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— Tu en as le droit , Graindorge , répondit l'ami du prince.
— Ne plaisantons pas , ajouta notre héros d'un ton plus sérieux. Tu vois ce château , mon petit.
— Le château de La Chênaie ?
— C'est loi qui l'as nommé , mon fils. Kh bien ! avant qu'il soit trois mois , je veux en être le châtelain.
— De La Chênaie ?
— De Là Chênaie.
— Tu épouserais alors une Rochemarne ?
— J'épouserai une Rochemarne.
— Malgré le général ?
— Malgré le général.
— Ah ! mon Dieu ! et Céleslin ?
— Je lui réserve un dédommagement , mon cher, unbeaudédoiLimagement : il épousera ma sœur xVnais. Voilà mon plan de campagne. r
— C'est du Napoléon pur, dit Rieussec , (|ue la hardiesse de son ami conmiençait à effrayer.
On était arrivé au sommet du tertre , d'où l'œil plongeait sur les pelouses du château. Elles étaient désertes et silencieuses. Aucun bruit , aucun mouvement ne trahissait la présence des hôtes. Kvariste descendit de cheval et cacha Quiroga derrière une haie. Jules imita cette manœuvre. Quand cette précaution fut prise , l'illustre Graindorge daigna enfin s'expliquer d'une façon moins impériale et moins sommaire.
— Mon petit, dit-il à son compagnon, je
sais que l'entreprise n'est pas facile. Il y a d'un côté les grands parents qui sont montés en diable sur leur noblesse. J'aurai beau leur dire que je suis un brave garçon , assez bien posé dans le pays , avec une jolie fortune en perspective , ils me demanderont si mes aïeux ont figuré aux croisades et me tourneront le dos si je ne leur montre pas un blason qui vaille le leur.
Tu peux t'y attendre , dit Rieussec.
Premier embarras , poursuivit Evariste.
D'un autre côté , il y un soupirant plus ancien que moi, si nos soupçons sont fondés. Célestin serait venu, à ce qu'il semble , égarer son cœur sensible sous les ombrages de ce parc , fouler ces pelouses de son pied attendri. Rien d'impossible à cela. Les dames de Rochemarne habitent seules La Chênaie. Leur unique parent , le général , n'y vient que rarement. Célestin a donc eu les coudées franches : cela me paraît clair comme un bec de gaz.
— Tout cequ'ily ade plus clair, dit Rieussec, faisant écho.
— Dès lors deuxième embarras. Embarras du côte des parents, embarras du côtè-de l'ami. Si l'on s'ainusail à débrouiller cette suite d'embarras par les procédés ordinaires , la vie d un corbeau n'y suffirait pas. Séduire l'enfant, évincer Tun, calmer les autres , c'est trop de besogne. 11 vaut mieux avoir recours aux grands moyens.
— Aux grands moyens? s'écria Rieussec , se défiant de laudace de Graindorge.
— Oui , mon petit , dit Evariste d'un tou décidé. Menons les choses à la houssarde; c'est p}us sur.
Quelque habitué qu'il fut à suivre aveuglément l'impulsion de son ami , Jules Rieussec comprit qu'il s'agissait cette fois d'autre chose que d'une fredaine déjeune homme. Il hasarda quelques objections et chercha à se tirer de qualité. Mais le dessein d'Evariste avait quelque chose de très arrêté et presque d'impérieux. Ce n'était pas sans avoir longtemps réfléchi qu'il s'engageait dans cette entreprise. Il y avait chez lui le germe d'une ambition opiniâtre que ses premiers écarts avaient plutôt endormi que détruit. Toute l'activité de son esprit était désor^ mais tournée de ce côté , et il allait apporter * dans cette poursuite la même ardeur , la même ougue qu'il avait déployée dans ses plaisirs. — Assez , Jules , dit-il à son confident , assez
de sermons. Nous ne sommes point au prêche , mon petit. Si tu veux me quitter , quitte-moi , si tu veux rompre , rompons.
