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blé. 11 est vrai que la vue de Gervaise produisait toujours sur lui cet effet, et qu il régnait entre eux une sorte de pacte, entouré de mystère. A.ussi resta- t-ii longtemps affecté de cette scène et en proie à une vive préoccupation .
La jeune femme, au contraire, à peine rendue à sa clientelle, reprit son visage de dame de comptoir. Elle retrouva sans peine son sourire, ses façons engageantes, son coup d'œil aiguisé de coquetterie, enfin ce cortège de grâces qui avait fait la fortune de l'établissement de Gérenflot. Sur cette physionomie si calme, on eut en vain cherché les traces d'un orage récent. Il pouvait y avoir encore quelque agitation dans les replis du cœur, mais rien ne paraissait à la surface.
Une circonstance attira pourtant l'attention de Gervaise. Dans un coin de la salle, Victor Simonneau tenait son mari en charte privée et avait engagé un entretien dans toutes les règles. Gérenflot écoutant debout, la serviette à la main.
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tandis que le notaire dégustait lentement sa tasse de café et exposait, sur le sommet d'un verre d'eau-de-vie, quelques grains de sucre au phénomène de la capillarité. La conversation s'animait de plus en plus, et Gervaise était bien inspirée quand elle enconcevait de l'inquiétude. Tl s'agissait d'elle ; on la mettait sur la sellette ; voici dans quel intérêt .
Célestin Vauxbelles, à la suite du mémorable banquet, était retourné aux Graindorge d'une manière trop ouverte pour que les Simonneau pussent avoir l'espérance de le ramener. Ils obtenaient encore du député des paroles gracieuses, des promesses au besoin, même quelques services de second ordre; mais toutes les grandes faveurs semblaient devoir être désormais l'apanage de leurs heureux adversaires- Bien qu'aucun acte essentiel n'eut servi de sanction à ce revirement d'influence, les Simonneau en avaient tellement la conscience, ils étaient si certains d'être sacrifiés à la pre-
mitre occasion , qu'ils ne craignirent pas de prendre 1 initiative de la rupture et de pousser les choses jusqu'à rendre publique la candidature de l'un des leurs, le président Simonneau. Déjà la famille s'occupait à grouper des voix autour de ce nom , et Victor n'était pas le moins ardent à celte poursuite. Son entretien avec Gérenflot roulait sur ce point délicat. Gerenflot était électeur par sa patente : c'était donc une voix à embaucher, sans compter l'influence attachée à son établissement comme centre d'action et n^ndez-vous politique.
Le calcul de Victor Simonneau était des plus simples. Gérenflot appartenait aux Graindorge, il le savait bien ; le brave garçon ne devait changer de camp que pour des motifs très graves. Or, était-il impossible d'éveiller sa jalousie et d'amener des découvertes blessantes pour son honneur? Dans ce cas, Gérenflot trouvait un Graindorge pour rival, par conséquent pour ennemi, et sa première vengeance était de pas-
ser sous les drapeaux opposés. La combinaison de Victor se trouvait ainsi justifiée, et l'acquisition électorale se faisait le plus naturellement du monde. Il ne s'agissait plus que de procéder par voie d'insinuation, et de mettre, com-; me on dit en termes familliers, la puce à l'oreille de Gérenflot. C'était un rôle délicat, et le notaire avait résolu, dans l'intérêt de sa dignité, d'y apporter beaucoup de ménagements. De là cet entretien qu'il poursuivait avec le propriétaire du Café du Commerce,
— Vous êtes aux Graindorge , disait Victor Simonneau, je le sais, je respecte le sentiment qui vous unit à celte maison.
