnier,

voyant les dangers dont on voulait entourer la Convention, frappé des ramifications d’un système qui s’étendait jusqu’au Mans, je fis part de mes inquiétudes au Comité; je n’exprimai pas autre chose.

« Par l'effet de l’apposition des scellés sur les papiers des détenus, on trouve deux lettres de Philippeaux, qui justifient sa correspondance avec eux. Dis-moi, Lecointre, dans la position où nous nous trouvions alors, aurais-tu eu moins d'inquiétude que moi ? et ne sais-tu pas bien, d’ailleurs, que ce n’est pas cet incident qui a influé sur le juge-

ment de Philippeaux, puisqu'il a été décrété avec Danton, Camille Desmoulins, Delacroix et autres, qu'il a été jugé le même jour, pour les mêmes faits, et sans instruction séparée ? Je suis arrivé à Paris le 16 germinal, époque du jugement, et la procédure du Mans n’a été envoyée au Tribunal révolutionnaire que le 18. Qu’ai-je donc de commun avec l'accusation, l'instruction et le jugement ? »

Dans ces quelques lignes, la vérité était tellement déguisée, que c’eût été le cas de s’écrier, comme Collot d’'Herbois aux Jacobins, le 16 nivôse, dans son rapport sur Philippeaux : « Je ne reconnais plus cette fille du Ciel quand on la présente sous un pareil masque | »

Garnier demandait ce qu’il avait de commun avec l'accusation et le jugement de Philippeaux. Il espérait donner le change en rappelant qu'il n’était arrivé à Paris qu’une fois le jugement rendu, que la procédure du Mans n'avait été envoyée que deux jours après l'exécution de Philippeaux. — Sans doute; mais nous avons vu que, sans attendre la fin de cette procédure, alors même qu’elle ne faisait que commencer, il avait écrit au Comité de salut public pour impliquer Philippeaux dans la < conjuration du Mans ».

Il prétendait encore que l'affaire de la Société du Mans n'avait influé en rien sur le jugement de Philippeaux,

sous prétexte que celui-ci avait été englobé dans la même accusation que Danton, Camille et autres, et qu'il avait été jugé avec eux, sans instruction séparée, — Nous avons vu que « l’affaire du Mans » fut au contraire une des principales charges qu’on fit peser sur Philippeaux, et que, pour l’accabler, le témoignage de Garnier fut d’un grand poids, puisque l’accusateur public lut une lettre où ce dernier aurait prétendu avoir soutenu une révolte fomentée par les partisans de Philippeaux.

Quelque temps après le discours de Lecointre, le 25 brumaire (15 novembre), Vilate, ancien juré du Tribunal révolutionnaire, dans un ouvrage sur les causes du 9 thermidor, s’écriait : « Vous n’existez plus, dignes enfants de la Révolution : toi, naïf et généreux Camille, qui as emporté jusqu'aux regrets de tes ennemis; toi, sincère et fidèle Philippeaux, qui as osé sonder la plaie profonde de la Vendée (1)...! »

Bientôt, la Convention manifeste sa pitié pour la mémoire de Philippeaux, sa colère contre ses ennemis qui l'ont conduit à la mort. Le 11 nivôse (31 décembre 1794), quelques paroles de Levasseur sont accueillies par de violents murmures et par les cris: « À bas l'assassin de Philippeaux! » épithète que Tallien lui lance de la tribune, lui reprochant « cette malheureuse et illustre victime (2)».

Quelques jours après, le 16 nivôse (5 janvier 1795), Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, venge Philippeaux des accusations qui ont été portées contre lui, « Philippeaux, victime pure, immo-

(1) Continuation des causes secrètes de la Révolution du 9 au 10thermidor, p. 42.

(2) Moniteur, t. XXII, p. 101. Nous avons vu, du reste, que Tallien présidait la Convention quand Saint-Just y lut son rapport contre les Dantonistes, qu'il signa, en qualité de président, le décret d’arrestation, et qu'il ne protesta nullement à ce moment.

lée sur la place de la Révolution pour s'être offerte en holocauste à l’amour-propre des Teutatès du Comité qui ne devaient point avoir tort » et qui avaient mieux aimé « guillotiner un innocent » que confesser qu’ils s'étaient trompés (1).

