‹ Le coq du clocher (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · UN BANQUET · texte numérisé non relu

UN BANQUET

A la Suite de ce petit événement , Célestin Vauxbelles se vit astreint à plus de réserve ; il s'observa , se contint et déjoua le système de surveillance qui s'organisait autour de lui. Les devoirs d'état ne lui laissaient d'ailleurs que peu d'heures disponibles; il appartenait, en député consciencieux, aux servitudes et aux ennuis de la représentation. Si les grandeurs actuelles ont quelques profits , elles ont aussi des charges : c'est un cortège obhgé et indivi-

sible. Qui accepte les uns, subit les aulres, l'équilibre se rétablit ainsi au profit de la morale, et la Providence se trouve justifiée.

Au nombre des fléaux qu'engendrent ces existences en relief, il en est deux toujours prêts à sévir ; ce sont les inportunités particulières et les exhibitions publiques. Le député de Saint-Sylvain en était la proie. En vain aur.n'til voulu disposer de lui-même ; on ne lui on laissait pas le loisir. Dès le matin sa porte était assiégée ; les heures d'audience empiétaient sur les heures du sommeil. Les repas même n'étaient pas respectés ; quelles que fussent les résistances de Joblet, il se trouvait à point nommé un de ces amis indiscrets qui tiennent à honneur de forcer toutes les consignes. Célestin avait alors près de lui un témoin qui faisait involontairement l'analyse de son menu, et pouvait rendre compte à la ville de l'état de son appétit. Saint-Sylvain savait de quel vin il avait bu , de quoi gibier il avait mangé , et ainsi

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se réalisait pour Vauxbelles le vœu de cet ancien qui désirait une maison de verre.

Cependant, quelque odieux qu'il fût, cet esclavage lui pesait moins que celui des exhibitions publiques. Céleslin n'était point un aigle, mais il y avait en lui des facultés délicates qui n'auraient demandé , pour éclore , qu'un peu de calme et de recueillement. Il étudiait volontiers ; il choisissait ; il avait le goût difficile , l'esprit hésitant, toutes qualités qui excluent l'improvisation. Ennemi (les banalités, il ne comprenait pas la fortune des orateurs qui les relèvent par la hardiesse du débit et l'éclat de l'organe. Dans cette disposition, on conçoit qu'il ne dut envisager qu'avec crainte la nécessité de parler en public. C'était l'un des tourments de sa vie, celui qui y répandait le plus d'amer tune. A deux ou trois reprises il avait essayé de rompre le charme jeté sur ses facultés ; chacune de ses expériences avait tourné contre lui ; il en était sorti terrassé, uiouranl,

anéanti. En face de cet auditoire imposant, agrandi par une publicité sans limites , il ressentit un vertige impossible à vaincre. Ses idées se troublèrent ; sa langue ne le servit plus; à peine trouva-t-il quelques mots sans suite , des phrases vides prononcées d'une voix tremblante. Jamais essai ne fut plus malheureux , échec plus complet.

Depuis lors, Célestin Vauxbelles voyait à chaijue instant se dresser devant lui le spectre de l'improvisation. L'idéequ il pouvait être appelé de nouveau à faire ses preuves , à s'exécuter devant témoins , lui causait des frissons involontaires. Sans doute il s'était promis de ne plus affronter le grand théâtre parlementaire, de renoncer à cette scène oi^ avait eu lieu son triste début , mais qui le garantissait contre les pièges sans nombre dont l'existence est semée , contre les députations inattendues, les passages officiels , les réceptions extraordinaires et tout ce qui porte dans ses flancs la menace

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d'une improvisation ! La vie d'un député est une succession d'embûches pour qui n'a pas la parole prompte , le mot toujours prêt , la phrase à volonté. Il faut se faire un arsenal de harangues disponibles pour les cas prévus et imprévus; c'est l'arme et la parure du temps. Tout finissait jadis par des chansons , tout finit aujourd'hui par des harangues^. On descend ainsi le fleuve des institutions représentatives.

Une circonstance venait réveiller les terreurs de Vauxbelles. La reconnaissance de l'arrondissement le menaçait d'un banquet par souscription. Dès le lendemain de son arrivée, cette idée avait été émise , et depuis lors elle avait fait du ravage dans les esprits. Déjà le nombre des convives s'élevait au-delà de cinquante, ce qui portait la démonstration publique à un nombre inoui jusqu'alors et fournissait un témoignage irrécusable de la popularité du député. Il faut dire que tous les partis s'étaient donné rendezvous à ce banquet comme sur un terrain neutre.

