‹ Le coq du clocher (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · UNE JOURNÉE A LA TITUS · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE A LA TITUS

Au moment où le père Joblet battait en retraite pour la seconde fois, Evariste se sentit de nouveau entraîné vers l'arsenal des liquides. Les boissons sucrées dont il avait fait excès répugnaient aux mâles habitudes de son estomac : il éprouvait le besoin de se refaire avec quelque chose de dur, comme il le disait lui-même. Précisément, un flacon de rhum se trouva sous sa main ; il le tira de son compartiment avec un soin religieux, s'en versa deux verres coup sur

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coup, elles vida avec ces mouvements de coude et cette aisance que donnent seules une étude approfondie et une pratique constante.

— Fameux ! dit-il , presque Jamaïque ! Tu me donneras l'adresse du marchand pour que je la passe à Gérenflot.

Vauxbelles ne répoticiit pas ; il profitait de ce moment de répit pour achever enfin sa barbe. Ce silence parut à Evariste un prétexte assez spécieux pour s'administrer un troisième verre de dur^ et se remettre l'estomac en état. Encore quelques minutes dintermède, et le flacon y eût passé. L'oisiveté pesait à (iraindorge; il connaissait le prix du temps. Heureusement, Célestin renoua lui-même Tentretien. La demiconfidence échappée à Evariste le préoccupait vivement ; il tenait à connaître son secret tout entier et à savoir le nom de la flimille aristocratique dont il recherchait ralliance. A diverses reprises, il le remit sur ce terrain, mais notre héros fut impénétrable.

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I, — X quoi bon ! disait-il ; rien n'est fini. L affaire de cœur marche, il n'y a pas à se plaindre de ce côté ; mais reste le chapitre des grands parents. Toujours les mêmes, ces gens-là : à cheval sur les titres !

— Hélas! dit Vauxbelles avec un soupir étouffé.

Quelque eflbrt qu'il pût faire, il ne parvint pas à obtenir des aveux explicites; tout au plus réussit-il à s'attirer un nouvel ennui . Au moment où il pressait le plus vivement son interlocuteur en lui citant quelques noms et étudiant l'effet qu'ils produisaient, Evariste se déroba à cette enquête par la diversion* la plus brusque et la plus inattendue.

-'/-*- Célestin, s'écria-t-il, il me vient une idée. Tous les préjugés sont dans la nature ; celui du titre est du nombre. Or, ce que fait la nature est bien fait ; ne médisons pas de cette bonne mère. Il est des gens qui, en passant leur culotte le matin, aiment à penser qu'ils culottent un duc ;

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cette conviction les exalte, les soutient. I! en est d'autres qui, en portant une côtelette à leur bouche , sont enchantés de se dire qu'ils nourrissent un marquis. Cela vaut la peine de jouer des mâchoires. Ainsi pensent les marquis et les ducs, et sans leur titre, ils se refuseraient à respirer l'oxygène que la nature dispense à tous les humains et disparaîtraient de la création, faute d'y trouver la place à laquelle ils prétendent. On a vu des préjugés plus slupidesque celui-là, mon cher : que t'en semble?

Sans le savoir, Evariste touchait une corde assez désagréable pour Célestin ; aussi n'obtintil qu'une réponse fort sèche.

— Qui songe à ces pauvretés? dit-il.

— Qui ? un peu tout le monde, répliqua vivement Evariste. Parbleu! moi, toi peut-être. Enfin, n'importe, ajouta-t-il en voyant que ces mots blessaient son interlocuteur ; stupide ou non, le préjugé existe, voilà ce qu'on ne saurait contester. Que s'ensuit-il ? qu'il faut transiger

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avec ce qu'on ne peut vaincre. Voici d'un côté des nobles, de l'autre des roturiers ; entre eux une grande ligne de démarcation. Le plus simple serait que tout le monde se fît roturier ; les nobles ne le veulent pas. Il n'y a alors qu a prendre le contre-pied et à faire tout le monde noble ; absolument comme en Pologne. C'est comme la décoration ; peu à peu la France entière y arrive. Ainsi, mon cher, tranchons dans le vif, procédons en grand ; soyons tous nobles et décorés, et que ça finisse. Telle est mon idée, je te la livre.