« Je ne détaillerai point, disait-il encore, ces horreurs (de la Vendée) trop connues aujourd’hui, horreurs qui firent tressaillir l'âme sensible et vertueuse de Philippeaux, dont la voix ne fut étouffée que parce que, trop véridique, elle avait proclamé déjà quelques secrets du cabinet des puissances (2). »

Le 2 pluviôse (21 janvier), c'était l’ancien collaborateurs de Philippeaux à l’armée de Nantes, Merlin (de Thionville) qui s’écriait : « Un temps viendra où il faudra, de la même main qui aura cicatrisé les blessures de l'État, jeter des fleurs sur la tombe du malheureux Philippeaux (applaudissements redoublés), sur la tombe de tant d’autres victimes. C’est à la Convention à distinguer les véritables conspirateurs, ceux qui ont assassiné la patrie, des hommes qui l’ont servie dans tous les temps, comme Philippeaux et Camille Desmoulins (applaudissements redoublés) (3). »

« Toute la France déplore la perte du malheureux Philippeaux », disait-il encore le surlendemain en demandant à la Convention de fournir des moyens d'existence à la veuve de « leur infortuné collègue (4) ».

Le 29 pluviôse (17 février), André Dumont demandait, aux applaudissements de l’Assemblée, la publication des pièces qui avaient fait périr Philippeaux (5).

(1) Rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, p. 43.

(2) 1bid., p. 58. Plus loin, parlant de Ronsin et de Vincent : « Et c'est à ces scélérats, s'écrie-t-il, qu'on a immolé Philippeaux ! » (p. 60).

(3) Moniteur, t. XXIIL, p. 278.

(4) Ibid, p. 285.

(5) Ibid., p. 495.

Ceux qui avaient trempé dans son procès et qui vivaient encore se voyaient reprocher, soit à la Convention, soit en public, leur participation à cette affaire. Le soir du 1” ventôse (19 février), Choudieu se trouvait au théâtre des Variétés, Jardin-Égalité ; reconnu par plusieurs citoyens, il fut désigné « comme celui qui avait dénoncé Philippeaux »; dès lors tous les regards restèrent fixés sur lui pendant la durée du spectacle, mais, ajoute le rapport de police qui mentionne le fait, cela n'eut pas d’autres suites (1). Quelques jours après, le Messager du soir rapportait cet incident de la façon suivante : « Choudieu, qui, avec Levasseur, assassina le vertueux Philippeaux, était ces jours derniers au spectacle; on le reconnaît, et aussitôt il resta seul sur sa banquette. Chacun s’éloigna d’un monstre qui sue le crime; on sembla craindre que les vapeurs contagieuses qui s’exhalent de son corps n’empoisonnassent ceux qui s’en approcheraient (2). »

À la Convention, comme Barère parlait, le 8 germinal (28 mars) en faveur de la liberté d'opinion : « Ne pourrait-on pas lui demander, s’écria Dubois-Crancé, si Camille Desmoulins n’est pas mort pour avoir osé émettre son opinion, si Philippeaux n’est pas mort pour avoir osé dire aussi ce qu’il pensait du Comité de salut public? » — « Sans doute, répondit Barère, il eût été à désirer que ces principes n’eussent jamais été méconnus... Lorsque Saint- Just est venu proposer ici le décret d'accusation contre Camille et Philippeaux, il eût été à désirer que quelqu'un se fût levé et eût dit ce que vient de m'adresser mon collègue Dubois-Crancé.. » De violents murmures l'inter-

(1) Rapport de police du 2 ventôse an HI (Arch. nat. Fic III, Seine, 15. — Aulard, Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire, t. I, p. 493.)

(2) Messager du soir du 6 ventôse. (Paris pendant la réaction thermidorienne, t. I, p. 504.)

rompirent alors et une voix lui cria : « Pourquoi ne l’as-tu pas dit (1)? » ;

Le souvenir de Philippeaux se présente à ses anciens collègues en toute occasion. Le 12 germinal (1° avril), André Dumont ayant fait décréter l'arrestation de Ruamps pour avoir mal parlé du gouvernement : « C’est l’ancien Comité de salut publie, s’écrie Merlin (de Douai), qui a fait conduire à l’échafaud le vertueux Philippeaux pour avoir dit la vérité sur la guerre de la Vendée. Il ne faut pas prononcer contre la liberté d’un représentant du peuple sur des propos (2). »

Philippeaux est mort pour avoir dit la vérité, voilà ce que tout le monde reconnaît maintenant. « Philippeaux, victime de sa probité, mourut pour avoir voulu faire entendre la vérité jusque dans l’antre de la tyrannie (3). » Benaben, dans la préface de son rapport de l’an III au Département de Maine-et-Loire, déclare que s’il en a retardé la publication près d’un an, c’est que « Philippeaux avait péri du dernier supplice pour avoir osé dire de trop grandes vérités (4) ». |

En l’an IIT également, paraît un pamphlet contre Vadier, « assassin reconnu des vertueux Philippeaux et Camille Desmoulins (5) ». « Si ces deux hommes existaient encore, s’écrie l’auteur, la France, pour jamais déshonorée, n’aurait pas tant de larmes à verser sur cette foule innombrable de victimes. Si ces deux hommes existaient, cent

(1) Moniteur, t. XXIV, p. 88.