— Quelle idée ! répliqua vivement Rieussec. Comme tu le prends ! Moi , te quitter ! Jamais î
— Eh bien ! laisse-moi suivre mon idée , dit Evariste. Tu ne voudrais pas me faire manquer ma fortune. Non : eh bien î elle est là. Figuretoi, mon cher, la position que j'aurai si je m'allie à des gens qui remontent aux croisades. C'est fabuleux d'y penser. C'est-à-dire qu'il n'y a rien au monde à quoi je ne puisse prétendre. Qu'est-ce qui me manque , après tout? J'ai de l'argent , de la figure , de l'aisance dans le geste , quelque facilité de parole , l'œil vif et la main belle ? Ajoutez-y un peu de naissance , mon petit, et je suis un homme achevé ; beaucoup de naissance , et je deviens un ho: unie du premier rang. 11 ny a point à reculer ; la perspective est trop belle.
Dr CLOCHER. 209
Rieussec se serait en vain raidi contre une volonté aussi ferme ; il aima mieux feindre un acquiescement complet , en se réservant d'échapper aux suites de cette faiblesse.
— Allons, dit-il , puisque tu le veux.
— A la bonne heure. Mon petit , répliqua Evariste en Ini tendant la main , je te reconnais là , Oreste et Pylade , Nisus et Euryale , Castor et PoUux, tout ce qu'il y a de mieux dans l'antiquité, nous T effaçons. Nous sommes les vrais Siamois, les inséparables. Mais n'aie pas peur, mon fils, je ne t'oublierai pas quand je serai au faîte des grandeurs. Tu seras au moins secrétaire d'ambassade.
— Ne t'inquiète pas de moi, Evariste ; songe d'abord à ton affaire.
— Tu as raison, mon petit, allons au plus pressé. Il y a longtemps, vt)is-tu, que j'ai mon idée en tête. J'ai déjà examiné les lieux, je les connnais à fond ; tu vois quel est l'ensemble des bâtiments?
— Oui, très bien.
— Laisse de côté le vieux château ; personne ne l'habite, si ce n'est les chauves-souris et les belettes. Attache-toi seulement au bâtiment moderne. Tu y es?
— Parfaitement.
— Aurez-de-chaussée, salon, salle de billard, salle à manger. Les portes donnent d'un côté sur la pelouse, de l'autre sur le petit bois qui est derrière. Es-tu orienté?
— Oui, Evariste.
— Au premier, deux chambres de maîtres j ne tiens compte que de celles-là. Trois croisées pour la marquise de Rochemarne : respect à la marquise, mon fils.
— Volontiers.
•7T- Mais attache-toi surtout^ ces deux croisées (jui sont à Tangle du bâtiment, et dont Tune fait foce à Tavepue. C'est Tasile de Gabrielle de Rochemarne, un ange, mon petit, tout ce qu'il y a de plus adorable au monde. Figure-toi que moi
• BU CLOCHER. 2\i
qui suis un cœur blasé, un vaurien, un coureur, j'ai senti, rien qu'à sa seule vue, mon masque de roué tomber de mon visage. J'en suis amoureux, mon cher, tout ce qu'il y a de plus amoureux, et c'est un excès dont je ne me croyais plus capable.
— Tu m'effraies !
— Ayons recours anx grands remèdes, mon fils, et cela passera. Remonte à cheval, nous allons maintenant faire le tour des clôtures. 11 faut s'assurer des côtés faibles de la place.
Au moment où Evariste achevait ces mots, la cloche de l'église annonçait la fin de l'office. Les deux amis reprirent le chemin de La Chênaie en s'arrêtant de temps à autre pour examiner les lieux. Arrivé sur un point du parc qui lui paraissait le plus faible, Evariste arréla son cheval.
— Jules, dit-il à son compagnon, tu vois bien ce saut de loup. De quelle largeur l'eslimes-tu?
— Quatre mètres, mesure moderne, répondit Rieussec.
— Te senlirais-lu capable de le franchir?
— Gomment cela ? à cheval ?
