‹ Le coq du clocherChapitre 10 sur 21 · LE'MONT SERRAT · texte numérisé non relu

LE'MONT SERRAT

Les passions ne vont pas dans le monde comme dans les livres, où tout procède par coups de foudre. C'est le temps qui les crée, c'est au moyen de gradations et de nuances qu'elles acquièrent toute leur force. Le cœur est moins défendu contre une invasion lente que contre de brusques surprises. Il en est dé ces sentiments comme d'un terrain d'alluvion, qui semble immobile tout en s'élevant de siècle en siècle. En apparence on est aujourd'hui ce qu'on était hier; rien ne semble changé et pourtant l'imagination a fait un pas en avant ; le rêve est devenu plus cher, le lien plus étroit, l'inclination plus vive.

Les choses se passèrent ainsi pour Gélestin et Gabrielle. Depuis cette scène insignifiante en apparence, où avait éclaté leur trouble secret, il n'était point de circonstance qui n'eût servi à fortifier leur penchant. Un premier amour répand des rayons si doux, qu'à sa clarté tout s'embellit et s'épure. Ce qu'il y a de beau et de bon dans les couples qu'il

éclaire est mis à rinstant en relief; le reste s'efface. L'œil a des feux plus pénétrants^ la voix un son plus doux : on est meilleur; on se sent plus heureux de vivre. Il n'est pas jusqu'à cette langueur inquiète dont les sens sont pénétrés qui n'ajoute un charme à la physionomie et ne lui prête une expression touchante. On ne s'est rien dit;, rien avoué, que déjà les cœurs sont complices. Un geste, un regard suffisent ; des mots seraient moins expressifs. C'est une fleur que l'on effeuille , un mouvement que l'on imite, un rien ; mais dans ce rien que d'éloquence ! C'est surtout une minute fugitive où les yeux se rencontrent et se confondent ; ce sont mille détails dont se compose la tactique de l'amour et où se réfugient les âmes hlessées.

Les jours, les semaines s'écoulèrent de la sorte. Pour Gabrielle, la Chênaie n'était plus aussi désert; à chaque allée du parc se rattachait un souvenir, un vestige distinct pour elle seule. L'attendre et le voii remplissaient ses heures. De son côté, Célestin s'abandonnait à cette vie de l'amour, si douce et si énervante. 11 ne pouvait se mettre en route pour la Chênaie sans éprouver une émotion profonde. Les arbres du chemin étaient autant d'amis qu'il saluait au passage; les tourelles du vieux château, au moment où elles se dégageaient du milieu de la clairière, semblaient s'associer à cette fête de son cœur et applaudir à s? venue. Aucun de ces objets ne lui était indifférent; il avait pour tous un sourire. Il n'est rien comme les gens qui aiment pour épancher des trésors de bienveillance et d'affection ; ils ne compteut jamais et donnent en prodigues. ^

Cependant les premières recherclies faites dans les papiers du marquis n'avaient amené d'autre résiiitat que celui d'éclairer Célestin et Gabriel sur leurs .sentiménls secrets. C'était heancoup pour l'amant; ce n'était point tassez pour l'homme J'affaires^Il tenait à s'assurer de ce qu'avaient pu devenir les g€0;000 fr, confiés à l'intendant Simonneau^ et dont on ne retrouvait plus les traces. Les vacancesdes tribunaux allaient arriver; Vauxbelles résolut de les employer à une perquisition générale et minutieuse des archives de la famille. Était-ce bien le désir de retrouver un titre éventuel , et dans tous les cas frappé de prescription, qui animait le jeune homme, et ne fallait-il pas voir là-dedans un prétexte pour se rapprocher plus souvent de la Chênaie? C'est ce qu'il est inutile d'approfondir. Vauxbelles vint tous les jours au château^ cela est vrai, mais il s'enfermait seul dans les salles où le marquis avait entassé "loéle-mêle les anciens titres des Rochemarne. C'était un dépouillement ingrat, long, pénible : Vauxbelles s'en trouvait assez payé en respirant le même air que Gabrielie^ en vivant sous le même toit, à quelques pas d'elle.