— Ingénieuse, dit Vauxbelles en souriant.

— - Un autre prendrait un brevet, ajouta Evariste ; moi je porte cette offrande sur l'autel du domaine public. Uses-en sans crainte, mon cher, sans regret et sans réserve. Il y a mieux ; *je mets un sujet à ta disposition ; tu pourras commencer l'expérience.

— Un sujet ! s'écria Vauxbelles ; tu plaisantes!

— Pas le moins du monde, dit Evariste, et ce sujet, c'est moi. Je suis résigné à tout. Tu me feras noble pour l'exemple, mon cher. Ce sera d'un bon effet dans l'arrondissement.

— Quelle raillerie, dit le député.

— Non, non, non, mille fois non, reprit Evariste. J'ai besoin de ce complément; ça m'achève, ça me pose. Que diable, mets-toi donc à ma place, Célestin : J'ai affaire à des gens intraitables, retranchés dans leurs quarante-^ cinq quartiers et blasonnés sur toutes les coutures. Comment veux-tu que je me présente à eux avec mon nom nu et cru ? Graindorge ! ! Un beau venez-y voir! Comme cela sonne bien, Graindorge!

— Mais pas mal, il me semble, dit Célestin, ne sachant plus comment se délivrer de ces importunités.

— Allons donc ! poursuivit Evariste. Jamais je n'en viendrais à bout sans la particule. Jamais ! Ces gens-là sont trop fiers. Au lieu qu'en

arrondissant le nom, il aura meilleur air et par conséquent meilleure chance. MonbonCélestin, j'ai compté sur toi, ajouta notre héros en frappant sur T épaule de son ami ; c'est entendu, tu me feras noble.

— Quelle fantaisie !

— Elle en Taut une autre. On dit qu'il en coûte de l'argent ; nous n'en sommes pas à cela près. Il y a encore quelques vieux louis dans la caisse du père Graindorge ; on ne peut mieux les employer. Nous n'irons pas au plus cher, nos moyens ne nous le permettent pas ; mais on est baron pour mille écus, et je puis me fendre de cette somme. Si tu me pousses en même temps dans les ambassades, mon affaire est sûre. Juge donc, mon ami : baron de Graindorge, ambassadeur à Ispahan! Ça remplit-il assez la bouche? Qui pourrait résister à cela? Personne ! pas même les Roche...

Evariste s'arrêta sur ce demi-mot ; mais les deux syllabes qu'il venait de prononcer sulFi-

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rent pour amener une révolution sur le visage de Vauxbelles : il rougit et pâlit dix fois dans la même minute. Cependant le renseignement n'était pas complet et pouvait donner matière au doute, car Céleslin revint à la charge et insista.

— Pas nième qui ? dit-il.

— Pas même l'empereur de Congo, répliqua Evariste, se retranchant de nouveau dans le silence, et comme s'il eût regretté son demiaveu. Tu sauras toul, mon cher, quand tu m'auras fait baron.

Au milieu de ces incidents, l'entrevue des deux amis s'était prolongée outre mesure. A diverses fois, le père Joblet avait ouvert la porte pour annoncer de nouveaux visiteurs ; le salon d'attente en était rempli, impossible de reculer devant cette suite de réceptions. Célestin Vauxbelles avait achevé sa toilette; il était [)rêt à descendre.

— Vieas-tu? dit il à son ami.

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— Minute! répliqua Evariste. Un dernier coup de dur et je suis à toi.

Il déboucha le flacon de rhum et y lit encore une copieuse saignée.

— Maintenant, ajoula-t-il, l'audience est ouverte. Père Joblet, allez nous annoncer.