— Non pas, mon petit, à pied.
— J'en doute, dit Jules.
— Eh bien, mon petit, tu vas voir.
Il remit la bride de Quiroga à son ami, et prenant son élan, il arriva d'un bond de l'autre côté du saut de loup. C'était entrer dans le parc à la façon des malfaiteurs et des amants.
— Bravo, Evariste! s'écria Jules.
Cet incident les avait absorbés l'un et l'autre à tel point qu'ils ne s'étaient pas aperçus de l'approche de quelques témoins. Recommençant l'épreuve, Evariste venait de franchir de nouveau le fossé et retombait du côté de la roule, lorsqu'il se trouva, à sa grande surprise, en présence de deux dames.
C'étaient la marquise de Rochemarne et mademoiselle Gabrielle de Rochemarne qui venaient d'entendre la messe à l'église de La r!h«'*naie.
LA GHÈNAIK.
Quel que fut l'aplomb d'Evariste, il éprouva un sentiment de confusion à l'aspect de ces dames, venues juste à temps pour constater un cas de flagrant délit et une manière au moins étraûge de pénétrer chez elles. Cependant, ce trouble ne fut pas long; le sang-froid reprit bientôt le dessus. •
— Madame la marquise, dit notre héros, en s' inclinant avec respect, veuillez excuser nos petits écarts de gymnastique. Il s'agissait de don-
ner à mon ami Rieussec une démonstration des théories du colonel Amoros. ..
— Vraiment? répliqua la grande dame, avec un sourire auquel sa fille s'associait involontairement.
— Oui, madame la marquise, poursuivit Evariste, se sauvant par une bouffonnerie, c'est un compléaient d'éducation fort en vogue aujourd'hui. On fortifie les muscles dans l'intérêt des mœurs ; on assouplit les jambes à la pratique des vertus. Voilà quel genre d'améliorations je poursuivais sur la personne de mon ami. Il est vrai que nous aurions pu choisir un autre théâtre pour nos expériences. Pardonneznous cette atteinte au droit de propriété.
— C'est tout pardonné. Messieurs, dit la marquise, du ton le plus aimable, mais à une condition.
— D'avance nous souscrivons à toutes, s'écria Evariste, avec l'accent et la pose d'un chevalier.
DU CLOCHEU. 2^7
— C'est que vous entrerez avec nous à La Chênaie par un chemin moins incommode, dit la marquise. Ce sera votre châtiment.
A celte invitation, que relevait une grâce parfaite, les deux amis se répandirent en remerciments. Prenant leurs chevaux par la bride, ils se dirigèrent vers l'avenue du parc, qui s'ouvrit devant les châtelaines.
La marquise de Rochemarne était alors parvenue à ce que Ton peut nommer l'automne des femmes; mais c'était pour elle un automne brillant et plein d'éclat. Elle avait ce grand air qui accompagne la race, un port de reine que l'embonpoint ne déparait pas, la fraîcheur delà maturité, et ce calme profond du regard que donne seule une vie sans taches. En vain eûton cherché sur son visage une de ces rides que creusent les passions orageuses ; il n'y régnait qu'une bonté douce et une sérénité un peu solennelle. On voyait que le feu de l'amour n'avait pas passé là-dessus, et que ce cœur s'était
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absorbé tout entier dans les voies austères du devoir et les saintes affections de la famille.
Elle avait dix-huit ans lorsque le marquis de ' Rochemartie, arrivé à la soixantaine, fit agréer sa recherche. La jeune fille, quoiqu'elle des-' cendit des Mac-Grégor et fût de grande origine écossaise, n avait pas de fortune. Le nom du marquis, sa position, son titre, décidèrent les patrents, et le mariage eut lieu. C'était dans les premières années de la Restauration ; la faveur du nouveau régime était acquise aux Rochemarne. Les deux frères avaient brillé à la couir de Louis XVI ; on les avait vus, au premier appel, passer dans le camp de l'émigratic^ pour se montrer ensuite à Quiberôn et sur le Rhin. Ils faisaient partie l'un et l'autre de celte légion d'Epiméoidcs que ^8>I4 nous ramena, légion coiffée à l'oiseau royal et décidée à repousser totHe transaction «Tvec Id France révolution-* naire.