Ce travail durait depuis une semaine lorsque la marquise résolut de ménac^cr une surprise à son laborieux défenseur et de l'rirracher, ne fût-ce que pour un jour, à ses poudreux dossiers. Il prenait congé de ces dames et allait moîitei>à cheval , lorsque Mme do Rochemarne Irj ra})pela :

— Monsieur Vauxbelles! dit-elle.

— •\iadame la marquise, répondit te jeune homn>e ^s'inclinant avec respect.

Gabriel le était accourue et regardait sa mère avec une attention inquiète.

—Pour demain vous aurez congé, poursuivit M«^ de Rocliemarne; la salle des archives sera mise vxi interdit. Monsieur Vauxbelles.

Ce (lue c'est qu'une mauvaise conscience ! à ces simples mois, Célcslin se crut découvert. Il se troubla, et ce trouble se réfiéchit sur le visage de Gabrielle. On eut dit deux coupables qui se sentaient trahis. Cependant le jeune homme, plus maître de lui , eut le sang-froid de répondre :

—Un congé, Madame la marquise ? et pourquoi ? Il est essentiel cependant d'achever cette besogne.

—N'importe, continua M^^e de Rocliemarne avec un sourire fait pour rassurer des cœurs moins eifarouchés; dès le moment que j'ordonne, il n'y a qu'à se soumettre. Vous aurez cong^. Monsieur; c'est bien le moins après une semaine laborieuse. Je ne veux pas que l'on m'accuse d'abuser de mes amis. Ainsi résignez-vous.

— -Vous savez, ^Madame la marquise, que pour moi vos désirs sont des ordres, répondit Célestin, cherchant où pouvait aboutir ce discours.

Il y eut un instant de silence; on aurait pu croire que la marquise se plaisait à prolonger l'embarras de son interlocuteur, Gabrielle s'était rapprochée de sa mère, et, appuyée sur son bras, elle essayait de pé- 'Bétrerlefondde sa pensée. La marquise reprit enfin la parole.

—Voici ce que c'est. Monsieur Vauxbelles, dit la grande dame. Il y a longtemps que nous avons formé le projet d'aller au Mont-Serrat; c'est pour

nous une petite fête de famille. Je l'ai fixée à demain : c'est une surprise que je ménageais à Gabrielle. Voulez-vous être -des nôtres ?

— Oh! ma mère, que tu es donc parfaite! s'écria la jeune fiUe^, ne pouvant se contenir et se jetant dans les bras de la marquise.

— Madan>e, dit Yauxbelles, c'est un honneur pour moi que d'être votre cavalier. A quelle heure avezvous fixé le départ?

— A quatre heures^ répliqua la marquise, et soyez exact. La traite est longue.

— Je le sais, dit Vauxbelles; comptez sur moi, Madame, je serai ponctuel. En disant ces mots, il partit, après avoir échangé avec Gabrielle un de ces regards qui valent mille paroles.

L'ascension du Mont-Serrat était pour les habitants de Saint-Sylvain une de ces parties de plaisir que chaque province, chaque ville savent ménager à l'humeur aventureuse de leurs habitants. Elle tenait dans l'opinion du pays la place qu'occupent dans l'esprit des voyageurs les promenades aux pics célèbres des Alpes et des Pyrénées. Du haut de ce sommet, la vue plane sur sur un horizon immense. Huit vallées y prennent leur point de départ, et en font comme le centre d'un vaste réseau. Dans cette saison même, la neige occupait la plate-forme qui c^,iironne le Mont-Serrat, et c'était un obstacle qu'affrontaient seuls les visiteurs téméraires.

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, Célestin se trouvait aux portes de la Chênaie. Ces dames étaient debout, surveillant les préparatifs et donnant un dernier coup d'oeil aux approvisionnements de la

caravane. La course devait durer tout un jour; il fallait emporter avec soi un matériel complet, un service volant. Deux grandes mannes se faisant équilibre furent chargées sur un mulet, représentant les équipages de campagne. Quant aux dames, elles devaient monter chacune un cheval dressé à cette excursion et dont le pied connaissait jusqu'au moindre caillou de ces sentiers alpestres. Un pâtre qui servait de guide, et un valet de la marquise, complétaient le personnel de la caravane.