La pièce destinée aux réceptions était un de ces salons de famille où rien ne trahit l'invasion du goût moderne, et qui ressemblent à une protestation en faveur du passé. Il occupait une partie du rez-de-chaussée, et avait une double issue : l'une sur la salle à manger, qui lui servait d'antichambre, l'autre sur un cabinet de travail qui débouchait dans la cour. Cette disposition permettait d'imprimer un mouvement naturel au flot des visiteurs. ï.es meubles qui garnissaient le salon remontaient à un siècle au moins ; les boiseries dorées et sculptées, l'étoffe en tapisserie au point, la pendule surchargée d'ornements, tout révélait un luxe ancien et une opulence qui tirait quelque prix de sa date. Ce

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n'était jamais sans émotion que Vauxbelles descendait dans cette pièce, embellie à ses yeux par le prestige des souvenirs, et qu'il peuplait d'images vénérées.

Il était dit qu'Evariste ne renoncerait pas de toute la journée, au rôle d'assesseur qu'il s'était attribué auprès du représentant de Saint- Sylvain. Souvent même, les rôles furent tellement confondus que l'on put s'y méprendre. Evariste parlait en député, promettait en député ; il distribuait çà et là des poignées de main et abordait au besoin la grande politique. Pour expédier plus rapidement la besogne, » les deux amis s'étaient placés devant la cheminée du salon ; ils y attendaient debout et de pied, ferme les visites officielles. Ariel n'avait pas voulu rester indifférent à ce spectacle. Campé sur un fauteuil, il semblait s'intéresser au défilé, suivait de l'œil les allées et les venues, et s'associait par sa pose aux diverses phases de celle exhibition. On eût dit qu'il sentait son

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importance, et prenait pour lui une portion de ces hommages.

Le père Joblet était depuis longtemps dressé à ce cérémonial ; il avait même su se faire un organe pour la circonstance. Sa voix était plus accentuée que de coutume quand il dit en ouvrant les portes :

— Messieurs les membres du conseil municipal !

Ces notables entrèrent : à leur tête marchait le père Graindorge, qui avait ceint Técharpe. C'était la fleur des épiciers, des bourgeois, des maréchaux-ferrants, des merciers de Saint- Sylvain : bonnes gens, d'ailleurs, tous Graindorge jusqu'au bout des ongles, ne jurant que par Evariste. Ariel les reconnaissait, les saluait de la tête et se mourait d'envie d'aller gambader autour d'eux. Quant à notre héros, il jetait sur cette députation un regard plein de confiancte et d'orgueil. On voyait que c'était là sa force, son levier, son arme au besoin. Il pouvait s'en

servir dans ses haines comme clans ses amitiés, et, au jour voulu, la conduk-e à la vengeance. Vauxbellesle savait; aussi se prodigua-t-il en démonstrations. Il eut des mots agréables pour chaque membre et enchanta le père Graindorge el sa municipalité. Evariste y ajouta ses grâces etAriel se montra charmant. La journée commençait sous les plus heureux auspices.

Les réceptions se succédèrent sans que le procédé variât beaucoup. Le père Joblet s'enrouait à annoncer de la façon suivante :

— Monsieur le lieutenant de gendarmerie.

— Monsieur le percepteur des contributions directes.

— Monsieur le conservateur des hypothèques.

— Monsieur le directeur de renregistrement.

— Monsieur le directeur des contributions indirectes.

— Monsieur le juge de paix.

Puis venaient l(s maires des villages envinni-

nants, le corps des avoués ou des huissiers, les employés de la mairie et jusqu'aux gardes champêtres, jaloux de saluer de loin leur député.

Les formules des compliments ne brillaient guère par leur nouveauté et les réponses étaient particulièrement remarquables par leur monotonie. On pouvait y découvrir autant de modifications à la phrase célèbre :

— C'est toujours avec un nouveau plaisir, etc.

