‹ Le coq du clocher (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · UN BAL DIFFICILE · texte numérisé non relu

UN BAL DIFFICILE

Le sous-préfel allait donner un bal : c'était une grande affaire pour la ville.

Ce fonctionnaire ouvrait ses salons pour la première fois. Fraîchement arrivé de Paris, il profitait de la présence de Vauxbelles pour débuter en matière de violons et se dessiner au point de vue du qaadrille. On le nommait Octave deFreissac; il était gentilhomme et allié d'assez près aux Rochemarne pour pouvoir se dire leur cousin. Jeune et blond, il avait pen-

dant quatre ans brillé par son absence au conseil d'état et par sa présence au bal Mabille. Aucune des innovations de la danse libre ne Tayait trouvé indifférent; il s'était pénétré de tous les excès de hanches qui enchantent aujourd'hui la belle société de Paris. Plus d'une fois même on l'avait vu se livrer, de sa personne, à des * balancés équivoques et à des haut-le-corps ingénieux vis-à-vis des vestales célèbres qui entretiennent le feu des jardins publics. On l'y citait comme un artiste délite en le désignant sous son petit nom. Il faut dire qu'à ce talent Octave en joignait d'autres : il empestait le tabac, et possédait à fond le jargon d'écurie. Tant de titres ne pouvaient êtr» longtemps méconnus : c'était un choix obligé ; l'administration devait s'attacher un sujet pareil. Octave passa donc du Ranelagh à une sous-préfecture, avancement naturel et légitime.

Jaloux de produire quelque effet sur ses administrés, le nouveau fonctionnaire arriva avec

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(les accessoires aussi anglais que possible. Il avait un cheval anglais, des chiens anglais, un groom anglais, du vernis anglais, un chapeau anglais, des costumes strictement anglais. On ne pouvait rendre un plus b^l hommage à la passion du moment. Aussi la pensée d'Octave ne mettait-elle point de limites à l'effet qu'il' allait produire ; il voyait l'arrondissement à ses pieds,les hommes éblouis Jes femmes vaincues. Jamais la politique n'avait déployé de tels moyens pour la conquête des âmes, ni apporté sur ce petit théâtre des éléments plus imprévus. Uji jeune sous-préfet entouré de ce que Paris offrait de plus nouveau, un administrateur initié au monde du cheval et membre de diverses réunions dansantes, quel ensemble de séductions et de prestiges !

Saint Sylvain réservait ù son fonctionnaire un cruel désappointement ; au lieu d'un triomphe, ce fut un échec qu'il y trouva. L'excès en tout est fatal ; les raffinements d'Octave allaient

trop loin ; il parut ridicule. En fait d'impressions parisiennes, le pays en était resté à Evarisie; et pour communiquer au goût local un aussi vif essor, il n'avait fallu rien moins que l'ascendant de notre héros. Depuis ce temps, la ville n'éprouvait qu'un besoin, celui de se reposer après cet élan vers les nouveautés. Il lui semblait que les concessions faites au goût du jour avaient atteint leur limite et qu'il ne fallait plus se livrer à la légère à cette soif de changement, aussi ruineuse pour la bourse que funeste pour les mœurs.

Octave de Freissac, au lieu du rôle brillant qu'il rêvait, n'obtint donc que les honneurs du sarcasme. C'était à qui épiloguerait sur la personne du sous-préfet, sur ses bêtes, sur ses gens. Les beaux esprits le prenaient pour point de mire de leurs railleries ; les femmes lui trouvaient l'air original. On s'accordait à voir en lui un être déclassé, l'échantillon d'une race étrangère, aussi curieux pour Saint-Sylvain

qu'un sauvage de l'Amérique ou des mers du Sud, Jamais cours d'histoire naturelle ne fut poussé plus loin, on se demandait quelles étaient les mœurs, les habitudes de cet être singulier, de quoi il se nourrissait, comment se manifestaient ses fonctions organiques. Tous ces détails circulant dans les salons ou dans les cafés, y provoquaient des risées unanimes, et sur la voie publique Octave ne rencontrait que des regards ironiques ou ébahis.