— Comment voulez- vous que je ne sois pas à eux, répondit Gérenflot, puisque sans eux, je ne serais rien ! II m'a fait tout ce que je suis, ce bon M. Evariste ? j'étais garçon de moulin, voyez-vous, pas un cran en sus, avec beaucoup de peine et peu de profit, et j'arrivais tant bien que mal à la fin de l'an, ayant vécu tout juste
et sans être plus avancé qu'au premier jour. Eh bien! c'est là qu il m'a pris, M. Evariste ! Il m'a établi, il m'a marié, il m'a monté ce café, il m'a amené du monde, il m'a aidé desesconseils, il m'a accordé son amitié ! et voufe ne voulez pas lui? Ah bien! je ne regrette qu'une chose, c'est que je sois à de ne pouvoir pas l'être davantage. J'y suis, à lui, à pied et à cheval, sur terre et sur eau, de toutes les façons ; j'y suis à perpétuité ; j'y serai au ciel et en enfer !
— Je comprends cela, mon brave, dit le no- ^
taire, un peu étourdi de cette explosion de reconnaissance.
— C'est-à-dire , ajouta Gérenfiot , qu'il me demanderait n'iuiporte quoi, M. Evariste, que je le ferais à l'instant même. Des choses ridicules, des choses impossibles, n'importe : avec lui je ne raisonne jamais. Ça lui l'ait plaisir, c'est bien; eu marche, Gérenflot; et vive M. Evariste! Voilà ma manière d'être, monsieur Victor;
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et, si elle vous déplaît, j'en suis fâché, car je n'en changerais pas pour un empire.
— Qui vous (lemande cela? répondit le notaire. Soyez aux Graindorge , rien de mieux. Seulement, je crois que l'intimité d'Evariste a quelques dangers ! Quand on a une femme jeune, ajouta- t-il du ton d'un homme qui frappe un coup décisif.
Le coup porta, mais dans un sens que Victor Simonneau n'avait pu prévoir. Parmi les messagers d'amour qu'employait Evariste, Gérenflot figurait en première ligne; il était ie confident de toutes ses passions, sauf une seule. Sur celle-là, le brave homme n'eût pas entendu raillerie. Quant aux autres, il s'y prêtait volontiers, et s'acquittait avec un zèle exemplaire des missions les plus délicates. Or, la femme du notaire se trouvait précisément sur la li^te du don Juan de Saint-Sylvain ; c'était l'une des Mille et trois victimes. Gérenfïot le savait, il avait conduit le siège et concoûrru à la c^pitu-
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lation. Son premier mouvement fut donc de voir dans l'ouverture que lui faisait Victor une plainte indirecte ou une insinuation pour arrivera un aveu. Il résolut dès-lors de se tenir sur ses gardes.
— Diable! pensa-t-il, il a peut-être découvert le pot aux roses. Attention, Gérenflot ; soignons notre maintien, mon enfant.
Victor Simonneau attendait une réponse ; voyant qu'elle n'arrivait pas, il crut opportun d'insister.
— C'est que M. Evariste est un terrible hojnme auprès des femmes, dit-il. H faut y reijarder de près avec lui.
— Bah ! répliqua Gérenflot, des commérages. 11 n'y en a jamais le quart de ce que l'on dit.
— On en jase pourtant, ajouta le notaire, s'adressant à la vanité et croyant porter le dernier coup.
— Pures méchancetés, monsieur Victor, repli-
qua GérenQot, jaloux de consoler cette âme souffrante. Dans ces choses-là, ce qu'il faut, c'est d'avoir la confiance. Une femme, voyez-vous, quand elle a des principes..., surtout quand elle aime son mari... Pour coquette, c'est possible... ; mais c'est le fond qu'il faut voir...
Le brave Gérenflot avait trop présumé de ses forces en se croyant propre à faire de la diplomatie. Le talent n'était pas à la hauteur de l'intention, et il sentait ses facultés oratoires se dérober sous lui.
— Décidément je barbotte, se dit-il.