Les Rochemarne avaient en tout temps brillé
DU CLOCHER. 21î>
par le nom plutôt que par les biens ; la prodigalité était instinctive chez eux, et, de génération en génération, ils avaient vu décroître leur héritage. Cependant, lorsque la crise arriva, le marquis possédait encore quelques fiefs qui n'étaient point engagés; il en confia la gestion k un Simonneau, aïeul de Victor, son intendant et son bras droit. Celui-ci lutta contre la confîsca* tion et essaya de dérober sa proie au domaine public; il ne parvint à sauver que le château dd La Chênaie et la partie close du parc. Le restant des biens, vendu aux enchères, passa en d'autres mains. Une belle forêt de chênes, qui avait donné son nom au fief, fut découpée, adjugée par petits lots et livrée au défrichement. Ainsi ^ le marquis, au milieu des joies du retour, se retrouvait en face d'une douleur inattendue ; il était sous le coup d'une ruine complète et avec la misère en perspective.
La royauté vint au secours des deux frères. Le marquis obtint quelques-unes de ces gran-
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des sinécures que l'Empire avait créées au profit de ses familiers, et qui parurent aux courtisans nouveaux des abris fort convenables et fort commodes. Quant au cadet, qu'on nommait le général parce qu'il avait été mestre-de-camp des chevau-légers, on eut soin de lui ménager une alliance opulente qui combla les brèches faites à son patrimoine. Grâce à ces soins réparateurs , la maison des Rochemarne put faire une certaine figure et compter en première ligne parmi les notabilités du pavillon Marsan. Le château de La Chênaie avait succombé aux outrages du temps; il fallut y suppléer, et ce fut alors que le marquis fit construire le bâtiment moderne avec une partie des débris du vieil édifice.
Dès les premiers jours de son mariage, la marquise s'était fixée à La Chênaie ; le site lui plaisait, elle en aimait le calme et l'isolement. A diverses reprises, le marquis voulut l'emmener à Paris et la présenter à la cour ; elle se défendit de cette existence bruyante. En femme
sensée, elle craignait les poursuites auxquelles est en butte une femme jeune unie à un vieillard ; peut-être aussi y avait-il dansée contraste des âges un tourment secret que l'air du monde eut empiré et qu'étouffait la solitude. Loin des salons, elle portait légèrement ce fardeau ; elle s'y était faite et n'avait à essuyer ni les commentaires désobligeants, ni des comparaisons pénibles. A Paris, c'eût été pour elle un poids chaque jour accru, une source intarissable d'ennuis et de luttes. La vanité se glisse si souvent dans nos affections, et il en est si peu qui soient à l'abri de ce mélange î
La jeune femme se résigna donc à cette vie solitaire, sans regret comme sans effort. Elle laissa le marquis s'en aller seul sur le théâtre où s'agitaient les ambitions et les brigues ; elle ne quitta pas son asile favori. Là tout lui souriait et semblait s'associer à ses goûts tranquilles. Elle y voyait son époux entouré de respects, le premier du pays par l'éclat du nom et la
puissance des souvenirs. C'était la part deTorguefU l9 ^^^^ faisait le reste. Une grande joie vint d'ailleurs faire quelque diversion dans sa vie ; une ûlle lui était née : ce fut sur cette enfant qu'elle reporta toutes les puissances de son amour, tout ce qui sommeillait chez elle d'affection sans objet et de dévoùment sans but. Gabrielle devint pour sa mère une pensée de tous les instants; elle grandit au milieu des caresses.