Cependant, Evariste trouva des effets inattendus ; il anima la scène en acteur consommé. Ses poignées de main ne se ressemblaient pas ; il eut des mouvements d'éloquence appropriés aux situations et aux personnes. Plus d'une fois Vauxbelles parut écrasé auprès de lui et rejeté sur un plan secondaire. C'est surtout avec les maires des communes environnantes qu'Evariste se mit en frais ; pour chacun d'eux, il eut

le mot convenable, l'indication précise ; il le

touchait à l'endroit sensible, dans son intérêt le plus direct. A l'un il parlait du clocher de l'église, à 1 autre des biens communaux ; enfin, il ne laissait pas l'entretien languir un moment et remplissait le salon de sa verve. A tout prendre, c'était un utile auxiliaire, et, s'il empiétait avec trop d'audace sur les attributions du député, il fout ajouter qu'il ne gâtait pas le rôle et épargnait à Célestin une partie des embarras qui y sont attachés.

Jusque-là, tout s'était passé au mieux, et l'audience touchait à sa fin quand le père Joblet reparut sur le seuiLdu salon, et dit de sa voix la pi us solennelle :

— M. le président et MM, les-membres du tribunal...

En même temps il ajouta :

— M. Victor Simonneau !

C'était la ligue des adversaires ; elle arrivait en masse, alin de mieux imposer. Yauxbelles craignit une scène fâcheuse, et, se penchant à

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Toreille d;Evariste, il échangea avec lui quelques mots :

— Tu devrais me laisser seul, lui dit-il.

— Pourquoi cela, répliqua Evariste.

— Ce sont les Simonneau.

— Eh bien?

— Tu t'emporteras peut-être,

■ — N'aie pas peur, dit Evarfste; je vais te faire voir que je suis digne d'appartenir au corps de la diplomatie.

Les Simonneau entraient : notre héros composa son maintien. Les choses se passèrent comme il l'avait dit ; la séance fut froide, mais digne. Ariel seul semblait protester contre la présence des Simonneau. Il piétinait, tournait en rond sur lui-même, ne pouvait trouver une bonne place. La conversation fut générale et se borna aux compliments d'usage. Cependant on pouvait distinguer, dans le maintien de Victor Simonneau, une impatience mal contenue. Sa jalousie, sa haine éclataient dans son regard. La

présence d'Evariste rempôchait de tirer parti de ce concours dans l'intérêt de ses rancunes. Impossible d'entretenir Vauxbclles de ses griels ; Graindorge était là. Le député devina ce combat, et comme le notaire était un homme à ménager, il ne voulut pas le laisser sortir avec ce regret. Se dérobant à la surveillance d'Evarisle, il put prendre Victor à part et lui dire ;

— Monsieur Simonneau, venez me voir demain à dix heures, nous pourrons causer plus tranquillement; je ferai en sorte de me trouver seul.

Le notaire s'inclina et se mêla de nouveau à la foule. Vauxbelles crut que sa manœuvre avait échappé à Graindojge ; mais notre héros avait le coup d'œil de l'aigle.

— Céleslin, se dit il, tu joues-là un mauvais jeu. Je te devine, mon garçon ; tu veux ménager la chèvre et le chou : c'est une vieille fable. Décidément, j'ai la main trop légère; il faut (|U(î ]() te la fass(î sentir un peu mieux.

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Cette audience termina la journée. Chacun reprit le chemin de son logis, et Vauxbelles put enfin respirer. Evariste lui-même le laissa libre.

— Quelle chaîne ! se disait le député, quelle chaîne ! Que d'esclavage dans la puissance ! Pas un moment à soi, pas une minute qui n'appartienne aux autres. Etre à ce qui déplaît, ne pouvoir être à ce qui plaît, voilà nos journées. Heureusement, ajouta-t-il avec un élan de joie, heureusement que la nuit me reste.

LE PÈRE JOBLET.