Gabrielle ne s'était jamais sentie si heureuse. L'ascension du mont Serrât était une de ces joies dont on avait bercé son enfance, et celte joie se doublait par la présence de Célestin. La jeune fille avait revêtu un costume de cheval qui faisait ressortir la grâce et la richesse de ses formes ; un chapeau d'homme, garni d'un voile vert, ne pouvait contenir sa chevelure, qui s'épanchait en longues boucles ou en bandeaux aux reflets de moire. Son œil pétillait, une satisfaction mêlée d'impatience éclatait dans son maintien, elle aspirait avec une sorte d'ivresse la brise embaumée du matin et écoutait tous les bruits qui signalent le réveil de la nature.

— Oh ! ma mèi e ! ma mère ! s'écria-t-elle, le beau jour que nous allons avoir ! Dieu, qu'il fait bon dehors!

Toujours calme, même dans ses plaisirs, la marquise venait de s installer sur sa monture, et prenant la bride des mains du guide; elle répondit:

—Eh bien, ma fille, partons. Monsieur Célestin, ajouta-t-elle en se tournant vers leur compagnon de route, nous voici sous votre sauve-garde,

^Ml LE COQ DU CLOCHER.

Vauxbelles eut besoin de cette interpellation pour revenir à lui ; depuis quelques minutes, il denaeii rait comi^û en extase devant Gabrielle. Jamais il ne 3'avait vue dans un pareil éclat de beauté. Cette tailk', souple comme nn jonc, la perfection de ces lignes où Iharmonie s'alliait à la délicatesse, la grâce des mouvements, la noblesse du port, les airs de tète à la fois élégants et fiers, tout cela le frappait comme une découverte, comme autant de trésors nouveaux. 11 s'enivrait à la voir; il se sentait à la fois entraîné et attéré par tant de charmes, heureux et triste de tant de perfections. Il se croyait le jouet d'un rêve, et craignait qu'il n'y eût au bout de ce rêve un douloureux réveil. La caravane s'était ébranlée et côtoyait la rive droite de l'Argentine par un chemia planté de saules et de trembles. Il régnait sur la vallée un brouillard qui se prolongeait vers les cimes des monts par ondes inégales. A mesure que le soleil pénétrait cette brume, on la voyait se dissoudre, retomber sur le gazon, et suspendre à chaque tige d'herbe une perle de rosée. Gabrielle, quoique élevée aux champs, avait rarement assisté à ce spectacle : aussi en jouissait-elle avec volupté. On était arrivé à la limite où, pour la première fois^ la végétation change d'aspect. Aux haies d'églantier, aux tapis des prés, succédaient les noires forêts de sapins et de mélèzes, et des parfums résineux se mêlaient aux douces émanations de la vallée. Plus de chemins frayés, plus rien de ce qui accuse les soins et le travail de l'homme. Il fallait se diriger au travers des bois par des sentiers connus des seuls bûcherons. La voûte que formait cette verdure épaisse et rigide

semblait impénétrable à la lumière, et plus d'une fois le pied des chevaux hésita sous ces profondeurs sombres. A côté de ces colosses végétaux, on eût vainement cherché les taillis qui sont Tespoir et la parure des autres forêts : point d'arbustes autour d'eux, à peine quelques graminées, quelques plantes, comme la brise tremblante, la digitale pourprée et la menthe sauvage.

S'associant, malgré eux, à la mélancolie de cette «cène, nos voyageurs gardèrent le silence pendant que dura la traversée des bois. Le terrain était inégal, rocailleux; il fallait surveiller les pas des chevaux et les maintenir péniblement à la file les uns des autres. Célestin ne perdait pas de vue la monture de Gabrielle, que le pâtre tenait par la bride pendant que le valet guidait le cheval de la marquise. On arriva dans cet ordre jusqu'à l'issue de la forêt, où le site changea comme par magie. Cette longue étape, accomplie sous un rideau ténébreux, avait conduit la caravane à mi-hauteur du mont Serrât. On avait le géant en face, on pouvait en mesurer les proportions, en admirer les cimes chenues. Du côté opposé, c'était la vallée fuyant en entonnoir et coupée par l'Argentine, semblable à un sillon d'argent. De droite et de gauche, s'élevaient d'autres chaînes de montagnes se succédant les unes aux autres comme les vagues de la mer, et se développant sur des plans successifs dont les couleurs variaient en raison de la distance. Ainsi, les tons roses des premières chaînes se fondaient peu à peu en teintes violettes, pour arriver au bleu sombre qui signalait les cimes ks plus éloignées.