(2) Ibid., p. 122.

(3) Notes de Courtois, papiers inédits et détruits, publiés par M. le D: Robinet dans la Révolution française, mars-avril-mai 1887, (T. XII, pp. 819 et 1014.)

(4) Benaben, préface de son rapport, p. u-nr. (Chassin, la Vendée patriote, t. IL, p. 453, note.)

(5) Dernier tableau des crimes et mensonges de Vadier, assassin reconnu des vertueux Philippeaux et Camille Desmoulins…, par J.-B. Darmaing. Paris, an II, 37 pp. in-8&. (Bib. nat., Lb*/1663.)

“mille familles, plongées dans le deuil et dans la misère, . seraient heureuses... Et, vous le savez tous, si Vadier n'avait pas calomnié ces deux hommes, au moment où ils ont paru devant leurs juges, ils vivraient (1). »

Dans un Supplément à ce pamphlet (2), le même auteur reproche encore à Vadier de s’être fait le complice de Robespierre, « en immolant à sa vengeance et à son ambition, et tous les malheureux qu’il a fait périr par l'adresse de Fouquier-Tinville, et les immortels Philippeaux et Camille Desmoulins ».

Vadier se défendait d’avoir participé à la mort de Philippeaux et en rejetait la faute sur Robespierre, si nous en croyons un rapport de police adressé au ministre de l'intérieur, le 27 brumaire an IV (18 novembre 1795). « Le café Chrétien, y est-il dit, est actuellement converti en Société populaire. Vadier y fait présider ses soixante ans de vertu, et Léonard Bourdon leur succède, lorsqu'elles sont fatiguées. C’est là qu’on distribue à chacun le rôle qu’il doit jouer, dans tel ou tel quartier, et c’est là qu’on rend journellement compte sur l'effet qu'a produit (sic) sur le peuple les grimaces de l’acteur. Les sociétaires, peu sûrs de leur succès, calculent ce qu’ils doivent faire, et il paraît qu'ils ont décidé de faire l’éloge de Danton, Camille et Philippeaux, qu’ils disent avoir été égorgés par Robespierre seul, pour mieux cacher leurs projets, faire des prosélytes et attirer dans leurs filets le parti thermidorien (3). »

Quelques jours avant de se séparer, le 10 vendémiaire an IV (2 octobre 1795), la Convention décréta qu'elle célébrerait le lendemain une fête funèbre « en l'honneur

(1) Dernier tableau, etc., pp. 34-35.

(2) Supplément au tableau des crimes et mensonges de Vadier, par Jean-Baptiste Darmaing. Paris, de l'imprimerie de l'Union, s. d., 42 pp. in-8&. (Bib. nat., Lb“t/1662.)

(3) Arch. nat, FicIII, Seine, 17. — Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire, t. II, p. 400.

. des députés morts victimes de la tyrannie ». A l’occasion de cette cérémonie, son président, Baudin (des Ardennes), prononça un discours (1) dans lequel il rendait hommage aux conventionnels victimes de Robespierre, mais particulièrement aux Girondins ; il ne nommait que Guadet, Vergniaud, Gensonné, Brissot, Lasource, Condorcet, Ducos, Boyer-Fonfrède et Rabaut-Saint-Étienne. Dans la même fête, le Conservatoire de musique chanta un « hymne aux mânes des martyrs de la liberté », après l'exécution duquel Hardy fit la réflexion suivante : « Dans cet hymne, on ne parle que de vingt-deux représentants du peuple, tandis qu’il en est tombé quarante-sept sous la hache décemvirale. » Et il lut une liste de quarante-sept noms, qui se terminait par ceux de Camille Desmoulins et de Philippeaux, mais dans laquelle ne figuraient ni Danton, ni Hérault-Séchelles, ni Delacroix, ni Fabre-d'Églantine (2).

Il est à remarquer, en effet, que la mémoire de Philippeaux et de Desmoulins reste constamment associée, tandis qu’il est beaucoup moins question de Danton. Ainsi, le Moniteur du 21 ventôse an JV (11 mars 1796) annonce la mise en vente des bustes de Camille Desmoulins et Philippeaux, par C. Martin. Ainsi encore, le Censeur des journaux du 12 thermidor an IV (30 juillet 1796), rendant compte, d’après l’ Ami des lois, d’une fête donnée par Tallien et sa femme, dit que « ce qui a le plus excité la sensibilité des convives, ce sont les images de Camille Desmoulins et de Philippeaux, éclairés par plus de mille lampions (3). »

(1) Discours prononcé par P.-C.-L. Baudin…, président de la Convention, à l’occasion de la fête funèbre, etc. Paris, imprimerie de la République, an IV. (Bib. nat., Le**/1697.)

