LKS SUITES D'UN EXCÈS DE ZÈLE
Joblet fut promené de cachot en cachot , de juridiction en juridiction , sans qu'on put tirer de lui autre chose que des réponses évasives. Ses cheveux blancs parlaient .en sa faveur; mais sa figure consternée lui donnait l'air d'un grand coupable. La secousse morale avait répandu sur ses traits une altération profonde, tandis que sa toilette , compromise parla rigueur des éléments, offrait le spectacle du plus beau désordre. H n'était pas
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jusqu'à la (jueue en salsifis qui, souillée par l'averse et battue par le vent, D'alïectàt une pose douloureuse, une attitude capable de fournir un chef de plus à l'accusation.
Ce qui compliquait laventure, c'est le soin avec lequel Joblel évitait de décliner ses qualités. Lu souci le dominait, même au fort de cette épreuve , celui d'y engager son maître. Aussi, quand l'agent de la force publique lui eut donné son propre logement pour prison et l'eut placé sur un escabeau, en face d'un fagot allumé par une attention délicate, Joblet se refusa obstinément à le suivre dans les détours d'un interrogatoire captieux:
— Je ne suis point un criminel, se bornait-il à dire.
— Ta, ta, ta, ta, répondait le garde-cbampétre ; c'est une vieille chanson ! A les entendre, ils sont tous sages comme des filles ! Dites donc, l'aucieii, servez-nous-en d un autre; il
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est usé, le jeu. J'ai 50 ans de plaque, voyezvous.
— Je vous répète que je ne suis point un criminel, disait encore Johlet, sans sortir du terrain où il s'était retranché.
— Ah ben oui ! et que veniez- vous donc faire à trois heures après-minuit dans les clôtures de La Chênaie? Chercher des nids de mésanges peut-être. Avec ça qu'il faisait clair, ma fine !
■ — Je ne puis vous dire qu'une chose, répliquait héroïquement Joblet, c'est que je ne suis point un criminel.
— C'est bon, c'est bon, dit alors l'agent de la force pubhque, vaincu par ce stoïcisme, vous vous en expliquerez tout-à-l' heure devant M. le maire. En attendant, séchez vos effets, ajoutat-il en ranimant le feu avec un nouveau fagot ; j'aime à livrer mes captures en bon état.
Quandle jour fut venu^ il fallut comparaître devant le premier magistrat du lieu. C'était un
forgeron, plus expert sur l'enclume qu'eu matière judiciaire. Il écouta le rapport que iui fit son subordonné, et secoua la tête à diverses reprises comme un homme qui entrevoit la gravité de Taffaire. En même temps, il cherchait à sonder le cœur du coupable, et tenait attachés sur Joblet des regards fixes et pénétrants. Le forgeron, il faut le dire, n'était pas beau, et ses yeux, encadrés dans un visage noirci par le charbon , n'avaient pas une expression très douce. Aussi y eut-il chez le prévenu un sentiment de malaise que les deux agents de l'autorité interprétèrent comme une nouvelle preuve de sa scélératesse.
•— Tout cela n'est guères clair, disait le magistrat. Tu dis qu'il était trois heures après minuit, Guillaume, ajouta-t-il en se tournant vers le fonctionnaire qui représentait dans la commune le pouvoir exécutif.
— Quelque chose d'approchant, Monsieur le maire, répondit le garde avec respect; trois
heures, trois heures un quart. Il se pourrait même qu'on courut sur la demie.
— Ça n'est guères clair, répéta le magistrat. A l'appui de ce refrain, il essaya d'engager
un nouvel interrogatoire; mais il était dit que Joblet serait impénétrable ce jour-là. Le maire ne put pas obtenir de lui des déclarations plus explicites que celles dont faisait foi le procèsverbal du garde. Tout échoua, la douceur, la rudesse, les formes brutales ou radoucies. Joblet resta inflexible. Il dévorait les outrages en Spartiateet s'entendait comparer aux malfaiteurs les plus célèbres sans dévier de la ligne qu'il s'était tracée. Entre le magistrat et son agent s'échangeaient tout haut des suppositions qui faisaient frémir le vieux serviteur de la maison Vauxbelles ; on s'accordait à voir en lui un chef de bande, un brigand aussi redoutable que profond, un homme dont les cheveux avaient blanchi dans la carrière du crime.