Les Simonneau avaient souscrit aussi bien que les Graindorge ; la magistrature y figurait près de la municipalité. C'était une de ces occasions solennelles où les passions abdiquent , où les nuances s'effacent pour faire place à un concert harmonieux et à une touchante unanimité. Certes, avec plus de facilités oratoires, Vauxbelles y aurait vu un puissant moyen d'influence et regardé ce jour comme un des plus beaux de sa vie. 11 n'y vit que la perspective d'une improvisation : cette idée empoisonnait tout à ses yeux.

Bientôt ce banquet devint la grande aflaire du jour. Il arriva des adhésions de tous les points de l'arrondissement ; c'était à qui s'inscrirait sur les listes. Saint-Sylvain renfermait peu de salles assez vastes pour contenir tant de monde 5 il fallut mettre en réquisition le café de Gérenflot, et convertir au moyen d'une tente une partie du jardin en un vaste réfectoire. On disposa dans ce local une table oblon-

gae que devaient éclairer les quinquets de rétablissement rangés et suspendus sur une ligne. Des guirlandes de feuillage sepentaient autour des toiles et leur servaient de franges naturelles, tandis que deux transparents en papier huilé terminaient la perspective et laissaient voir cette légende faite pour aller au cœur: € Vive notre député ! » Pourquoi Vauxbelles n'était-il pas dans une disposition d'esprit à jouir de tant d'hommages? Que ces détails eussent été de nature à le toucher ! avec quelle ivresse il se fut abandonné au charme de celte manifestation électorale; mais l'improvisation était là, cachée sous cet appareil comme le serpent sous l'herbe.

Grâce à la protection d'Evariste , Gérenflot avait été chargé de la direction et de l'ordonnance durep;s. Soixante-dix souscripteurs figuraient sur les listes. A cinq francs par tête , c'était trois cent cinquante francs. Saint-Sylvain traitait son hôte sur un pied royal : trois

cent cinquaule francs consacrés à une consonirmation de vivres constituaient pour le pays une dépense sans précédents , une de ces fastueuses exceptioDS qui laissent une date dans 1" histoire, comme le dîner de Trimalcion et le festin de Baltiiasar. Qu'on se garde de vouloir en juger par comparaison et d'après l'échelle parisienne! Chaque zone a ses prix comme chaque resUiurant ; il y a un abime entre les écots comme entre les cuisines. Ici tout procède par raffinements,, et l'effort se dirige vers des détails peu alimentaires. A Saint-Sylvain les choses sont envisagées à un^ point de vue opposé. Peu de sacrifices à la fantaisie , à l'apparence , à l'éclat; tout y est donné au réel , au matériel , au solide. On se passe du- coup d'œil, pourvu qu'on rencontre le mérite.

Gérenflot connaissait Saint-Sylvain ; il n'ignorait pas à quels convives il avait affaire. Aussi pro(ligua-t-il les aloyaux homériques, les entrecôtes dignes de la table d'Euméc. On eut

dit un banquet de eyclopes , une noce de Gamàche , un repas des temps fabuleux. Des chevreuils presque entiers , des cordons de lapereaux , des guirlandes de perdrix vinrent garnir les offices et s'allonger ensuite sur les broches. Jamais armée en bataille ne présenta un front plus puissant et n'offrit un plus bel aspect. Gervaise, de son côté,. prodiguait ses soins aux plats choisis qui ont le sucre pour base ; experte en petit-four, elle n'épargna rien pour élever ce détail à la hauteur des autres services. Elle voulait qu'on y reconnût une main d'artiste . digne d'un théâtre plus élevé.

Enfin , de tous côtés on s'agitait pour donner à cette fête un éclat, une splendeur, une magnificence capables de laisser de longues traces dans les mémoires.

Quand le jour décisif fut arrivé et à l'heure fixée par le programme , une députation choisie parmi les souscripteurs alla prendre Vauxbelles à son domicile afin de lui servir d'escorte jusqu'à

la salle du banquet. La musique suivait en jounnih M arseiilaise ; iouie la ville était aux fenêtres et une double haie de curieux garnissait le chemin. Le député prodigua les saints et se mit en route au son de l'orchestre. Malgré les efforts qu'il faisait pour maîtriser son émotion , quelques nuages traversaient de loin en loin sa physionomie. Un coup d'œil exercé eut pu voir qu'il figurait dans cette scène moins en triomphateur qu'en victime ; et qu'il eut volontiers demandé la clôture pour toutes ces démonstrations. Cependant il marcha d'un pas ferme vers le banquet , où il s'assit à la place d'honneur et au bruit des applaudissements. Le père Graindorge , Técharpe au flanc , occupa sa droite , tandis que le président Siraonneau prenait sa gauche. Evarisle avait décliné pour son compte toute place d'honneur ; il entendait siéger comme convive libre et en dehors de toute distinction oflicielle. Seulement , il voulut avoir .Jules Rieussec à ses côtés.