(2) Moniteur, t. XX VI, p. 115.

(3) Le Censeur des journaux, n° 332, p. 8, col. 2. Son intention

En l'an VI, paraît le tome III des Portraits des personnages célèbres de la Révolution, de Bonneville, avec notices de Quenard, ancien membre de la Commune pro- : visoire. L'une de ces notices accompagne le portrait de Philippeaux.

€ Dans la nombreuse liste des hommes que la Révolu- tion a rendus célèbres, écrit Quenard, nul, mieux que Philippeaux, ne présente l'idéal parfait du vrai républicain. Ses traits fortement caractérisés annonçaient une âme indépendante et courageuse; il ne voyait que son devoir ; il ne concevait pas que les mandataires d’une nation libre pussent redouter la vérité, à l'exemple des despotes. II la dit sans ménager au Comité de salut public; il lui mit sous les yeux les atrocités, les dilapidations de ses agents, leurs coupables efforts pour éterniser la guerre de la Vendée, qui leur était si fructueuse ; en un mot, une complication d’horreurs dont ce Comité était bien instruit, mais que, pour de bonnes raisons, il voulait couvrir d’un voile officieux. Repoussé par les décemvirs, Philippeaux les dénonça hautement à la Convention nationale; mais la Convention qu'ils tenaient asservie ne put faire autre chose que gémir tout bas sur le danger auquel l’exposait son patriotisme. Bientôt les aboyeurs des Sociétés populaires eurent ordre de diriger contre lui leurs attaques. L'opinion publique était ou semblait être à leur merci, et la voix de la multitude proclama Philippeaux calomniateur du gouvernement et contre-révolutionnaire.... »

En l'an VII, des Essarts publie ses Procès fameux jugés depuis la Révolution, où il fait l’éloge de « Philippeaux, dont la mémoire passera à la postérité avec le caractère d'un républicain courageux, austère et vertueux… L'infortuné Philippeaux, dit-il, a été traîné à

est ironique, mais le fait n'en subsiste pas moins. Nous n'avons pu trouver le numéro de l'Ami des lois qu'il cite.

l’'échafaud, tandis qu’on aurait dû lui décerner une couronne civique (1). >

Puis le silence se fait sur ces événements. Ils ne sont remis au jour que sous la Restauration, avec un esprit d’hostilité qui confond dans la même haine tous ceux qui ont pris part à la Révolution. En 1816, « un jacobin converti », dans une Biographie des conventionnels, consacre ces lignes à Philippeaux : « Pressa vivement le procès du Roi et vota pour la mort et le jugement sans désemparer. Il fut condamné à mort pour avoir calomnié Marat. Juste punition de ses infamies (2)! »

Puis, sous la monarchie de juillet, quand l'esprit républicain se réveille, c’est en Robespierre que l’on incarne les véritables principes de la Révolution, on condamne ce qu’il a condamné. B. Hauréau, futur député de la Sarthe : à l'Assemblée nationale de 1848, lance l’anathème, dans sa Montagne (3), contre les Dantonistes, qu’il représente comme « des hommes lettrés, des orateurs de clubs, des écrivains d'esprit qui, trop amoureux d'eux-mêmes pour se dévouer jusqu'au terme, vinrent un jour demander répit au nom de leur libre arbitre, et, de même qu'ils avaient commencé la Révolution, crurent pouvoir l'arrêter suivant leur caprice de lâcheté (4) ». Philippeaux n’a pas sa notice particulière dans ce livre, mais il est nommé dans les pages consacrées à Danton, Desmoulins, Robespierre; il est jugé d’après le rapport de Saint-Just, du 11 germinal, et d’après les accusations de Levasseur (5).

(1) T. I, pp. 29 et 30. :

(2) Petite biographie des conventionnels, avec leur vote dans, le procès de Louis XVI, par un Jacobin converti (Paris, 1826), p. 127. (Bib. nat., Ln'/5.)

(3) B. Haüréau. La Montagne, notices historiques et philosophiques sur les principaux membres de la Montagne. Paris, Bréauté, 1834, À vol. in-&.

(4) La Montagne, p. 245.

(5) « Philippeaux venait de défendre les nobles; il osa dire devant

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