— Qu'on me ramène à Saint-Sylvain, s'écria-
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t-il, vaincu par tant d'opprobres ot tout s*éclaircira.
— A la bonne heure, répondit le maire, enchanté de retourner à sa forge ; ça n'est pourtant guère clair. Allons, soit, et bon voyage.
— Un instant, dit le garde, que j'achève mon verbal.
— Et surtout, Guillaume, ajouta le magistrat, donnant ses dernières inslruclions, veille-le avec soin sur le chemin. J'ai une idée que ses compagnons viendront le délivrer.
. Ce fut sous l'escorte de la force armée que Jobletfitsa rentrée en ville, à la grande surprise de la population. On le conduisit chez le procureur du roi, oii devait se dénouer cette aventure. Célestin, étonné de l'absence de son serviteur, s' était rendu chez ce fonctionnaire, et ce fut lui qui reçut Joblet. L'affaire n'alla pas plus loin ; sans autre explication, on annula le procès-verbal, et le garde reçut une semonce, dont il restitua sa part au premier magistrat de
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la commune. Joblet était vengé, mais à quel prix!
— Me voilà donc un gibier de maréchaussée, se disait-il avec une ironie douloureuse, (^'est un peu tard commencer ; mais il n'y a que le premier pas qui coûte.
Cependant l'aventure s'était ébruitée et faisait l'objet de tous les entreliens. Joblet devenait, à son insu, le héros du jour; son nom remplissait le café de Gérenflot. Evariste et Rieussec s'y trouvaient au moment où la nouvelle y parvint dans toute sa fraîcheur. Le beau Graindorge donnait une leçon à son ami el lui démontrait la théorie des retours de bille avec exemples à l'appui. Comme de coutume, il y avait foule autour des joueurs. Ce fut dans cet instant que la bombe éclata. Gérenflot venait d'avoir un entretien avec le garde champêtre de La Chênaie ; il connaissait les moindres détails de l'affaire, et il les raconta à sa clientelle.
A peine eut-il achevé ce récit, qu'Evariste prit I. 11
Rieussec par le bras et l'entraîiia doucement du côté du jardin.
— Viens, mon petit, lui dit-il, j'ai à causer avec toi.
— Tu ne veux pas achever la partie ? répondit Jules.
— Non, ce sera pour une autre fois , dit Evariste.
Tout en achevant ces mots, il Tavait conduit vers un pavillon en treillis recouvert de plantes grimpantes, qui formait, du côté du jardin, un . appendice au café de Gérenflot. C'était une salle verte où les habitués venaient chercher la fraîcheur et Tombre pendant les ardeurs de l'été. Quand il s'y vit seul avec son coùfident, Evariste reprit la parole.
— Eh bien, Jules, tu Tas entendue?
— Quoi ? dit Rieussec.
— L'aventure de Joblel , dit Graindorge : est-ce que tu en serais dupe, par hasard ? C'est assez peu gazé, pourtant.
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— Comment cela ? dit Jules.
— Tu ne vois donc pas, être primitif, qu'il y a du Célestin là-dessous ? Qui dit Joblet dit Célestin. Qu'est-ce que ce Joblet? une ombre : cherche oii est le corps.
— Et puis.... ajouta Rieussec, comme un homme qui accepte les prémisses et attend la conséquence.
— Tu ne comprends pas? dit Evariste.
— Pas le moins du monde, répliqua Rieussec.
— Cela fait honneur à tes mœurs, mon cher ; tu mérites d'être couronné Rosière.
— Va toujours, j'attends la suite. Et tache d'être clair ; je ne suis pas fort sur les rébus.
— On a arrêté Joblet aux environs de La Chênaie, dit Evariste en contenant Tessor de sa voix.
— C'est acquis au procès, dit Jules.
— On l'a arrêté à une heure indue, au milieu de la nuit, ajouta Evariste, sur le même ton.
— Personne ne s'inscrit en faux, dit Jules.
