‹ Le coq du clocherChapitre 12 sur 21 · UN MESTRE DE CAMP DES CHEVAU-LÉGERS · texte numérisé non relu

UN MESTRE DE CAMP DES CHEVAU-LÉGERS

Les détails qu'on vient de lire expliquent l'intérêt qu'attachait Vauxbelles à l'arrivée du général, et donnent un sens à l'exclamation qui lui échappa dans les salons de la sous-préfecture. La situation empirait d'heure en heure ; jamais tant de nuages n'avaient troublé l'horizon de ses amours. Pour les dérober si longtemps à des yeux indiscrets ou jaloux, il n'avait fallu rien moins qu'une prudence achevée, une sollicitude infinie, tant de son côté que de celui de la marquise. Chacune de ses visites était calculée avec un soin tel que le hasard seul pouvait en trahir le mystère. Cependant, ces précautions n'avaient pas «uffi; ce secret, jusqu'alors impénétrable, transpi-

rait dans Saint-Sylvain. Le bruit s'en répandait de salon en salon , de café en café , et la présence du général ajoutait à ces symptômes alarmants une gravité toute nouvelle.

La marquise comprit sur-le-champ qu'une aussi brusque apparition avait le caractère d'une menace. Il était rare que le vieux gentilhomme quittât ses terres, et quand, par hasard, il venait à la Chênaie, à peine y passait-il une couple d'heures. Cett^. fois, il fit les frais d'une installation complète, accepta l'aile du château réservée aux amis, et laissa accomplir sous ses yeux les petites réparations de mobilier que comporte un séjour de quelque durée. En même temps, il promenait sur tous les objets des regards défiants, et interrogeait les lieux comme s'il eût voulu leur demander compte des faits dont ils avaient été témoins. La marquise supporta cette enquête domiciliaire avec un calme parfait ; elle ne s'en montra ni surprise ni offensée. Son âme était au-dessus du soupçon, sa vie au-dessus de la médisance. Sans trouble, sans effort, elle entra dans la pensée du général, et l'initia aux habitudes de son intérieur. La soirée s'écoula dans ces confidences.

Le lendemain , en se levant, le vieux gentilhomme semblait animé de dispositions moins hostiles. Le déjeuner avait été servi dans une petite orangerie qui faisait suite à la serre et où tout avait été combiné en vue d'une double destination. Les caisses, symétriquement distribuées, laissaient au centre un espace libre, occupé par une table en marbre blanc. Dans la belle saison et quand les odeurs exhalées par les orangers n'avaient pas trop d'énergie, c'est

là que la famille prenait son repas du matin. On plaçait sur ce marbre de la crème, du café, du thé, des assiettes de fruits et quelques pièces froides. Les dames de la maison suffisaient au service , et l'entretien y acquérait une liberté que contient toujours la présence des valets.

Ce fut dans cette pièce que le général rejoignit sa belle-sœur et sa nièce. En contemporain de Richelieu, il n'avait pas voulu laisser échapper cette occasion de paraître avec ses avantages. Son habit de chasse en drap vert était fixé par un ceinturon qui faisait valoir sa taille septuagénaire. Il était du nombre de ces vieillards dont la charpente ne subit point d'altération , et qui trouvent dans la maigreur un abri contre les modifications ordinaires.de la structure. Droit, vert, sec, il se consumait sans se transformer : le travail des ans ne se manifestait chez lui que par une adhérence chaque jour plus étroite du tissu extérieur sur la partie osseuse et musculaire. Il s'opérait ainsi dans sa personne et de son vivant cette métamorphose qui amène les corps inanimés à une dessication naturelle , et dont les sauvages des mers du Sud connaissent le procédé. Le visage même participait à ce changement d'état, et reproduisait assez bien les diverses phases que parcourt la pomme reinette pour atteindre à une maturité factice. Chaque jour il se réduisait en se contractant et menavail de s'engloutir un jour sous une perruque rousse, mai attachée aux tempes. La vie n'était pas néanmoins absente de tout cela; elle se manifestait tantôt pm' des gestes brusques et pétulants, tantôt dans les éclals d'une voix sonore^ surtout par l'intermédiaire de

deux yeux gris , vifs comme le salpêtre , et que surmontaient des sourcils rebelles et rudes comme les soies du sanglier.