Il y eut alors pour les Rochemarne un moment de bonheur et une sorte de revanche du passé. Une hste civile allait être votée en faveur de rémigration, et, quoique fort réduite, la part du marquis suffisait pour assurer Fâ-venir desa vejivc. GabrioUe venait à souhait ; c était une epfant accomplie. Il y avait dans 1 air comme un parfum d'ancien régime qui réjouissait le ca'ur des deux vieillards ; on semblait disposé à ra^er d'un trait de plume vinj^l-cinq ans de noire histoire. Hélas ! ce fut un rêve bien court,
suivi d'un brusque réveil. Ea trois jours de colère, le peuple brisa la chaiue qu'on forgeait depuis quinze ans, et de toute cette insurrection •ijUiiikOm du passé, il pe resta plus qu'un roi en route pour l'exil, un trô;ie en débris, et une couronne en déshérence.
Le coup était trop rude pour le marquis; il n'y survécut pas. Après deux années d'une existence languissante, il s'éteignit, laissant une .yeuve fort jeune encore et une enfant en bas âge. C'était, pour la marquise un surcroit de devoirs ; elle y sut conformer sa vie. Plus que jamais la solitude lui devint chère; l'éducation de sa fille en remplissait les heures et y répandait uf^ charme toujours nouveau. Gabrielle n'eut point d'autre professeur que sa mère, et c'était en toute chose un professeur accompli. Quant aux affaires d'intérêt, la marquise sut promptement y pourvoir ; elle se mit au courant de tout avec une aptitude merveilleuse. Dans les cas épineux, le général était consulté et donnait son
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avis. Cependant, autant que possible, la marquise n'obéissait qu'à sa propre impulsion. Elle avait reconnu, dans son beau- frère, des préjugés qui souvent troublaient son coup-d'œil et l'entraînaient dans de fausses idées. De là un peu de froideur entre les deux branches et des relations quelquefois compromises par les caprices du mestre-de-campdes chevau-légers.
Le temps s'écoula et Gabrielle devint une grande et belle personne. Il y avait en elle ce charme qui apaise et console. C'étaient toutes les grâces de sa mère, avec moins de majesté peut-être, mais aussi avec plus d'abandon. Elle touchait d'abord, elle attirait. Impossible de se défendre de la séduction qu'exerçaient sa voix, son regard, les lignes pures de son visage. Jamais harmonie plus complète ne régna dans les traits, n'anima les poses. On eût dit que les deux races avaient voulu réunir dans cette jeune fille la dernière expression de leur beauté. Elle répandait comme une douce hnnière autour
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de ses pas et semblait porter le bonheur dans les plis de ses vêtements. Heureux celui dans le chemin duquel devait luire une apparition si douce, et à qui cet ange au nimbe d'or devait tendre la main !
Tels étaient les hôtes du château de La Chênaie. H était impossible que tant de grâces et de vertus n'eussent pas laissé dans le pays des impressions profondes. Aussi, malgré sa hardiesse habituelle, Evariste n'accompagnait-il la marquise qu'avec une certaine émotion. Jules Rieussec, plus intimidé encore, marchait d'un pas hésitant, et avecleregretde s'être engagé, sur la foi de son ami, dans cette aventure délicate. On gagna ainsi la grille, où un garde prit en main la bride des deux chevaux. Ce n'était pas la première fois qu'Evarisle pénétrait à La Chênaie ; il y avait ses entrées. Son père tenait à bail une portion des terres de la marquise, et le fils Graindorge avait saisi ce prélexle pour rendre de temps à autre ses homuiages aux
deux châtelaines. Dans le cours de ces visites, la beauté de Gabrielle avait fait du ravage dans son cœur, et de là ce complot, où Rieussec se trouvait mêlé malgré lui.
Cependant la marquise, pour faire honneur à ses visiteurs, animait Tentrelien, et de son côté Evarisle, en capitaine consommé, cherchait à le faire tourner au profit de ses projets.
— Monsieur Graindorge, dit madame de Rochemarne, qu'y a-t-il de nouveau à Saint- Sylvain ? Quels sont les bruits de la ville ? Vous êtes en fonds pour nous éclairer là-dessus.