Ce fut sous ces auspices que débuta le nouveau fonctionnaire : pour employer un terme administratif, il ne prenait pas. A part une petite cour d'employés, le vide régnait autour de lui ; entre l'arrondissement et son premier magistrat, il y avait incompatibilité d'humeurs. Ajoutons que si Saint-Sylvain ne s'arrangeait pas d'Octave, celui-ci le lui rendait bien. Il n'avait pas d'expressions assez dédaigneuses pour caractériser cette collection do rustres qui s'avisaient de méconnaître un homme de sa

valeur, de traiter de haut ses habits anglais, ses chapeaux anglais, son groom anglais. Les femmes lui semblaient toutes des paquets, les hommes des caricatures. Il disait que le gouvernement l'avait égaré à dessein dans un pays sauvage, chez des peuples primitifs, afin de se délivrer d'un mérite qui offusquait et troublait des médiocrités jalouses. Ou voulait ainsi l'étouffer, l'enterrer, l'abrutir ; on lenchaînait perfidement à des indigènes qui n'avaient de l'homme que le nom et atteignaient tout au plus létat de civilisation qui nous distingue de la brute.

On conçoit qu'avec de tels sentiments de part et d'autre, le ménage administratif ne dût guère briller par l'harmonie. Cependant il est pour un fonctionnaire des devoirs étroits qu'il peut maudire dans son for intérieur, mais auxquels il est obligé de se conformer en public. C'était le cas d'Octave; en sa qualité de sous-préfet, il devait plaire à l'arrondissement. On n'est sous-

préfet que pour cela; c'estlebutderinstitution. Il faut plaire à rarroDclissement, plaire au député, plaire à tout le raoude. Les conseils électifs gouvernent le pays et l'administrent; un sous-préfet exerce un emploi bien plus doux: il plaît. Or, Octave avait manqué à la première condition de son programme : il ne plaisait pas. Comment plaire? Là se trouvait le dilemme ; il s'agissait de trouver les moyens d'influence à l'usage de populations à peine au-dessus de Tétât dénature.

Ce fut un grave souci pour le jeune fonctiontionnaire. Les études qu'il avait poursuivies dans les jardins publics ou dans les écuries de Cremieux lui fournissaient bien les procédés à Taide desquels on gouverne un cheval ou l'on séduit une grisette; mais vis-à-vis d'un arrondissement il fallait changer de méthode. De toutes les manières, il importait de s'exécuter; il y avait urgence. Ln témoin, un maitre venait d'arriver sur les lieux dans la personne du dé-

puté. On sait quelle surveillance ombrageuse ils exercent sur tous leurs sous-préfets ! Malheur au forjctionnaire frappé d'impopularité! malheur même à celui qui ne peut invoquer en sa faveur que des affections molles, des sympathies équivoques ! Le député veut qu'un souspréfet plaise , qu'il ait de l'ascendant , et qu'il en use dans un intérêt électoral. Un sous-préfet qui déplaît ou plaît à demi est vite brisé.

Sous l'aiguillon de ce sentiment, Octave de Freissac eut enfin une inspiration, une idée. Il se frappa le front , comme s'il eût découvert le calcul infinitésimal ou les lois de l'attraction terrestre.

— J'y suis, dit-il, je tiens mes gens. Avant qu'il soit deux semaines, je veux être l'idole de la contrée. Ce pays jouit d'un air très vif: les hommes doivent y avoir toujours faim et les femmes toujours soif. Un sous-préfet vulgaire eût attendu l'hiver pour ouvrir ses salons : je prends les devants, je donne un grand bal d'été: jardin

illuminé, deux cents bougies, torrents de rafraîchissements, buffet àjgrand orchestre, domestiques gantés, et tous les instruments à vent dont le pays est susceptible , voilà le programme. J'inonde les hommes de punch, les femmes de sorbets, et, pour couronner le tout, un ambigu. C'est ainsi qu'on prend les administrés , qu'on se relève dans leur opinion, qu'on se réhabilite. Aujourd'hui ils me battent froid, demain ils m' élèveront des autels. Je ferai danser leurs femmes, s'il le faut: il n'y a que le premier pas qui coûte.