A quelques jours de là , il n'était bruit dans Saint-Sylvain que d'une aventure où le père Joblet jouait le principal rôle.

Joblet avait un défaut , celui de ne point appartenir à notre siècle. Il formait l'un des derniers échantillons d'une race de serviteurs qui se perd comme se sont perdues les races des carlins et des mastodontes. Né dans la maison Yauxbelles, il y restait debout comme un débris dp trois générations , aussi bien conservé , aussi

curieux à voir que les meubles confiés à sa sollicitude.

C'était malgré lui , et à son corps défendant , que Joblet avait cédé à l'invasion des mois révolutionnaires. Tant qu'il le put , il protesta et ne se résigna que devant des ordres formels.

Encore prenait-il en secret sa revanche avec une persévérance digne d'un meilleur sort. Plus d'une fois la cour royale devint dans sa bouche le parlement , et l'arrondissement une sénéchaussée. Dans ces moments d'abandon , les juges de paix étaient des baillis , le maire un prévôt des marchands , le procureur du roi un lieutenant criminel. Sept régimes avaient pu se Succéder, deux trônes s'engloutir et le sol changer de maîtres , sans que Joblèt y vit un motif suffisant pour déroger a ses habitudes et sMmposer d'autres manières de voir. On reùt dit encore attaché au service du président Vaiixbelles , aïeul de Célestin.

Nulle part cette fidélité au passé n'éclatait

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mieux que dans le costume. Là Joblet retrouvait toute sa liberté , et il en usait pour ne faire aucun sacrifice aux étoffes et aux coupes du jour. Il fallait le voir, dans les grandes occasions, avec son habit tabac d'Espagne à boutons d'acier, et son gilet en demi-brocard, que lui avait donnés la présidente à l'époque du mariage de Louis XVL Comme il était fier là-dessous , digne , satisfait de lui et pénétré de son importance ! Si l'on y ajoute la culotte en bombasine, les bas chinés , les souliers à boucles d'argent et la cravate blanche roulée en tortillon autour du cou , on n'aura encore qu'une idée incomplète de l'ensemble de Joblet dans les jours d'apparat. Ce qui l'achevait , c'était un œil de poudre et la queue en salsifis. Dieu sait ce qu'il en avait coûté au vieux serviteur pour conserver intact ce dernier ornement et lui faire traverser des périodes orageuses. Cette queue avait résisté atout, aux menaces des clubs et aux prières de Célestin ; elle avait bravé les corn-

pl©ts dos vauriens du pays , les railleries des passants , les risées des jeunes filles. Aussi Joblet y tenait-il en raison même des ennuis dont elle était cause et des efforts qu'il fallait faire pour la défendre. Il était né , d'ailleurs , de cette vie commune , si longue et si intime , une harmonie qu on n eût pu rompre sans enlever au visage de Joblet une partie de son caractère et le priver de l'une de ses grâces. Rien de plus pittoresque et de plus aimable que cette queue en salsifis oij venaient se réfléchir toutes les sensations de celui qui la portait: sémillante quand il était gai , calme quand il était calme , mélancolique au besoin , lorsque Joblet se trouvait en proie à quelque souci.

Dans cette direction d'idées et de goûts , on comprend de quel œil le vieux serviteur avait du envisager la fortune de son mai Ire. C'était plus que de la froideur ; la répugnance s'en mêlait. A la rigueur, et s'il se lïit agi d'un mandat aux Élals-généraux , en vertu des pouvoirs