C'était la halte du déjeuner^ et la nature semblait avoir fait quelques frais pour justifier cette destination. Une source vive s'échappait en jaillissant du rocher, et, après avoir épanché ses eaux dans des conques naturelles, les versait dans un étang dont rien ne troublait l'azur. Un bouquet d'arbousiers occupait Tun des côtés de cet étang -et y répandait quelque ombre. Ce fut sur ce point que la caravane descendit. Les mannes de vivres furent déballées; on plongea les bouteilles dans les eaux de la source et l'on mit le couvert sur un tapis de mousse. Quel théâtre pour un repas ! Les grandeurs de la création sous les yeux, le ciel pour dôme, et autour de soi un site presque sauvage! Gabrielle ne se possédait pas; elle se sentait moins forte en présence d'un spectacle si nouveau pour elle. Ces beautés imposantes jetaient dans son âme une surprise mêlée d'effroi, et elle se rapprocha de Célestin pour avoir un confident de ses émotions ou chercher un abri contre des terreurs involontaires.

— Que la nature est grande 1 dit-elle avec exaltation, et que Dieu est beau dans ses œuvres!

— Dans toutes ses œuvres, répondit Célestin, en lui adressant un regard passionné.

La jeune fille tressaillit; c'était la première fois que Vauxbelles allait aussi loin. Troublée, elle se réfugia vers sa mère, et ne put contenir un tremblement nerveux qui trahissait son émotion.

— Anrais-tu froid, Gabrielle? lui dit la marquise inquiète. Prends un chàle, mon enfant; l'air est vif à ces hauteurs.

—Ne vous inquiétez pas, ma mère, répliqua-t-elle

en affectant de sourire; c'est une première impression qui va passer ; je me sens mieux déjà.

On déjeuna auprès de la source, puis on se remit en route. C'était la partie la plus pénible du chemin. Il fallait gravir la cime du Serrât sur des cailloux polis e* glissants où le pied des chevaux ne trouvait pas toujours un appui suffisant. Le sol était semé de pierres ponces et d'obsidiennes, indices d'éruptions volcaniques. Par degrés, la végétation allait en s'abaissant de manière à arriver à ces mousses et à ces lichens qui en marquent l'extrême limite. A la suite des arbustes au feuillage persistant qui habitent la région des nuages, avaient paru les plantes forestières, dont la taille semblait décroître à mesure que l'on s'approchait du sommet. On quittait l'empire des corps animés pour entrer dans cette zone où disparaissent tous les symptômes de vie.

La rou!e n'était pas sans danger : sur plus d'un point le sentier suivi par les chevaux côtoyait des abîmes, et sans l'admirable instinct de leurs montures les voyageuses auraient pu être précipitées dans ces gouffres qui les frappaient de vertige. Célestin avait mis pied à terre et suivait d'un œil inquiet les mouvements de la caravane. Enfin on arriva au pied du pic, à la limite des neiges. C'était le terme de la course ; il y aurait eu trop de péril à la pousser plus loin. Cependant, Gabrielle, descendue de cheval, voulut encore faire un effort; elle tint à honneur d'imprimer ses pas sur des glaces éternelles. Suivie de Célestin, elle gravit le pic, et arriva au tapis de neige qui le couronnait. Celte hardiesse fut d'abord heureuse; mais, au moment où la jeune

fille se croyait sûre du succès, elle sentit le sol se dérober sous elle. Heureusement Célestin était à ses côtés : il lui tendit la main et la ramena sur un terrain plus ferme. Ce fut l'affaire d'un instant, mais il fut décisif.

— Gabriellel s'écria Célestin, d'une voix pleine d'angoisse.

— Mon ami, dit celle-ci, se cramponnant à lui, vous m'avez sauvée !

C'était des deux côtés une illusion : la dépression du terrain n'était pas considérable, et Gabrielle n'avait pas couru un danger réel. Cependant ce court épisode suffit pour déchirer le voile qui couvrait encore leurs amours. La jeune fille avait serré vivement la main de son sauveur, et cette déclaration muette eut à ses yeux la force d'un engagement. Dès ce jour, il lui sembla qu'un pacte secret la liait à Célestin et que leurs destinées étaient confondues. Il faut si peu aux âmes pures pour se croire enchaînées. Au retour, cette métamorphose fut si évidente que la marquise elle-même s'en aperçut ; elle comprit sa faute et songea aux moyens de la réparer.