Pour ne pas s'enferrer davantage, il s'arrêta court : cet acte de prudence ne faisait pas le compte de Victor Simonneau, qui ne perdait pas son but de vue. Désormais le notaire se croyait autorisé à ne plus user d'autant de ménagements : à moins de dire brutalement les choses, il avait tout fait. Les insinuations étaient trop directes, les désignations Irop formelles pour qu'à ses yeux Gérenflot eut pu s'y mé-
prendre. Il le croyait placé tout au plus sous le coup de l'un de ces aveuglements que le ciel, dans sa clémence , envoie si souvent aux maris. Dès-lors il ne restait qu'à revenir à la charge , à agiter les cendres de ce cœur et à y retrouver le feu de la jalousie qui y couve toujours.
— Ainsi , dit-il , vous ne trouvez pas M. Evariste un homme dangereux ; c'est avoir bien de la bonté. Au fait j'ai tort , cela ne regarde que le mari. Chacun ses affaires.
Le notaire s'arrêtait sur chacune de ces phrases pour remarquer l'effet qu'elles produisaient ; Gérenflot demeurait impassible. Le peu de succès qu'il avait eu dans les sphères de rélocution Pavait engagé à chârîgef de système ; il se réfugiait désormais dans le silence. Pour se composer un maintien , il roulait son tablier entr^ ses doigts et tournait de temps à autre le regard vers Gervaise , que la longueur de cet à parlé inquiétait de plus en plus. Géreuflot eût bien quitté la place , mais il avait peuf '(|ae
sa retraite ne parût trop significative au notaire, et qu'il n'y vît un acquiescement à ses soupçons. *
— Chacun ses affaires , ajouta Victor Simonneau en répétant sa dernière sentence.
Il adressa en même temps un, coup d'œil si expressif à Gérenflot que celui-ci ne crut pas pouvoir se dispenser de donner signe de vie.
— Euh! euh! dit-il.
C'était un système désespérant; le notaire n'y vit qu'une réponse, l'emploi des moyens héroïques. Dès que les ruses de la stratégie n'avaient pas réussi , il fallait essayer d'une attaque de front , d'une attaque découverte. Victor Simonneau y procéda.
— Gérenflot, dit-il.
Jnterpellé ainsi , le propriétaire du Café dtu Commerce ne put pas éluder la réponse.
— Monsieur Victor, répliqua-t-il.
— Voulez-vous , mon cher, que je vous
donne un bon conseil , un conseil d'ami ? dit le notaire.
— Volontiers, monsieur Victor ; vous savez que je les aime, les bons conseils. D'ailleurs, vous n'en donnez pas d'autres, ajouta Gérenflot qui persistait dans ses bons procédés vis-à-vis d'un homme malheureux.
— Eh bien! mon cher, dit brusijuement Simonneau , je vous conseille de mieux surveiller votre femme.
— Ma femme! répondit Gérenflot; et pourquoi cela, monsieur Victor ?
— Pourquoi? digne homme ; eh ! parbleu ! à cause des assiduités d'Evariste. Vous avez l'intelligence bien dure.
Gérenflot sentit cette fois l'aiguillon .
— Ah ! à cause des assiduités.... s'écria-t-il. J'y suis maintenant. C'était donc de ma femme que vous vouliez parler depuis une demiheure?
— Et de laquelle donc? s'écria Simonneau.
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— Mordieu ! de la vôtre , dit Gérenflot avec un accent de vengeance.
— De la mienne ! ceci est trop fort , dit Simonn6au.
Le notaire allait se fâcher, mais Gérenflot ne lui en laissa pas le temps ; se dirigeant vers le comptoir où siégeait Gervaise , il lui dit assez haut pour être entendu de toute la clientelle:
— Tu ne sais pas , femme , voici M. Victor qui prétend que 31. Evariste te courtise. C'est comme les gens qui ont la jaunisse ; ils voient tout en jaune. Est-il étonnant, ce M. Victor?
Le lendemain , cette scène occupait les curieux de Saint-Sylvain ; mais d'autres orages allaient en eflacer le souvenir.