du bailliage, cette prévention instinctive aurait pu %e tempérer, sadoucir; mais notre siècle avait tout emporté du passé , jusqu'aux mots , dont il s'arma comme d'une dernière ressource et dans un moment de détresse. Joblet restait dès-lors en présence d'un régime constitutionnel , d'une chambre , d'un député , c'est-à-dire de choses qu'il ne pouvait ni ne voulait comprendre. Non pas que son zèle pour la personne de son maître en fut atteint , que son dévoûment fût moindre , son affection attiédie ; nullement. Célestin était un Vauxbelles, le petit, fils du président ; cela suffisait. Joblet avait concentré sur ce nom toutes les puissances de son âme ; il s'y attachait comme au seul débris échappé aux tempêtes dans lesquelles avaient péri ses illusions. Seulement , en vrai casuiste , il distinguait la personne des qualités , et n'accueillait qu'avec des gémissements les grandeurs improvisées du nouveau régime. De là , dans ce cœur combattu , une lutte entre ses

sentiments et ses convictions , un tourment caché, une de ces plaies secrètes qui jettent de Tombre sur les plus beaux jours et du fiel sur toutes les joies.

Le ciel voulait que ces temps d'épreuve fussent courts ; sans cela le vieux serviteur n'y eut pas résisté. Les travaux parlementaires retenaient Vauxbelles à Paris durant une grande partie de Tannée , et sa promotion dans l'ordre judiciaire allait l'attacher à une autre résidence, au moins pour la forme et pendant quelques mois : Saint-Sylvain n'était plus , dans une existence aussi partagée, qu'un pied à terre électoral, un heu de passage oii l'appelaient do loin en loin des intérêts de famille ou des considérations d'influence, des souvenirs ou des affections. En tout autre temps, Joblet restait seul dans la maison des Vauxbelles, silencieux comme une àme en peine, recueiili comme un gardien de tombeaux. Son temps se passait à empêcher que rien autour de lui ne se ressentit

des insultes du temps , ni les meubles , ni les dorures , ni les portraits de quatre générations. Dieu sait avec quel courage le vieux serviteur avait lutté , pendant plus d'un demi-siècle, contre l'invasion de la poussière et les atteintes de r humidité , et quel zèle il avait déployé pour maintenir dans tout son éclat le pastel qui représentait madame la présidente.

Lorsque le dernier des Yauxbelles se trouvait de passage à Saint-Sylvain , le vieillard reportait sur un être vivant ce culte des objets inanimés. Joblet veillait alors sur Gélestin avec une sollicitude infatigable ; il le prenait sous sa garde , allait au-devant de ses besoins et s'emparait pour ainsi dire de sa personne. Qu'à Paris, le député eût d'autres serviteurs , Joblet s'y résignait; mais à Saint-Sylvain, il ne souffrait point de partage. Aucun valet n'avait franchi le seuil de la.maison ; tout au plus acceptait-il , à titre d'auxiliaire , une femme du pays chargée du gros de la besogne. Cet excès de zèle

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pesait souvent à Célestin ; il ne s'y soumettait que par égard pour Tàge du vieillard. Il comprenait que le pauvre Joblet ne tenait plus à la vie que par ce côté, et il se fùtfait un scrupule de rien enlever à celte douce et innocente illusion. Cependant il en résultait pour lui une servitude de toutes les heures , de tou^ les instants. Il ne pouvait rien faire que Joblet ne le sût et n'y intervint. Ainsi le secret de ses courses nocturnes avait été confié à la discrétion du vieux serviteur. Cette discrétion était à Tépreuve, et sous ce rapport Vauxbelles n'avait rien à craindre. Sur un point seulement Joblet pouvait s'oublier, celui d'un excès de zèle. Déjà son maître s'était vu contraint de lui adresser quelques remontrances affectueuses ; la leçon n'avait pas suffi. Chaque fois que Vauxbelles se mettait en route pour l'une de ses expéditions , Joblet croyait de son devoir de veiller et de l'attendre. Célestin eut beau prier, ordonner , exiger, il ne put rien obtenir de ce côté. Joblet

promettait bion do s'aller coucher, mais aussitôt que son maître s'était éloigné , il se relevait et passait ainsi de longues nuits en proie aux tourments de l'attente et à cette tristesse qu'engendrent le silence et les ténèbres. Dans ces heures fiévreuses, Tiniaginalion du vieux serviteur se donnait carrière et se créait des fantômes que le retour de Vauxbelles parvenait seul à dissiper. Aussi , du plus loin que retentit le sabot du cheval , était-on sûr de voir accourir Joblet ; et quand son maître le grondait de nouveau et lui reprochait de ne pas tenir compte de ses ordres :

— Bah, disait le vieillard, c'est pour ma santé , Monsieur Célestin ; n'y prenez donc pas garde ; à notre âge , on dort si peu !