— J'aurais du y réfléchir plus tôt, se dit-elle; \\i& cœurs sont mal gardés par h solitude.

LE PAVILLOR.

Cette journée avait éveillé les soupçons dé la marquise; elle observa mieux ce qui se passait autour cfelle. C'était une tâche ingrate; aucune femme n'y était moins propre. Dans sa vie calme et retirée, la passion n'occupait point de place ; elle n'en connaissait ni les orages, ni les ruses. Pour tout guide, il ne lui restait que cet instinct de mère en qui Dieu a mis tant de puissance. La marquise s'en servit pour étudier le cœur de sa fille, et comprit bientôt à quels troubles, à quels combats ce cœur était livré. Ce fut pour elle un triste réveil, une découverte douloureuse.

Si haut que Fon remontât dans l'histoire des Rochemarne, on n'y trouvait pas une trace de mésalliance, une seule tache de blason. Leur sang ne s'était mêlé qu'aux sangs les plus nobles; et, parmi une longue suite d'aïeux ils citaient avec orgueil des femmes parvenues à la couche de princes souverains. De là une fierté, une susceptibilité de race qui ne s'étaient jamais démenties et qui se transmettaient de génération en génération 5comme une vertu, comme vjn titre de famille. Un Rochemarne qui eûtforligné aurait couru lachance d'un désaveu éclatant; son rôle eC. été celui de ces êtres malheureux que frappent des haines de

caste et qui promènent dans l'Inde entière le spectacle de leur abjection. On eut retranché son nom de Tarbre généalogique ;, etfacé jusqu'aux vestiges de sa iuteet jeté sur sa mémoire le voile sombre de Toubli. 'La tradition de ces mœurs n'était pas entièrement perdue chez les Rochemarne; elle avait résisté au tempSj à deux révolutions et à cette tolérance qu'engendre l'esprit du siècle. Aucun des membres de la famille n'avait cédé à cette pente où se laissent entraîner les plus grands noms, ni souscrit, dans sa pensée, à ces capitulations qui font de l'argent le prix et l'équivalent de la naissance. La marquise elle-même avait été élevée dans ces idées; elle y tenait avec cette chaleur que donne une foi sincère. Si elle eût pu mollir, son frère le général l'aurait bien vite rappelée au sentiment de ses devoirs. Sur ce chapitre c'était un homme intraitable. Les événements l'avaient surpris sans rébranler. Il se disait que les révolutions passeraient comme s'écoule l'eau du torrent, et qu'après l'orage tout rentrerait dans l'ancien lit. Aussi assistait-il à ce spectacle sans s'y mêler, et se faisait-il une loi de tenir le nom des Rochemarne à l'écart de ce bruit et de cette effervescence.

En réfléchissant à cette situation, la marquise ne put se défendre d'une émotion pénible. Elle n'en pouvait douter, trop d'indices l'attestaient, sa fille avait une préférence secrète. Et pour qui, grand Dieu? Pour un homme de loi, pour un procureur ! Un procureur dans la famille^des Rochemarne! A celte* pensée, les terreurs de la marquise redoublaient. Elle s'accusait de faiblesse, de négligence; elle se reprochait d'avoir exposé son enfant à un tel péril. Comment le conjurer?

Comment rompre ce lien naissant? Comment dérober cette faiblesse aux fières susceptibilités du général ? Une Rochemarne à un procureur ! Les ancêtres en tressailleraient dans leurs tombes! ^

La marquise chercha un remède à ce mal, et, dans son premier effroi, elle n*eût pas reculé devant les plus violents. Un instant elle songea à quitter la Chênaie: la réflexion seule Ty retint. Dans l'état où se trouvaient ses affaires, une absence aboutissait à une ruine certaine, et cette ruine la mettait plus que jamais entre les mains des gens de loi. Il fallait, pour que la liquidation suivît son cours, se résigner pendant quelques années encore à la vie obscure que ces deux femmes menaient à la Chênaie , y persévérer dans ce système d'épargnes qui ressemblait à une expiation des prodigalités du marquis. Ainsi, dans les familles s'établit une solidarité à laquelle rien ne se dérobe. Les Rochemarne étaient enchaînées à leur vieux château, vouées par le devoir à cette existence solitaire. Le temps seul et une stricte économie pouvaient leur rendre à la fois Faisance et la liberté, les affranchir des ennuis et des servitudes de la procédure.