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Evariste , on l'a vu , nourrissait quelques griefs contre Célestin, et poursuivait à son égard une petite revanche. Aucune occasionne s'était ofier te jusque-là^ et il en résultait dans l'âme de notre héros cette fermentation qu'engendrent des rancunes contenues. Sans doute Evariste ne devait pas pousser ces représailles au-delà d'une certaine limite; il ne désirait qu'une chose , c était de faire sentir sa force à *Célestin qui paraissait l'oublier. Aussi ne le perdit-il pas de vue pendant le repas, et devina-t-il les combats de son àme. Vauxbelles n'était à rien de ce qui se passait autour de lui; s'il buvait, c'était par un mouvement machinal ; s'il mangeait, c'était du bord des lèvres. Une pensée fixe, opiniâtre, dévorante , l'absorbait tout entier ; y aura-t-il une improvisation? et sur quoi roulera-t-elle .? L'absence d'un programme arrêté l'inquiétait aussi. Rien n'avait été prévu, ni pour les toasts, ni pour les allocutions. Ce vide lui causait un certain malaise. Si la foudre éclate , se deman-

dait-il , d'où partira-t-eile? sera-ce du côté des Simonneau? alors l'allocution aura un caractère grave, mesuré, digne de gens de robe. Sera-ce du côté des Graindorge? dans ce cas , point de limites aux hypothèses. Quel pourra être le thème de ces hommes illettrés ? que leur dire ? que leur répondre ?

Toutes ses sensations et d'autres encore se peignaient si bien sur le visage de Vauxbelles, qu Evariste y lisait comme dans un livre. Au moment où cette anxiété semblait arrivée au comble , notre héros poussa le coude de son voisin.

— Mon petit , lui dit-il , nous allons rire tout-à-rheure.

— De quoi donc , répondit le confident du prince.

— Je te dis que nous allons rire , ajouta Evariste. Prépare-toi la rate, mon petit; ce sera à se vautrer.

— Mais encore !

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— Au dessert ! Au dessert 1 Je ne dis que ça. Changement à vue et effet de scène. J'envoie mon homme dans le troisième dessous. : : ,-

Le dessert arriva, et, comme il s'écoulait sans accident , Yauxbelles croyait en être quitte. Déjà il respirait avec plus de liberté , mangeait son fruit avec une certaine aisance , quand Evariste se leva , le verre en main , le front haut , l'œil en feu. De tous les convives , l'illustre Graindorge était celui dont Célestin se défiait le moins. 11 ne soupçonna donc point le piège et écouta sans inquiétude.

— Messieurs, dit l'orateur, je viens vous proposer un toast qui sera accueilli sans doute par un enthousiasme universel ; c'est en l'honneur de notre excellent député. Qui plus que lui est digne d'une manifestation pareille à celle dont nous sommes témoins ? Qui a mieux mérite du pays et de l'arrondissement? Chacun de ces actes est une preuve de dévoùment do

plus ; chacune de ses paroles est un nouveau témoignage de sa sollicitude. Vous allez l'entendre , Messieurs , vous allez Tentendre après moi , ajouta-t-il en insistant à dessein et en se tournant vers Vauxbelles , vous raconter tout ce qu'il a fait dans votre intérêt. I.e détail en sera long , mais votre reconnaissance n'eu sera que pins vive. Parlez , Monsieur, poursuivit-il en recourant à l'apostrophe directe, parlez, chacun ici vous en conjure , parlez, et si votre modestie est amie des réticences , si vous vous effacez trop , s'il vous répugne de faire votre propre éloge, nous sommes ici en nombre pour rétablir toute la vérité et suppléer à ce que voire délicatesse vous aura forcé de taire. Ainsi , • Messieurs, dit en terminant Evariste , associezvous à moi pour cette manifestation inspirée par la reconnaissance. Vive notre député !

— Vive notre député ! s'écrièrent les soixanle-et-dix convives debout et dans un élan s|)onlané.

— Et en avant la musique , ajouta Évariste. La musique obéit et exécuta une Marseillaise

formidable. Gérenflot n'avait pas oublié les exécutants ; ils étaient tous ivres.