Dès que cette idée eut bien mûri dans la tête du sous-préfet , il la Uvra à la circulation. Le calcul était juste, l'effet fut prodigieux. Dès ce moment il s'opéra en faveur du nouveau fonctionnaire une réaction évidente ; les plaisanteries cessèrent comme par enchantement; on pouvait même recueillir çà et là quelques éloges, timides encore, mais qui ne demandaient, pour

prendre l'essor, qu'un peu d'encouragement.

— Mais c'est qu'il a du bien, ce jeune homme ! disait une de ces élégantes de la ville.

— Il est surtout comme il faut, ajoutait une autre. Moi, j'aime les gens comme il faut; c'est mon faible.

— Un parent de Rochemarne ! poursuivait une troisième voix 5 beau nom ! grande famille !

C'est ainsi qu'Octave de Freissac regagnait du terrain et se préparait une brillante revanche.

Cependant une circonstance imprévue faillit tout compromettre. La beauté a la mode, celle qui tenait à Saint-Sylvain le sceptre des salons, madame Victor Simonneau, déclara qu'elle n'irait point au bal du sous-préfet, et toutes les dames de la famille s'empressèrent de suivre cet exemple. Madame Victor était l'oracle et l'orgueil de sa parenté; elle y régnait en souveraine. C'était une blonde un peu chargée d'embonpoint, et qui aimait à le produire. Aussi trouvait-on étrange qu elle renonçât volontairement à cette

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occasion de se montrer avec ses avantages et d'exercer son effet ordinaire sur la jeunesse élégante de Saint-Sylvain. Une cause secrète avait dicté ce refus ; voici laquelle :

Le dernier mot de Gérenflot dans la scène du café avait porté ses fruits. Depuis lors le soupçon s'était logé dans le cœur de Victor et y exerçait de sourds ravages. Bilieux et vindi* catif, cet homme ne put se contenir; il devint sombre et se permit devant sa femme des allusions pleines de menace. Madame Simonneau n'était pas habituée à ces révoltes; elle prit de. grands airs, se fâcha et amena un éclat. Le notaire, poussé à bout, ne ménagea plus rien et rendit la bride à ses pensées secrètes. Il accusa sa femme de trahison et nomma son complice. Tant que son mari ne se fut pas entièrement confessé, madame Victor lui laissa le champ libre, l'irritant au besoin, le poussant afin qu'il ne gardât rien sur le cœur ; mais quand il eut tout dit, quand il eut mis à nu toutes ses in-

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quiétudes, raconté ce qui les occasionnait et comment elles étaient venues, madame Simonneau prit une terrible revanche. Jouantla femme outragée, elle se répandit en indignation, prit à son tour l'offensive, déclara que, pour rien au monde, elle ne se résignerait à subir des soupçons odieux, qu'elle irait jusqu'au pied des tribunaux pour demander la réparation d'une pareille insulte, s'arracha les cheveux, fondit en larmes, se roula sur un sopha, enfin se Hvra à tous les témoignages d'un désespoir accablant et d'une douleur convulsive.

Comment résister à un semblable spectacle ? Victor Simonneau n'en eut pas la force ; il s'amenda, reconnut que tous les torts étaient de son côté, demanda pardon à sa femme, et promit d'abjurer d'indignes soupçons. Madame Victor n'accepta cette soumission qu'avec une majesté et un dédain de reine ; elle savait comment s'ac(]uiert l'empire et comment il se conserve. Cependant, en tacticienne consom-

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mée, elle ne négligea rien pour effacer jusqu'aux traces de celte scène domestique. Lorsqu'arriva l'invitation de la préfecture, elle déclara à son mari qu'il irait seul à cette fête ; que le soin de son honneur lui défendait désormais d'aller dans les réunions oii se trou- "vaient les Graindorge ; que ce qu'elle en faisait n'était pas pour lui, mais pour elle; en un mot, qu'elle ne paraîtrait pas au bal administralif. Victor Simonneau eut beau insister, sa femme fut inébranlable. Le refus devint public, et celui des dames de la famille en fut la conséquence.