— Mais,' madame la Marquise, répliqua Evalîiste, il n'y a pas si loin d'ici à Saint-Sylvain que vous ne puissiez savoir ce qui^'y passe.
En même temps, il promenait son regard de la mère à la fille, comme s'il eût voulu leur arracher un secret et pénétrer le fond de leur pensée.
— Eh bien ! non, monsieur Graindorge, répondit la grande dame avec une dignité pleine
DU ÇLOCHEK. 227
(le calme, nous ne savons rien, absolument rien. Yenez donc au secours de deux pauvres reclu-^| ses. Il doit s'être passé de bien grands événements, puisque vous vous étonnez que le bruit n'en soit pas arrivé jusqu'à nous.
, Evariste vit qu'il fallait recourir à des moyens plus directs, s'il voulait rompre la glace. On était arrivé en ce moment à la porte de la serre,
et les deux dames invitaient leurs visiteurs à y jeter un coup-d'œil.
— De grands événements ! dit notre héros, en suivant les chàteldnes au milieu de touffes de fleurs rares, il n'y en a qu'un à Saint-Sylvain, depuis trois semaines ! C'est la seule chose dont on s'occupe, la seule qui fasse époque.
^^ — Etqu'est-ce donc, s'il vous plait, monsieur Graiudorge? dit la marquise avec le même sang-froid.
— Vous ne devinez pas ? répondit Evariste en cherchant à voir jusqu'à quel point ce calme était naturel.
— Vraiment non, dit la marquise impénétrable.
L'aditude de Gabrielle était plus embarrassée; elle allait dune fleur à l'autre, comme si elle eût voulu se donner une ronlenance, redressait oà et là quelques tuteurs, élaguait le feuillage et se penchait vers les calices odorants pour en mieux aspirer le parfum. On eut dit qu'elle comprenait, au ton de l'interlocuteur, quelle avait un ennemi en face.
— Vois donc, maman, s'écria-t-elle en entraînant la marquise vers un vase garni de bruyères , vois comme notre azalée à bien réussi .
Notre héros n'était pas homme à se laisser détourner de son but par cette petite diversion. Quittant la marquise pour s'adresser à sa fille:
— Je parie, dit-il, que mademoiselle de Rochemarne en sait plus là-dessus que Madame la Marquise.
DU CLOCHER. 2*iD
— De quoi s'agit-il, Monsieur? répondit Gabrielle, dont la joue se couvrit d'incarnat. Qu'est-ce donc, ma mère P ajouta- t-elle en se réfugiant vers la marquise comme vers un abri.
— Il s'agit, Mademoiselle, poursufvit l'impitoyable Graindorge, du grand événement de Saint-Sylvain, de ce qui occupe toutes les bouches.
— Mon Dieu I arrivez donc au fait, monsieur Graindorge, reprit la marquise, s'emparant de l'entretien et venant au secours de sa fille. Parlez, expliquez- vous. En vérité, vous êtes un terrible homme avec vos énigmes.
— Eh bien ! Mesdames, dit Evariste en continuant son rôle d'observateur, le grand événement du jour, c'est l'arrivée de notre député, Célestin Vauxbelles.
Quelque soin que mit noire héros à étudier l'impression que ce nom devait produire sur mademoiselle de Rochemarne, il fut trompé cette fois dans son attente. Gabrielle s'était peu-
chée vers une caisse garnie d'iris de Perse, et son visage se dérobait à la surveillance de Tennerai. Quant à la marquise, son impassibilité ne se démentit pas. ,
— En efïét, dit-elle le plus naturellement du monde ; M. Vauxbelles est arrivé : je l'ai entendu dire.
— Comment 1 s'écria Graindorge, piqué au jeu, il ne serait pas venu vous présenter ses devoirs, lui si ami des convenances ! je m'y perds.
Ce fut au tour de la marquise à éprouver un moment d'hésitation ; elle réponrlit pourtant :
— Que voulez-vous, monsieur Graindorge, un député se doit d'abord à ses électeurs, et nous n'avons pas l'honneur de l'être, ni moi ni ma fille. On n'est plus rien maintenant, quand on n'est pas électeur. C'est la loi du temps; nous la subissons.