Célestin ne pouvait reculer ; il était mis en scène d'une manière trop éclatante et trop directe. Il ne s'agissait plus d'une provocation timide , d'un appel détourné ; on lui traçait un programme , on l'invitait à s'expliquer catégoriquement. Le cadre était vaste d'ailleurs , et s'il eût ressenti le moindre goût pour les harangues , c'était l'occasion d'y procéder avec une entière latitude. Mais ce qui eût fait la joie d'un autre causait le tourment de Vauxbelles, et, quand il se leva pour répondre , son émotion était si vive qu'elle étouffait les paroles dans le fond de son gosier :

— Messieurs, dit-il, croyez au sentiment

que j'éprouve vos bontés me pénètrent de

reconnaissance il m'est impossible de

rendre avec la vivacité qui est dans mon cœur,

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car je suis ici au milieu de vous en

effet oui , Messieurs

Quelques efforts qu'il put faire pour rassembler ses idées et terminer tant bien que mal cette déplorable scène , Vauxbelles ne put sortir de ses phrases entrecoupées. A mesure qu'il avait la conscience plus entière de Tabîme dans lequel il tombait, il se sentait moins de force pour en sortir, et volontiers il s'y fût précipité de ses propres mains. Evarisle suivait de l'œil ce spectacle et poussait de nouveau le coude à Rieussec.

— Eh bien , mon petit? lui disait-il.

— Impayable , répondait celui-ci ; cela vaut quinze francs la stalle.

Il était dangereux de pousser plus loin les choses; l'illustre Graindorge le comprit. La leçon avait porté , cela suffisait. Il ne fallait pas compromettre Vauxbelles au point de le rendre impossible.

— Messieurs , dit notre héros , en interve-

nant et sauvant la retraite du député , quoi de plus naturel qu'un moment d émotion au milieu des témoignages de votre sympathie? Il faudrait avoir le cœur bien mal placé pour ne pas ressentir vivement ce que vous exprimez avec tant de chaleur ! Quel discours peut valoir une impression si vraie et si profonde! Ah! Messieurs ! joindre ainsi à toutes les facultés de l'esprit les qualités du cœur, être à la fois le plus intelligent et le plus sensible des mandataires , quelle réunion précieuse , quel rare assemblage ! Quant à moi , je me sens gagné par ces émotions qui débordent , et je vois dans vos yeux que vos âmes sentent à Funisson de la mienne. Messieurs , confondons-nous donc dans un dernier cri : Vive notre député !

— Vive notre député ! répétèrent les soixante et dix voix , sous Tinfluence de cette vive harangue.

En même temps les convives les plus attendris , ceux qui avaient rendu aux bouteilles de

Gérenflot l'hommage le plus assidu, sortirent des rangs et vinrent se jeter dans les bras du député. On s'embrassa à la ronde, ou se prodigua les poignées de main, et l'on passa au café au milieu d'une effusion et d'un attendrissement inexprimables.

— Bien joué ! dit Rieussec à Toreille de son chef défile.

— Si je ne l'avais pas ramassé à temps , mon petit, répliqua Evariste, c'était un houime perdu.

LKS GRANDS MOYENS.

, Le but ordinaire des promenades d'Evariste était le sentier qui règne le long de l'Argentine et dessert les nombreux moulins Lstruils sur. la rivière. Un triple rideau de peupliers et de trembles y verse .Constamment de l'ombre et ne laisse pénéirexsurla cMussée que des brises fraîches et des rayons adoucis. Un dimanche , notre héros suivait Jentement ce sentier en compagme de son amiRieussec. II montait Quiroga , Jules un alezan. Les deux

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chevaux , presque abandonnés à eux-mêmes $ se saluaient par de joyeux mouvements de têle , ou dilataient leuis naseaux à l'odeur des foins épars dans la campagne. Ariel était aussi de la partie ; animé d'une gaîté folle , il se plongeait au milieu des regains fauchés de la veille et les dispersait avec une sorte de volupté. Tout était calme aux champs : les claquets des mouhns avaient cessé leur bruit ; on n'entendait ni la clochette du troupeau , ni le chant de la faneuse. Le respect dû au jour férié semblait avoir éteint toutes les rumeurs de la vie active ; le râle d'eau poussait seul son cri, tandis que la cloche du village résonnait dans le lointain. Aucun nuage au ciel et paix sainte dans la vallée : la nature elle-même se

mettait au repos.

Evariste n'était pas d'une trempe accessible à la rêverie ; l'idéal le touchait peu ; il professait un souverain mépris pour la contemplation. \ussi , ne se laissait-il pas gagner aux

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beautés du paysage : un autre souci le dominait.

— Jules , disait-il à son confident , j'en conviens , il y a du mieux. Notre homme est maté et pour long-temps. Le voilà maniable , enfin.