Ne pouvant chercher un abri dans l'absence, la marquise eut recours à d'autres moyens. Elle résolut de s'adresser directement à Vauxbelles et de l'amener à suspendre ses visites. Depuis la course au mont Serrât, celui-ci avait continué à venir au château, comme il en avait pris l'habitude depuis le commencement des vacances; seulement, il ne paraissait au salon que pendant quelques minutes et comme un homme qui tient à ne pas manquer de politesse. Il employait le reste du temps à un travail de recherches,

et s'y absorbait avec une sorte d'acharnement. Évidemment, il s'observait, il se contenait. Quelques nuages passaient de loin en loin sur le visage de la marquise et en troublaient la sérénité. Ce symptôme était trop nouveau pour que Gélestin n'en fût pas frappe; il y lut les soupçons qui l'agitaient, les combats dont elle était la proie. Une sorte d'embarras régna dès lors dans leurs relations; Gabrielle ellemême ne retrouva plus cette ingénuité qui l'animait naguère. Son regard était plus rêveur, ses mouvements moins vifs, son visage moins vermeil. De tous les côtés, on semblait pressentir mie crise et s'y préparer.

Un jour que Vauxbelles poursuivait, dans les combles du château, sa tâche laborieuse, la marquise entra sans bruit et sans se faire annoncer. Le jeune homme ne l'entendit pas, tant il semblait recueilli dans son travail et occupé de la lecture d'une pièce quil tenait entre les mains. Quelques exclamations lui échappaient de temps à autre.

— Ciel ! s'écriait-il , est-ce possible ? C'est cela ! c'est bien cela ! Et tout à fait en règle ! Qui eût pu le croire?

Un léger bruit que fit la marquise en marchant vers lui arracha Vauxbelles à ce monologue. Il se leva vivement et alla à sa rencontre.

— Vous ici, Madame, dans ce grenier! lui dit-il, c'est un séjour à peine bon pour les rats et les procureurs.

Toujours bienveillant, le visage de la marquiser respirait une dignité plus grande que de coutume; l'orgueil de race s y laissait voir sous une expression affectueuse.

—Je viens voir mes amis partout où ils se trouvent, répondit-elle, surtout quand ils y sont pour me servir. J'ai à causer un moment avec vous. Monsieur Géîestin.

^' Ces dernières paroles furent prononcées avec un accent presque solennel et retentirent dans Tâme du jeane homme. Il céda sa chaise à la marquise, et comme c'était le seul siège qui se trouvât dans cette pièce démeublée, il attendit debout, la tête inclinée vers elle et dans un maintien respectueux, ce qu'elle avait à lui dire. M™e de Rochemarne continua sur un ton moins imposant.

— Monsieur Vauxbelles, dit-elle, nous vous devons beaucoup, et ce ne sera pas assez de notre vie pour nous acquitter envers vous...

Célestin voulut interrompre la marquise et se dérober à cette expression de sa reconnaissance, mais celle-ci témoigna par un geste qu'elle voulait garder la parole, et continua :

—Nous vous devons beaucoup, dit-elle; j'insiste là-dessus à dessein ; cependant nous devons encore plus à notre nom et à notre rang.

Il y avait dans ces mots une leçon indirecte que compléta la fierté du geste et du regard. Continué ainsi, l'entretien pouvait devenir blessant; la marquise le ramena à des termes plus doux.

— Deux pauvres femmes, poursuivit-elle, deux recluses comme nous, songez donc. Monsieur Célestin, comme on peut les calomnier! Savons-nous seulement ce qu'on dit, ce qu'on pense dans le monde ?

—Madame, répondit Vauxbelles, qui ne rendrait

156 LE COQ DU CLOCHEll.

hommage à vos vertus? Il faudrait avoir pour cela le cœur bien mal placé !