C'était un grave embarras pour le sous-préfet; il avait compté sur un concours , et il risquait de n'attirer qu'une coterie. Dans l'intérêt de Vauxbelles, rien ne detait avoir, en matière de fêtes, un caractère exclusif. Il était digne du premier fonctionnaire de 1 arrondissement d'opérer par le plaisir une conciliation que l'intérêt semblait reculer et de faire fraterniser

sur ses buffets les partis qui divisaient Saint- Sylvain. Le refus de madame Simonneau éloignait cette chance et compromettait ce calcul. Avec elle restait à l'écart la moitié au moins du cercle élégant dont l'épouse du notaire était la r.élimène.

Que faire? comment triompher de l'obstacle? Une intervention directe, pressante, ofïicielle, aurait-elle ce pouvoir? Fallait-il intéresser le gouvernement lui-même à la conquête de madame Victor Simonnean, vaincre ses refus, amener sa capitulation? Telles furent les questions que se posa Octave de Freissac, et qu'il résolut par r affirmative. L'affaire était décisive; elle avait pour lui la gravité d'up début. Il n'hésita pas et se rendit de sa personne chez madame Simonneau. Quel triomphe pour la belle blonde ? Un sous préfet à ses pieds, la suppliant de devenir l'àme de sa fête? A ce spectacle un peu d'orgueil était permis. 11 faut ajouter que, quelque résolue qu'elle pût être

dans son refus, madame Simonneau ne demandait pas mieux au fond que d'avoir la main forcée. L'idée de se décolleter et de montrer ses grâces était un de ces pièges du démon auxquels elle ne résistait que mollement, et elle sut un gré infini au jeune fonctionnaire d'avoir fait disparaître ses derniers scrupules. D'ailleurs, si elle ne paraissait pas à ce bal, Anaïs Graindorge aurait le champ libre et y régnerait sans partage. Or, Anaïs, dans tout réclat de sa jeunesse, avec ses beaux cheveux -et ses yeux noirs comme le jais, était l'un des tourments de madame Simonneau. C'était une étoile qui se levait à l'horizon et menaçait son astre au déclin.

Tous ces motifs servirent à donner gain de cause au sous-préfet. Le notaire survint et y ajouta ses propres instances. Les obstacles disparurent ; madame Victor se rendit. Dès le jour même, elle annonça à tout son monde qu'elle se ferait un devoir d'aller h la fête, et

il n'y eut bientôt plus une seule dissidente parmi les dames qui composaient la société de Saint- Sylvain : c'était le triomphe de la diplomatie officielle.

Un autre souci agita cependant ces dames, souci grave, celui de leur toilette. Dans la pensée de chacune d'elles, il s'agissait d'éclipser sa rivale. De là une sorte d'espionnage que les habitudes d'une petite ville rendent bien plus aisé. On questionnait les servantes; on faisait causer les mères ; mille propos s'échangeaient.

La seule couturière qui eut le privilège d'habiller la société élégante de Saint-Sylvain était mise en état de siège; c'était à qui aurait la faveur exclusive de ses services et l'arracherait à ses voisines. On invoquait les droits acquis, la priorité, l'importance de la clientelle ; on employait la prière, on usait de la menace. Jamais effervescence pareille n'avait régné dans la ville. Un changement de dvnaslie, une invasion, un tremblement de terre n'v auraient

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pas causé plus d'éraolion. Tout s'explique par un mot : les femmes s'en mêlaient.

Cette guerre d'observation régnait surtout entre les deux héroïnes de la fête. Madame Simonneau connaissait déjà, jusque dans le moindre détail, la toilette d'Ânaïs Graindorge, et Anaïs n'ignorait rien de ce que devait étaler madame Simonneau dans les salons de la souspréfecture. Les forces se balançaient: d'un côté la jeunesse, de l'autre la coquetterie ; \c\ la fraîcheur, et là un certain éclat.

Ce fut au milieu de cette stratégie savante et de ces embûches réciproques que Ton arriva au jour décisif.

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