Le général parut donc au déjeuner dans le plus grand complet^ botté et éperonné, en homme qui ne veut pas être pris au dépourvu par les plaisirs d'un courre. II baisa galamment la main de la marquise, embrassa sa nièce et se mit à table entre les deux femmes. Le repas acheva de dissiper le brouillard qui, la veille, obscurcissait sa physionomie. De temps en temps il dirigeait bien vers Gabrielle deux petits yeux pleins de malice et pénétrants comme l'acier; mais il suffisait d'un mot de la marquise pour détourner de dessus la jeune fille ce regard qui la troublait. Un appel aux souvenirs du passé, un retour vers des impressions de jeunesse, exerçaient sur le vieux gentilhomme un effet irrésistible et qui n'avait d'égal qu'une allusion directe au régime nouveau. Dans ce dernier cas, le général ne se possédait plus ; c'était approcher le feu d'une traînée de poudre. Aussi la marquise n'usait-elle de ce moyen qu'après avoir épuisé tous les autres. Vers la fin du déjeuner, il fallut pourtant y recourir. L'entretien en était venu à rouler sur les hommes de loi, et le vieux gentilhomme semblait s'être emparé de ce mot pour le répéter à satiété, en l'accompagnant d'épithètes peu flatteuses. En même temps il examinait Gabrielle comme pour lui arracher son secret. Celleci allait se trahir, vaincue par cette torture. La marquise comprit qu'il était temps d'opérer une diversion.

— Mon frère, dit-elle, ne parlons pas si légeremenl

des hommes de robe ; ils disposent des trônes. Ne sont-ils pas les fondateurs et les soutiens de celui-ci? Le général se retourna vers la marquise comme tin sanglier blessé se retourne du côté de Tépieu. La manœuvre avait réussi; Gabrielle était sauvée; il ne s'agissait plus que de soutenir le choc et de prolonger le combat.

— Un trône! répondit le vieux gentilhomme avec une vivacité mêlée de colère, vous appelez ceci un Irône ! c'est y mettre de la générosité, ma sœur.

— Mais comment voulez-vous que je le nomme ? reprit la marquise, attisant le feu à dessein. Qui dit roi, dit trône : Tun ne va pas sans Tautre.

— Allez toujours, allez! s'écria le général , dont les yeux lançaient des éclairs. Voilà qui est digne d'une Rochemarne ! Reconnaître ceci pour un trône! Ah ! vraiment !

— Mon Dieu, mon frère... dit la marquise, qui voulait aider encore à l'effet de sa diversion.

Le général ne lui laissa plus placer un mot : il était lancé ; rien ne pouvait l'arrêter.

— Tenez, ma sœur, reprit-il, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée ? vous vous laissez peu à peu infatuer de ce régime-ci ? Vous vous en défendriez en vain, ajouta-t-il pour répondre à un geste de la marquise ; une Rochemarne n'a pas des faiblesses pareilles sans qu'il y ait une raison là-dessous. Ceci un trône ! ah çà ! comment parleraient donc des épiciers et des robins ! Un trône ! le mot est plaisant.

L'entretien avait pris le caractère d'un monologue et d'une remontrance : c'est ce qu'avait voulu la

marquise; elle y était résignée. Le général continua.

— Ce n'est pas d'hier, ma sœur, que les cadets des Rochemarne se sont vus contraints de faire la leçon à leurs aînés. Vous avez un faible pour les nouveautés, vous allez vers les parvenus ; je reconnais là les principes de mon frère, feu le marquis. Je m'en suis ouvert dans le temps avec Malouet, le ministre de la marine : il trouvait, comme moi, que le marquis accordait trop aux idées du jour. Figurezvous, ma sœur, que lorsqu'arriva en France ce paysan mal dégrossi que l'on nommait Franklin, le marquis fut l'un des premiers à l'aller visiter, et qu'au moment de la guerre de l'indépendance, il alla en Amérique combattre du côté des insnrgents. Un Rochemarne tirer Tépée pour une république : on n'a pas d'idée de ça ! Jamais le marquis ne s'est relevé de cette faute ; ni Coblentz ni Quiberon n'ont suffi à l'effacer : c'était l'avis de Malouet et c'est aussi le mien. Vous êtes sa femme par ce côté, ma sœur.

— De grâce, mon frère, dit la marquise en essayant de placer quelques mots, un peu de ménagement !