Une nuit, Vauxbelles venait de s'éloigner, malgré les prières de Joblet. La nuit était sombre, l'air brûlant et chargé d'électricité: des éclairs traversaient de loin en loin l'horizon , la

brise étaitlourde, inégale, capricieuse. Tout pré- I. m

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sageait un orage et, debout sur une terrasse qui dominait la campagne, le père Joblet en suivait dun œil inquiet les progrès et les symptômes.

— Eh bien î qu avais-je dit , s'écria-t-il ? 11 n'a pas voulu me croire ! Avant une demi-heure, il y aura du tapage là-haut! Ah! M. Céleslin, M. Gélestin, M. Célestin, que vous êtes donc terrible avec vos amours ! Un temps comme celui-là, quelle folie!

Pour en venir à ce reproche , il fallait que l'anxiété fiit bien vive dans le cœur du vieillard et quil s'y format un orage pareil à celui dont la campagne était menacée. Cependant il rentra et attendit avec une résignation muette. Une heure ne s'était pas écouléeque le^iel ouvrit ses écluses ; la pluie tombait par torrent et la foudre y mêlait ses éclats. On eût dit une convulsion de la nature. Joblet contemplait ce spectacle d'un œil consterné ; des soupirs profonds s'écliappaient de sa poitrine.

— C'est la ûu du monde , se uisait-il î Jamais

y n'est tombé autant d'eau à Saint-Sylvain ! Nous revenons au déluge ! Et penser que M. Célestin est aux champs !

Une seule perspective soutenait encore le vieillard , c'est que la violence de l'orage en abrégerait la durée. Une heure , deux heures se passèrent sans que rien justifiât cet espoir. Les éclairs sillonnaient toujours l'espace, la foudre semblait redoubler, des cataractes descendaient encore du haut des nues.

— Jésus Dieu ! disait Joblet , comment ferat-il pour revenir par ce temps , et vêtu comme il l'est : un bouracan, une pelure d'oignon ! Il y a de quoi prendre tous les rhumatismes du monde !

Dès que cette idée fût entrée dans la cervelle de Joblet, elle ne le quitta plus. Il lui sembla qu'il allait être responsable des douleurs articulaires que cet orage tenait en suspens sur son maitre , et , à tout prix , il résolut d'aviser. Dans la garderobe apportée de Paris, le

vieux serviteur avait remarqué un surtout confectionné avec Tune de ces étoffes que les journaux déclarent imperméables. C'est sur ce vêtement que Joblet jeta les yeux. Malgré le temps, malgré la pluie battante, il résolut d'aller au-devant de Célestin et de lui porter cette enveloppe , qui seule pouvait le défendre contre les éléments déchaînés. Il savait où se dirigeaient ses courses et que La Chênaie en était le but.

A peine Joblet eut-il arrêté ce dessein , qu'il s'empressa de le mettre à exécution. Peu lui importaient les reproches de Vauxbelles, les rigueurs de l'orage l'inquiétaient moins encore. Chez lui , le sentiment du devoir l'emportait sur toute autre considération. Volontiers il se fût sacrifié pour épargner h Célestin un avenir de sciatiques. Il se mit donc en route , armé d'un parapluie qui le défendait mal contre de violentes ondées , et muni du précieux surtout, inperméable par destination.