— Eh bien ! ajouta solennellement Graindorge, Joblet ne pouvait être à La Chênaie aux environs de minuit sans que Céleslin y fut. Céleslin a donc quelque f:;ibier de cœur à La Chênaie. Est-ce clair?
— Ah ! s'écria Jules, se frappant le front.
— Tu comprends, enfin, adolescent candide? Il est temps, ma foi.
En effet, Rieussec venait d'être frappé d'une sorte de révélation. Il se rappelait la circonstance fugitive qui avait signalé l'arrivée de Vauxbelles, et ce mouchoir blanc entrevu pendant la cavalcade. Un rapprochement naturel s'opérait entre ces deux faits et servait à les exphquer l'un par l'autre. Rieussec rendit compte à son illustre ami de Tépisodc dont il avait élé témoin.
— Est-ce possible ! s'écria Evariste. Et tu no m'en as rien dit ! Quel trait de lumière !
— En effet, cela commence ù s'éclaircir, dit Rieussec.
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Au lieu de répondre à son confldent, Evariste s'était levé et parcourait la salle en proie à une agitation évidente. Un événement où il n'aurait pris qu'un intérêt de curiosité ne l'eût pas touchée ce point et placé sous l'empire d'une telle préoccupation. Rieussec ne savait qu'en dire: il attendait qu'Evariste se fût expliqué. Celui-ci pourtant n'obéissait plus qu'à un aiguillon secret, et, oubliant son compagnon, livrait à demi sa pensée.
- Ah ! Célestin, s'écria-t-il , c'est ainsi que tu montes tes coups, en cachette, au cœur de la nuit, comme les loups-garous ! N'en rien dire à personne, pas même à moi , qui fai fait ce que tu es, sans qui tu ne serais rien qu'un méchant avocat de province ! Prodiguez-vous donc pour un homme! Portez-le sur le pavois à la force du poignet ! Employez pour lui ce que la nature vous a donné de qualités brillantes et solides , vos poumons pour le célébrer , vos muscles pour le délendre, votre éloijucnco,
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voire santé et tout le souffle de votre belle jéuuesse ! Donnez tout cela sans compter, sans marchander, comme un prodigue ! N'ayez regret à rien, ni aux courses par la chaleur, ni aux factions par le froid ! Abaissez-vous jusqu'à caresser des chiens de ferme et embrasser des enfants mal réussis, jusqu'à avaler vingt pots de vinaigre en guise de vin! Dessinez-vous en vil flatteur vis-à-vis du dernier goujat qui figure sur les listes électorales! Et tout cela pourquoi? Pour que , à un jour donné, cet homme , en l'honneur de qui vous avez tout fait, à qui de vos mains saignantes vous avez aplani le chemin, à qui vous n'avez laissé que les roses des honneurs pendant que vous en gardiez les épi^ nés; pour que cet homme, votre créature, votre œuvre, votre enfant, qui, sans vous, serait encore au néant d'où vous l'avez tiré ;• pOur que cet homme vous touruc le dos, vous oublie, vous tiacrifie au premier yenu, vous mesure l'affection, le dévoùment , Tinfluencc; pour
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qu'il fasse l'étroit, le cachottier avec vous, ne vous livre que la moitié de sa pensée, n'ait d'autre souci ei d'autre espoir que de s'affranchir de la reconnaissance qu'il vous doit, et de payer des services sans prix par la plus noire, la plus abominable des ingratitudes.
Une tirade aussi démesurée semblait avoir épuisé les forces d'Evariste, car il retomba sur son siège, comme s'il eût demandé grâce. Ce pendant, cette éclipse dura peu.
Deux minutes après , il se releva, et, agitant
l'index en guise de défi.
— Ah! Célestin, Célestin, dit-il, tu veux jouer au fin avec moi ! Prends-y garde, mon fils; je te briserai comme je t'ai élevé. Jules, ajouta-t-il en se retournant vers son confident.
— Qu'y a-t-il , Evariste? dit celui-ci^ en homme qui attend un mot d'ordre.