— Hélas ! poursuivit la marquise, respecte-t-on rien aujourd'hui? L'essentiel est d'offrir le moins de prise possible aux propos des médisants. C'est notre force, Monsieur Vauxbelles. Quand le marquis vivait, comment suis-je parvenue à me mettre hors des atteintes de la malignité? Par l'isolement. L'isolement, voilà notre arme, ajouta la marquise en appuyant sur cette phrase de manière à la rendre plus si^uniticative.

Il était impossible à Gélestin de se méprendre sur l'intention de la marquise : c'était un congé trèspoli, mais très-formel; il fallait l'accepter dans ces termes, sous peine d'en subir un plus rude. La marquise avait fait la moitié du chemin, le jeune homme se décida de bonne grâce à faire l'autre moitié.

— Madame, dit-il d'une voix pleine de résignation et de tristesse, au moment où vous êtes entrée, j'allais passer chez vous pour vous dire que ma besogne est terminée ici, et qu'elle a eu une heureuse issue. Voyez plutôt vous-même, ajouta-t-il en faisant passer sous ses yeux la pièce qu'il avait conservée dans la main.

Madame de Rochemarne parcourut le papier que lui présentait Vauxbelles, et ne put retenir un cri de surprise. Voici ce qu'il contenait, sous une orthographe trop équivoque pour pouvoir être reproduite littéralement :

a Je soussiçmé, Jean Simonneau , dit l'Éveillé, régisseur des biens de M. le marquis de Rochemarne, seigneur de la Chênaie, Mireflos et autres heux,

reconnais avoir reçu de mondit seigneur la somme de cinq cent mille livres en louis d'or, que je lui rendrai à la première réquisition, comme un loyal et fidèle serviteur.

9 Fait à la Chênaie, le 13 avril 1791.

et Jean Simonneau. »

Quand la marquise eut achevé cette lecture. Vauxbelles reprit la pièce de ses mains et ajouta :

— Il me reste maintenant à voir, Madame, si cette obligation peut nous servir : c'est une affaire de procureur. Mais, de toutes les façons, mon travail ici est achevé; rien ne me rappelle plus à la Chênaie.

L'émotion de Célestin était si vive en prononçant cet adieu, que la marquise se sentit gagnée. Elle chercha à guérir la blessure du jeune homme par les paroles les plus bienveillantes qu'elle pût trouver, et l'accompagna jusqu'à la grille extérieure du parc.

— J'irai vous voir à Saint-Sylvain, lui dit-elle en le quittant. Songez à la Chênaie, Monsieur Vauxbelles; votre souvenir y sera toujours précieux. Vous êtes de ces amis qu'on n'oublie pas.

Telle fut la scène de congé. Depuis ce jour, Célestin cessa brusquement ses visites au château. Gabrielle ne savait à quoi attribuer cette espèce de rupture; elle n'osait interroger sa mère et celle-ci gardait un silence prudent. La marquise espérait que l'absence effacerait un goût fugitif, et que le cœur de la jeune fille retrouverait bientôt sa tranquillité. En effet, après quelques semaines d'inquiétude, Gabrielle sembla consolée, le sourire reparut sur ses lèvres, ses joues reprirent leurs couleurs.

Elle bondissa.'^ dans les allées du parc poussée par une gaieté folle, se livrait avec une sorte d'ivresse à mille soins qu'elle avait négligés, allait de ses flenr» à ses oiseaux, de son piano à son aiguille. La mère accueillait ces symptômes comme un retour vers l'indifférence; elle s'y associait de son mieux.

—A cet âge, disait-elle, les impressions laissent si peu de traces ! c'est une ride à la surface d'un lac : quelques minutes de calme suffisent pour l'effacer.

Cependant la joie même de Gabrielle avait quelque chose d'inégal et de fiévreux qui ne tarda pas à frapper la marquise et à lui faire craindre qu'elle ne fût le jouet d'une illusion. Ce n'était pas là une tranquillité naturelle, un bonheur régulier, un paisible état de l'âme. Une fois entrée dans la voie du soupçon, M™e de Rochemarne ne s'arrêta pas à micHemin. Elle étudia les habitudes de sa fille, et, sans que celle-ci pût s'en douter , suivit de l'œil ses moindres démarches. Un premier résultat fut bientôt le fruit de cette enquête; voici comment.