Deux chemins conduisent h La Chênaie ;

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l'un est la route royale, l'autre un large sentier qui côtoie T Argentine. Le premier est plus beau, le second plus court. Célestin prenait ordinairement ce dernier ; ce fut aussi celui que choisit Joblet. Il calculait que de cette façon il ne manquerait pas son maître , soit qu'il le rejoignit en chemin, soit qu'il arrivât à La Chênaie avant qu'il eu fut parti.

Pendant la première moitié du chemin le vieillard ne rencontra aucun obstacle. Cependant sur divers points l'Argentine ne coulait pas dans son lit ordinaire , et par intervalles la berge était envahie. Près de Saint-Sylvain, le niveau du chemin domine de beaucoup celui de la ri- ^vière , et le débordement n'arrivait pas jusqu'à la chaussée ; mais en se rapprochant de La Chênaie , Joblet se vit tout-à-coup en face d'un lac qui couvrait une partie de la vallée. Que faire? Retourner vers la ville sans avoir accompli sa mission? Une telle pensée était indigne de Joblet: il ne s'y arrêta pas. S'engager hardiment

au milieu des eaux et s'y Trayer un passage fut l'affaire d'un instant. Son dévoùment le soutenait; son zèle s'exaltait en raison des difficultés, des périls mêmes. 11 se sentait une force qu'il n'avait jamais eue, et comme un retour de jeunesse que lui imprimait l'instinct du devoir. Grâce à cet élan , il arriva en peu de minutes à sa destination.

Tout était muet autour de la Chênaie ; les portes se trouvaient fermées , et , en examinant le château , Joblet n'y vit aucun indice de mouvement. S'arraant de patience , il se mit à l'abri delà porte et attendit. Une demi-heure sécoula delà sorte; point de bruit , rien qui put lui faire entrevoir une issue , un résultat. Le vieillard qnitta alors son refuge pour aller à la découverte. La pluie avait molli; l'horizon semblait se décharger; le ventse calmait par degrés. Joblet examina les lieux avec plus de soin. Autour du château régîiaitune charmille peu touffue qui lui servait d'enceinte et de clôture ; le

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vieillard s'y engagea avec précaution , en cherchant à la pénétrer par quelque point. Il venait même d'y réussir quand il entendit retentir à ses oreilles des pas précipités et presqu'au même instant ces mots , sortis d'une poitrine de Stentor :

— Halte là!

Joblet se retourna ; une main vigoureuse se posa sur son collet, et le contint avec énergie.

— Ah ! coquin , dit la voix , je vous y prends. Quoique rassuré par le témoignage de sa

conscience , le vieillard ne put se défendre d'un sentiment de crainte. La situation dans laquelle il était surpris pouvait faire peser sur lui les soupçons les plus graves ; il avait les dehors et la pose d'un grand criminel. Forcer la clôture d'un parc à trois heures après minuit n^ouvait être le fait d'une àme innocente , et il était permis de se laisser aller à un certain trouble , en présence du garde- champêtre qui constatai l ce flagrant délit et cette atteinte formelle au

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(Jroil de propriété. Aussi Joblet ne trouvait-il [>:»s un seul mol pour se défendre. D'ailleurs , coinnKîiil aurait-il pu expliquer cette prouie- Uiide nocturne? Dire la vérité, c'était compromettre Célestin , et le vieux serviteur eut plutôt soulier t mi! le morts. Il se laissa donc emmener par l'agent de la force publique , en courbant la léle sous le poids de la fatalité.

— Farceur, disait le garde-champêtre , tu voulais donc en tàter des fruits du château? C'est donc toi qu'as dévalisé les espaliers la semaine passée ? Je te tiens enfin! Ça n'est point malheureux ' Tu m'as ben donné assez de tourments.

Sous le coup de ces accusations répétées , Joblet sentait son cœur se foudre d'amertume; des larmes lui vinrent aux yeux.

— Moi enlre les mains de la maréchaussée, pensait-il en lui-même ! Conmie un scélérat, comme un vil malfaiteurl (jue dirait le président s'il vivait encore !

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