— Je le crois parbleu bien , répondit Tami du prince ; on le serait à moins. Comme tu l'as secoué ! quelle leçon !

— Elle ne suffit pas , mon petit ; il faudra y revenir, poursuivit Graindorge, Célestin m'est rendu comme député , mais comme homme , il me résiste , il me glisse dans la main. J'ai eu beau le sonder , le retourner de mille façons ; il reste impénétrable. Il y a un mystère dans sa vie , et je ne le connais pas. Est-ce là une situation réguli«'Te?

— Et ta surveillance?

— Infructueuse , mon cher , impuissante jusqu'ici. On Ta épié de jour, de nuit; Gé-

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renflot s'y exténue ; rien , absolument rien. Je ne sais plus que croire.

— Mon Dieu, que t'importe après tout? dit timidement l'ami du prince.

— Beaucoup ,. mon petit, plus'que tu ne penses. J'ai en tête un plan , je veux faire une fin et j'ai bien peur que Céleslin ne vienne se mettre ^ la traverse. C'est une fiitalité. Un ami de vingt ans ! Un homme que j'ai porté au pinacle ! Et penser qu'il faudra peut-être que je le brise, ajouta Evariste avec un geste et un accent de mélodrame.

— Bah ! à ce point ! dit Bieussec.

— Ecoute-moi , Jules , tu verras si je puis reculer. On a des mues dans la vie, des époques de métamorphose. L'homme est un peu ver-àsoie sous ce rapport. On ne peut pas toujours folâtrer avec les grâces de la jeunesse Le ventre arrive , le crâne se dépouille , les rides creusent leurs sillons. Ce sont autant de conseils que donne la nature ; elle nous avertit (ju'il est

temps de dire adieu aux amours volages. Il est dés hommes qui s'obstinent et veulent jouer au papillon avec les formes d'un éléphant. Ceux-là tombent dans le ridicule. Il en est d'autres qui se retirent à temps et se réfugient dans un bon et solide mariage. Je prétends être de ces derniers. La vie de conquérant me pèse ; j'ai assez fait du Joconde , mon petit.

— Allons donc ! si jeune encore?

— Non , te dis-je , j'en ai assez ; tu prendras la suite de mon commerce. Où cela conduit-il après tout ? ajouta Evariste en s'animant. Quand j'aurai bien porté le ravage dans tous les ménages de Saint-Sylvain , battu les Simon- Tieau dans leurs femmes , humilié jusqu'à Victor , pratiqué ainsi des intelligences au sein du camp ennemi , où sera le profit , oii sera la gloire? Le beau mérite que celui d'un coq de village 1 la belle position pour un homme quand il s'approche delà quarantaine ! Non, mon petit , je donne ma démission ; je reqonce ,

j abdique : ces dames S'arrangeront comme bon leur semblera. Il n'en est point parmi elles d'inconsolables.

— Et Gervaise !

— wSilônce , lUeussec , s'écria Evariste d'une voix à la fois sévère et émue ; je vous avais défendu de prononcer ce nom.

— Suffit , l'ancien , dit Tami du prince , cherchant à se sauver par une plaisanterie , on sv conformera.

Pendant le cours de cet entretien , les chevaux avaient gagné du terrain , et le hameau de La Chênaie se dessinait dans la perspective. Il se compose de deux groupes de chaumières jetés sur Tun et l'autre bord de TArgentine. Une église , dont le clocher portait les traces d'un badigeon récent , domine les habitations recueillies à son ombre. Vu à dislance , ce site ^ avait quelque charme ; la verdure , en s'y mêlant par massifs , relevait les tons enfumés des chaumières , et répandait sur rensemblo les

riches couleurs de la végétation , comme un manteau de roi sur les haillons d'un mendiant. Qui a Yu les campagnes n'a pu échapper à ce contraste. Ce que l'homme y fait semble jurer en présence de ce qu'y a fait la nature ; des cloaques à côté de tapis de gazon , du fumier près d'un verger parfumé , des mares infectes au lieu d'eaux vives !

La seule partie du paysage qui satisfît entièrement le regard , c'était celle où s'élevait le château, au milieu d'arbres centenaires. Il régnait entre la vieille construction et les ormes majestueux qui l'entouraient une harmonie que le temps avait créée , et qui était bien au-dessus des effets symétriques que poursuit la main de l'homme. La pierre et le feuillage semblaient avoir assorti leurs couleurs , combiné leur pose , de manière à s'empreindre d'une mélancolie qui ne manquait ni de grâce , ni de grandeur. C'était la plainte du passé qui s'exhalait sans liel , sans amertume , et comme

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