Au fond du parc et dans la partie des bois qui régnait le long de la grande route se trouvait placé un pavillon qui dominait une partie de la vallée. C'était un bâtiment isolé sur lequel s'étendait, conome un manteau de verdure, le beau feuillage de quelques aristoloches. Ces magnifiques plantes y formaient un réseau si touffu et si serré, qu'on pouvait passer à côté du pavillon sans en soupçonner Texistence. Du reste, entre ce bâtiment et la grande route s'étendait un fossé profond garni des deux côtés éê haies épineuses, de sorte que toute communication

autre que celle du regard était interdite d'un bord à Tautre.

La marquise remarqua bientôt qu'à de certaines heures de la journée, Gabrielle se dirigeait, vers le pavillon et y faisait des stations assez longues?' Cette découverte la préoccupa; elle résolut de la pousser plus loin. Un jour que sa fille gagnait sa retraite favorite, la mère s'y rendit en faisant un détour et s'y plaça à l'abri d'une touffe d'aristoloches. De là elle découvrait la grande route et pouvait observer tout ce qui se passait. A peine était-elle à son poste que le sabot d'un cheval se fit entendre, et, quelques secondes après, un cavalier débouchait de l'un des tournants du chemin. Sa vue excita dans le cœur de la mère une douloureuse surprise. C'était Célestin, elle n'en pouvait douter. Il tenait les yeux fixés sur les Persiennes du pavillon, et échangeait avec sa fille des signes d'intelligence. Ce spectacle navra la pauvre mère; jamais douleur plus vive ne l'avait atteinte.

—Elle me trompait! s'écria-t-elle ; ma fille me trompait ! Il faut donc qu'elle l'aime bien !

Par un mouvement plus prompt que la pensée, elle se précipita vers le pavillon, en gravit les marches, et surprit Gabrielle au moment où celle-ci, agitant son mouchoir, envoyait à ce jeune homme un dernier salut et un dernier témoignage de tendresse.

—Je vous y prends, dit la marquise irritée; vous jouez là un singulier rôle, pour une personne de votre âge, et vous m'en faites jouer un qui ne l'est pas moins. A quelle école avez- vous pris de telles leçons, Mademoiselle?

L^acceiit qui animait ces paroles avait quelque chose d'impérieux et de dur que jamais Gabrielle n'avait rencontré chez la marquise. Aussi éprouvat-elle un moment de défaillance. Elle eut à peine le temps de s'appuyer sur une chaise en jonc qui se trouvait à sa portée, et de là elle dirigea vers sa mère un regard qui semblait lui demander grâce. La marquise n'y tint pas; toute sa colère s'évanouit, et elle se mit à pleurer près de sa fille qui fondait en larmes.

— Cruelle enfant! dit-elle, pourquoi me tromper? Pourquoi te défier de ma tendresse? Te cacher de moi ! Mais, que veux-tu que je devienne si tu me manques?

— Ma mère! disait Gabrielle, en sanglotant.

— Ecoute, mon enfant, ajouta la marquise. Je ne demande pas mieux que d être bonne pour toi, de céder à tes penchants. J'oublierai que je suis une Rochemarne pour me souvenir seulement d'une chose, c'est que je suis ta mère. Mais, comment veux-tu que la famille puisse en prendre son parti ! Le général ! Tu connais le général ? Un homme fier, qui tient à la naissance avant tout ! Au moindre bruit qui en irait vers lui, tu le verrais accourir! Comment veux -tu qu'à deux femmes que nous sommes nous luttions contre la famille entière? Et puis, vois-tu, Gabrielle, si ton père était ici et que tu persistasses dans tes amours, il serait le premier a te maudire, le premier à te renier! Il te chasserait de la Chênaie, s'il vivait encore, plutôt que de consentir à une mésalliance, et nous nous en irions toutes les deux dans le monde comme des femmes dé-

laissées par les leurs, abandonnées de tous, ayant tout sacrifié, leur nom, leur rang, leurs proches, à quoi? A une fantaisie de jeune fille, à un caprice, à une folle inclination.

Gabrielle avait écouté ces paroles en poussant des sanglots entrecoupés. Quand la marquise en fut venue à évoquer les souvenirs de famille avec une voix imposante et une majesté irrésistible dans le regard, la jeune fille se précipita à ses pieds comme anéantie.

—Par pitié, ma mère, s'écria-t-elle, par pitié ne m'accablez pas; je me vaincrai.

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