— Non, Madame, reprit le général d'un ton plus sévère; ce sont les concessions qui ont perdu la noblesse ; c'est à la suite de concessions que Louis XVI est monté sur l'écbafaud. Reconnaître ceci pour im trône, c'est lui accorder de la consistance, songez-y.

— Eh bien î mon frère, dit la marquise en passant condamnation, j'avoue mes torts : ce n'est point un trône Avouez, de votre côté, que, trône ou non, la chose dure.

— Bah ! vingt-quatre heures encore , répliqua

vivement le général; vingt-quatre heures tout au plus. Attendez seulement à demain.

— Ce demain, mon frère, est long à venir, reprit la marquise, cédant au désir de prendre une petite revanche; voici bientôt quatorze ans que vous nous le promettez.

Ces paroles dépassaient le but; elles avaient quelque chose de direct qui devait blesser le vieux gentilhomme. Comme tous les esprits convaincus, il avait des illusions sincères; il croyait fermement à la chute imminente d^un régime qu'il détestait. Quand il ne lui accordait que vingt-quatre heures de durée, c'était son désir qu'il écoutait plutôt que son jugement; mais ce désir était si ardent, il occupait unetelle place dans sa vie, que toutes ses facultés s'absorbaient et s'anéantissaient dans celle-là. Telle est la puissance d'une idée fixe, qu'elle abolit les autres et ne laisse pas à la raison la liberté de s'exercer en dehors d'un cercle défini. Les opinions qui se rattachent au passé ont surtout à souffrir de cette lutte douloureuse, pleine de mécomptes et de démentis. C'est de l'agitation sur place, comme celle de l'écureuil qui tourne avec sa prison. Le cœur y saigne sans profit et y nourrit des colères sans issue.

La marquise venait donc d'atteindre son beanfrère dans un point très-vulnérable; elle s'en aperçut et voulut réparer ce tort. Il était trop tard; le coup avait porté jusqu'au vif. fce général lança à sa belle-sœur un regard courroucé, se leva et se mit à parcourir l'orangerie en homme qui se recueille pour mieux assurer sa vengeance. Ses mouvements étaient si brusques et le silence si grand, que l'on

pouvait entendre le jeu des articulations : c^était un son sec, cassant, semblable à celui que produirait un squelette. La rancune donnait au vieillard toute la vigueur de la jeunesse; il se tenait droit comme à vingt ans, et s'arrêtait de temps à autre pour prendre une pose où régnait une majesté un peu affectée. La marquise pressentait Torage et l'attendait avec son sang-froid ordinaire : il n'éclata pas surle-champ. Le général parvint à se contenir; il se rassit et reprit lentretien. Seulement , les rôles avaient changé; c'était lui maintenant qui faisait de la diplomatie.

— Vous avez raison, dit-il en se tournant du côte de la marquise, je me suis trompé et bien d'autres se sont trompés comme moi. Ce régime dure au point de nous déconcerter tous. Mais savez- vous pourquoi, ma sœur?

L'interpellation était formelle; impossible de s'y dérober. M"' de Rochemarne cherchait vainement où ceci pouvait aboutir, et dans le doute elle garda la défensive.

— Non, mon frère, dit-elle avec assurance. —C'est bien simple, pourtant, répondit le vieux gentilhomme; ce régime dure parce qu'il s'appuie sur les robins.

En prononçant ce dernier mot, le général eut soin de l'accentuer d'une manière caractéristique. Sa lèvre avait une expression hautaine, son geste respirait le mépris. Le sang des Rochemarne se retrouvait: c'était le haut baron traitant de maître à vassal. Gabrielle se sentit troublée jusqu'au fond de l'âme; la marquise même ne put se défendre d'im peu

d'émotion. On ne pouvait s'y tromper, le vieillard revenait à son attaque, et cette fois il -ne devait rjlus s'en laisser distraire, ^i^""^ de Rocheniarne gardait le silence ; il continua : *— Des robins! marquise, vous ne sauriez croire quelle race cela est. Qui voulez-vous qui leur résiste? ils oiit la force des taupes. Pendant que nous autres gens de naissance combattions en plein soleil, ils ne songeaient, eux, qu'à une chose, à miner le terrain sous nos pieds! C'est ainsi qu'ils ont creusé un abime sous la monarchie et l'ont égorgée dans un trou ! Les robins ! ne me parlez pas de cette engeance !