— Il faut que nous lui préparions une surprise, à ce bon Célestin, poursuivit Graiudorge avec un rire souverainement sardonique^ l'u
jour qu'il sera allé rendre ses hommages aux dames de la Chênaie, il faut que nous le recevions à la porte avec un charivari des mieux caraclérisés. Que t'en semble?
— Sublime î mon cher, répliqua Jules ; voilà des inspirations dont tu es seul capable.
— Tu préviendras Alfred, Paul, Edouard, Eugène et Raoul. Nous montons à cheval, et nous allons en silence nous échelonner sur les lieux. Quand il sortira, il nous trouvera rangés en espalier, et prêts à lui prodiguer les honneurs dus à sa fortune. Une conduite dans toutes les règles, mon cher, avec accompagnement de hourrahs. 11 faut que les châtelaines entendent la chose de leur manoir. Hein, Jules î est-il assez soigné, le programnie?
— Je t'admire, Evariste, dit Rieussec. Tu as du Corse et du chevalier dans le caractère : tu sers bien, mais aussi comme lu te venges !
Pendant cette dernière partie de l'entretien , les amis avaient [)eu à peu élevé la voix, et, sans
qu'ils pussent le soupçonner, un tiers se trouvait à portée de les entendre. A côté de la salle verte, se trouvait un long couloir qui aboutissait aux allées du jardin. Gervaise se l'était réservé pour s'en faire un laboratoire. Plus d'une fois, dans le courant de la journée, elle y était appelée pour les soins du service, et recueillait involontairement bien des confidences qui s'échangeaient dans la salle verte.
Cette fois, le hasard seul ne fit pas tout. Gervaise avait-elle quelques raisons pour s'in- (juiéter de ce que pouvait dire Evariste ? il faut le croire, car aussitôt que celui-ci eut entraîné Jules Rieussec vers le lieu où se passait cette conférence, Gervaise, de son côté, se glissa dans son observatoire en étouffant ses pas, en retenant jusqu'à son souffle, afin de ne point se trahir. De là, elle avait tout entendu , la sortie éloquente d'Evariste, puis ce plan de vengeance dont Cclestin devait être la victime .
Il ne faut pas sonder les abîmes du cœur, surtout du cœur d'une femme. L'œil le plus clairvoyant pourrait s'y troubler. Pourquoi Gervaise se prit-elle sur le champ d'un vif intérêt à l'égard de M. Célestin? D'où vient qu'elle résolut de faire échouer les combinaisons machiavéliques de M. Evariste ? Ce sont là des mystères qu'il importe peud'éclaircir. Etaitce par intérêt pour M. Célestin, ou simplement comme mesure de précaution contre M. Evariste ? Les lecteurs de ce récit en décideront euxmêmes. Toujours est-ilque la confidence venait à peine d'être achevée, lorsque Gervaise, quittant son tablier et se coiffant d'un bonnet de ville, se dirigea vers la maison de Vauxbelles, et y pénétra par une porte latérale à l'usage des gens de service.
Le député était sorti ; Joblet se trouvait seul dansTanlichambre, encore affaissé sous le poids de son aventure. Gervaise eût mieux aimé s'adresser au maître lui-même ; mais à son défaut
elle n'hésita pas à confier son message au vieux
serviteur :
-Monsieur Joblet,lui dit-elle, je viens donner àMonsieurunpetitavis,làenlre voisins et tout
à la hâte. Voulez-vous le lui transmettre?
Dites, madame Gervaise, répondit le père Joblet, ayant à peine laconscience de ses paroles.
__ Eh bien! Monsieur Joblet, poursuivit Gervaise, conseillez à Monsieur de ne plus
aller à La Chênaie?
A La Chênaie! s'écria Joblet épouvanté.
Qui parle encore de La Chênaie?
Oui, à La Chênaie ! dit Gervaise en insistant ; n'oubliez pas, Monsieur Joblet. Il y a complot! complot, entendez-vous, contre M. Vauxbelles. Et maintenant; je me sauve. Adieu , •Monsieur Joblet. Vous avez compris, n'est-ce
pasl
La Chênaie ! répétait le vieux serviteur,
comme s'il eût vu un fantôme se dresser devan lui.
Et il se retourna du côté de Gervaise, mais celle-ci avait déjà disparu.