Evaristene pouvait pas décemment insister : pousser plus loin les choses oM été manquer à la [)lus stricte convenance ; aussi abandonna-
1>II CLOCUEK. 251
t-il son enquête pour se rejeter vers des formules plus banales. Ce fut un grand souci de moins pour la pauvre Gabrielle; elle semblait respirer plus librement et caressait ses fleurs d'une main plus joyeuse. Jules Rieussec, qui s'était tenu à )J'écart, se livrait, comme la jeune fille, à une étude de la Flore du lieu, afin de se donner une contenance. Ainsi le groupe était complet ; d'un côté la Marquise tenant tête à Evariste, de l'autre Gabrielle et Rieussec ne formant qu'un vœu, celui de voir finir cette scène. Les choses en étaient là quand un valet entr'ouvrit la porte de la serre, et, s'adressant à la Marquise, dit assez haut pour être entendu de tout le monde : >
— M. Célestin Vauxbelles vient d'arriver au perron ; il demande si ces dames sont visibles.
Gabrielle ne put entendre ces mots sans pà- ^ lir ; mais madame de Rochemarne se retourna vers Evariste , et , prenant ses plus grands airs :
252 I ^^ COO 1)L CLOCHKK.
— Vous le voyez, monsieur Graindorge, lui dit-elle; c'est la réponse à vos reproches de lout à l'heure. On dirait que 31. Vauxbelles vous a < iilendu • il s'exécute.
INTRIGUES CKOISÉES.
La marquise reçut le nouveau venu en présence des deux amis, et il en résulta une visite fort courte, à peine animée par un entretien insignifiant. Vauxbelles affecta de se lever le premier, et prit congé de ces dames, sans que la pénétration d Evariste parvint à tirer le moindre parti de cette rencontre. S'il existait quelque concert entre le député et les hôtes de la Chênaie, le secret était bien gardé, et mettait en défaut la tactique des curieux.
L'illustre Graindorgo n'était donc satisfait qu'à demi de son expédition, et le lendemain il en rêvait dans la salle verte de Gérenflot. C'était à une heure de la journée où la clicntelle n'avait pas coutume d'abonder, et rien ne tro iblait notre héros dans ses méditations. Ariel seul se trouvait près de lui, couché en spirale aux pieds de son maître, et cherchant à soustraire ses sens délicats aux vapeurs acres du tabac dont Evariste inondait l'atmosphère :
— Quelle maitresse-femme î se disait-il en songeant à la marquise. Comme elle m'a tenu tête, comme elle a repoussé l'assaut I Parlezmoi de ces créatures à blason ! Quels airs ! quels sourires ! Une bourgeoise eût capitulé vingt fois ; mais elle, jamais! Pourtant, ajoutait Evariste eu poursuivant sa pensée, il y a là-dessous quelque chose. Comment s'en assurer !
Chacune de ces phrases, prononcée avec lenteur, était entrecoupée dune énorme bouffée de tabac qui contribuait à épaissir le
nuage répandu autour de notre héros. Peu à peu cette enveloppe vaporeuse prit de telles proportions et la transparence de l'air en fut si altérée qu'un témoin put pénétrer dans la salle verte sans être aperçu d'Evariste et y assister à son examen de conscience. C'était Gervaise : son pied touchait à peine le sol, sa respiration était presque suspendue, son visage, ordinairement si ouvert, semblait empreint d'une tristesse sombre. Elle, si volontiers épanouie, avait changé de masque au point qu'on eut pu ne pas la reconnaître. Cet œil qui incendiait tout à la ronde paraissait chargé de soucis ; cette bouche prompte au sourire se contractait péniblement. On eût dit une autre femme. Elle marcha vers notre héros, recueillant les paroles qui lui échappaient et y répondant par des frémissements involontaires.