Le général arrivait peu à peu au dernier degré de ia colère; son poing menaçait le ciel, ses yeux s'injec [aient de sang, il frappait du pied la terre, comme ui] coursier qui appelle le combat. Les deux fennnes, de leur côté, étaient en proie à un malaise indicible. Gabrielle pâlissait et rougissait vingt fois dans la même minute, et la maïqaise observait avec terreur l'impression que ces cruelles paroles faisaient sur sa filie. Il y avait, dans l'attitude du vieux gentilhomme, dans ses discours, dans ses gestes, une intention blessante qui allait jusqu'à l'insulte. C'était laguerre, et cette guerre prenait, dès le début, des formes acerbes. De deux choses l'une : il fallait ou demaa- Jer grâce ou accepter le combat. Avant de se décider |)0ur ce dernier parti, la marquise voulut' pénétrer toute la pensée de son beau-frère, «î— Pourquoi ce bruit? lui dit-elle. Sonî-ce là des CI70SGS qui regardent les femmes? que nous impoi te après tout?

— Il importe toujours do savoir où soni nos

ennemis, marquise^ répondit le général avec quelque dureté. Vous ne voudriez pas défendre les robins, à ce que je pense?

Son regard se promenait en même temps de la mère à la fdle, comme pour leur jeter un défi. Gabrielie se sentait défaillir, tandis que la marquises se défendait mal du courroux qui la gagnait.

— Nous ne défendons ni n'attaquons personne, général, répondit-elle d'une voix calme et ferme.

— Des robins ! ajouta le vieillard, en cherchant à élever son mépris à sa plus haute expression.

— Encore! dit la marquise.

— Des hommes sans foi, sans honneur, reprit le vieux gentilhomme d'un ton exaspéré, une caste de...

11 ne put achever ; la marquise s'élança vers lui, etlui prit vivement le bras. Gabrielie, vaincue par cette scène , allait perdre connaissance. Chacune des insultes du général la touchait comme une blessure personnelle. Elle y voyait un obstacle nouveau à ses vœux secrets, et comme un abîme qui se creusait de plus en pins entre elle et Celeslin. Encore quelques minutes d'une pareille épreuve , et le cœur lui n.anquait pour la supporter. C'est ce qu'avait compris la marquise; elle ne voulut pas laisser Gabrielie plus longtemps en proie à cette souiirance :

— Monsieur, dit-elle augénéral, arrêtez-vous donc. Vous ne voyez ^as que vous tuez ma lille I

Le vieux gentilhonune se retourna vers sa bellesœur, et du ton le plus fier qu'il put prendre ;

—Ah 1 vous l'avouez ! s'écria-t-il. On ne m'avait donci>as trompé. Quelle honte!

—Monsieur!... dit la marquise avec dignité.

Au lieu de lui répondre, le général tira de sa poche un papier qu'il tendit à la marquise en lui disant :

— Lisez, Madame. f

Celle-ci le prircoiirut, c'était une lettre sans signature : elio expliquait tout, l'arrivée du général, ses soupçons, ses violences même. On y lisait :

« M. le général Rochemarne est invité à exercer « sur le château de la Chênaie une surveillance « devenue urgente. Il s'y passe des choses sur a lesquelles un homme qui tient à Thonneur de son a nom devrait avoir l'œil ouvert. Plus d'une fois « on a vu, vers minuit, M. Célestin VauxbeHes, c député de cette arrondissement, s'acheminer vers « la Chênaie et y être mystérieusement introduit. B « est impossible que le général Rochemarne tolère a plus longtemps des relations qui commencent à « s'ébruiter et défrayent les conversations des oi^fs « de Saint-Sylvain.

0 Un ami qui ne veut pas se faire connaître, »

La marquise, après avoir lu cette dénonciation, aifecta un calme qui n'était pas dans son cœur, et, rendant au général l'écrit anonyme :

—Eh bien? dit-elle.

Le vieux gentilhomme s'attendait à des larmes. Cette contenance assurée le déconcerta.

— Eh bien, Madame? répondit-il.

—Si cela était? ajouta-t-elle avec un accent résolu.

— Si cela était! répliqua le vieillard avec impétuosité. Voilà des paroles étranges! Si cela était^

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Madame^, ajouta-t-il d'un ton furieux, je mettrais de mes mains le feu à la Chênaie, dussé-je y périr avec le dernier des miens !

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