— Quelle alliance ! disait tout haut Evarisle, quelle alliance! et comme cela m'irait! Un nom chenu ! une femme superbe ! C'est magni-
25 s LE COQ
fique, c'est complet comme ua omnibus. Il faut en finir.
Graindorge en était là quand il aperçut Gervaise debout à ses côtés, et l'oreille attentive.
— Ah ! c*est toi, mon enfant, dit-il avec quelque embarras : Par où es -tu donc entrée ? i)\ie viens-tu faire ici?
Elle continuait à l'examiner sans lui répondre , immobile comme une statue et tenant ses yeux fixés sur les siens. Evaristese sentit mal à l'aise 5 il essaya d'une diversion, et, prenant la main de Gervaise, il chercha à l'attirer vers lui.
— Tues toujours charmante, lui dit-il.
La jeune femaiese dégagea, et, sfr plaçant en face de notre héros dans une attitude résolue :
— Il faut bien venir vous trouver, dit-elle, puisque l'on ne peut plus vous voir autrement, monsieur Graindorge.
— Monsieur Graindorge, voilà du nouveau, reprit l'idole de Saint-Sylvain. Je ne suis donc
plus Evariste ? Ta as broyé du noir cette nuit, ça se voit.
— H n'y a pas de quoi peui-être ? dit Gervaise avec vivacité ; Monsieur fait des absences de trois jours, et il faudrait le recevoir encore la bouche en cœur.
- Allons, allons, un peu de raison, mon enfant, répondit Graindorge en essayant de Tapaiser ; il y a temps pour tout, petite. Et les' affaires donc, il faudrait les laisser souffrir à ce compte.
— Les affaires ! s'écria Gervaise, s'animant de plus en plus ; joli prétexte ! Rôder pendant des heures entières autour de La Chênaie, voilà des affaires! N'est-ce pas qu'il s'agit d'y mettre du blé sous la meule ou delà farine sous le bluttoir ! Allons, puisque vous y êtes, achevez, monsieur Graindorge. Une pauvre femme comme moi, ça doit tout croire! Mon Dieu vous seriez bien bon de vous gêner.
Ces mots avaient été prononcés avec U\nt
d'amertume, qu'Evariste ne put se défendre d'une certaine émotion ; Gervaise élevait d'ailleurs graduellement la voix de manière à se trahir et à être entendue de la pièce voisine. Notre héros crut devoir faire un nouvel effort pour calmer cette douleur et contenir ces éclats dangereux; il échoua.
— Non, dit Gervaise, je ne veux rien entendre que vous m'ayez promis de ne plus mettre les pieds à La Chênaie.
— Mais, vraiment, c'est du despotisme oriental ! s'écria Evariste, dans un moment d'humeur.
— Ecoutez, monsieur Graindoi'ge, dit Gervaise avec plus de calme , je vous ai passé bien des choses ; je vous ai passé madame Maréchal, je vous ai passé la petite Crochard, je vous ai passé Javotte et Roson, je vous ai même passé madame Victor Simonneau. Vous voyez que j'ai l'œil sur vous et que je sais mon compte.
— Il faut qu'elle ait une police à ses ordres ! dit Evariste; elle n'en omet pas une.
— Je vous ai passé tout cela, poursuivit Gervaise; c'était sans danger. Mais, je vous le répète, je ne vous passerai pas La Chênaie. Arrangez-vous en conséquence.
— Des ordres! s'écria l'aigle de Saint-Sylvain, à moi des ordres ! Nous voici au monde renversé.
— Ce qui est dit est dit, Monsieur Graindorge. J'ai sur le cœur bien des choses, voyezvous, et le jour oii nous compterons ensemble sera un rude jour ; on en parlera dans Saint- Sylvain. Maintenant faites à votre guise, je ferai à la mienne.
Il est impossible de rendre l'air de résolution qui animait la jeune femme au moment où elle quitta la place en jetant ce dernier défi. Son œil lançait la menace , ses narines semblaient appeler le combat. Jamais Evariste ne l'avait vue montée de la sorte ; son sang-froid en fui trou-