‹ Le coq du clocherChapitre 13 sur 21 · UN COMPLOT · texte numérisé non relu

UN COMPLOT

Quittons un instant la Chênaie, et voyons ce qui se passe à Saint-Sylvain, dans ce corps de logis isolé qui forme une dépendance de la maison des Graiiidorge. C'est là qu'Évariste a établi son domicile. D'une ancienne grange, cachée au fond du jardin, il a su tirer pour son usage, et à peu de frais, une habitation commode, élégante, discrète surtout. Sûa écurie en occupe le rez-de-chaussée, son appartement le premier étage : dans l'attique on a ménagé quelques mansardes. Ainsi, Évariste peut concilier la vie de famille et Tindépendance du célibataire. Quand il le désire, il est seul au milieu des siens; rien ne le gêne, rien ne le trouble. Par une allée couverte, il communique avec l'habitation paternelle, mais son logement particulier a une issue sur une ruelle peu 'réquentée.

^ L'a})partement d'Évariste se ressent des goûts du aiaître; des panoplies s'y développent sur tous les murs, et y alternent avec des râteliers de pipes. Le désordre, un beau désordre y règne sans partage; si

ce n'est un effet de l'art, à coup sûr c'est un souvenir de la vie d'étudiant. 11 serait difficile de trouver dans Tenceinte du quartier latin une plus brillante collection de casquettes, un assortiment plus complet de pistolets sans chiens, de cravaches effilochées. Le vestiaire même respire un sentiment de fantaisie étranger aux mœurs de Saint-Sylvain : ces pantalons à larges plis, ces gilets à couleurs tranchantes, ces habits d'un évasement inusité, procèdent en ligne directe de la Chaumière et semblent étonnés de se trouver si loin de leur théâtre familier. Il n'est pas jusqu'aux meubles qui n'aient ce caractère, et l'on chercherait vainement dans tout le ressort un autre divan que celui où repose Évariste, engagé depuis quelques minutes dans un entretien animé avec son confident ordinaire, Jules Rieussec.

— Oui, mon fils, disait gravement Graindorge, je l'ai décidé ainsi; tiens-toi prêt, c'est pour ce soir.

Au lieu de répondre à une invitation si formelle, l'ami du prince faisait porter à Ariel la peine de son embarras. Il inquiétait l'animal de mille manières, le retenait de force sur ses genoux, lui roulait l'oreille entre ses doigts, enfin le torturait au point de lui arracher des cris plaintifs.

— Laisse ce chien, lui dit avec humeur Évariste.

En même temps , il poussa rudement Ariel, et le jeta à bas du divan. La pauvre bête, ne comprenant rien à ces brutahtés, alla se pelotonner dans un coin.

— Tu l'as entendu ? poursuivit Évariste, c'est pour ce soir, mon fils. Fais tes dispositions.

Quelque désir qu'eût le jeune homme d'échapper

à cet interrogatoire, il fallut pourtant s'exécuter.

— Ce n'était donc pas une plaisanterie ? répliquat-il? Tu persistes?

^variste chargea pour la quatrième fois \m<'. énorme pipe dont la noix représentait le buste de Napoléon, coiffé du petit chapeau. Cette opération, exécutée avec conscience, Tabsorba pendant quelques secondes : il mesurait le tabac d'une manière méthodique, tantôt en le bourrant avec soin, tantôt en lui laissant du jeu , comme un homme qui connaît à fond le mécanisme de Tinstrument et qui procède par principes. Ce travail était complet quand il répondit :

— Mon fils, il faut vous défendre des excès de zèle. Je vous ai permis d'être un autre moi-même, contentez-vous de cette position; elle est assez brillante. Quant à épiloguer sur ce que je fais, quant à scruter les motifs qui me déterminent, privez-vous-en, si vous voulez conserver mes bonnes grâces. Je n'aime ni les interprétations ni les conseils.

Ces paroles étaient dites avec sévérité, presque avec sécheresse. Jamais Rieussec n'avait reçu une telle leçon. C'est qu'Évariste voulait faire un exemple. 11 devinait les révoltes secrètes de son confident et cherchait à les prévenir par un coup d'éclat. Graindorge connaissait Rieussec; il savait jusqu'à quel point il pouvait lui faire sentir le frein. Il l'avait pris jeune, à l'âge où le caractère est souple encore; il l'avait dressé à une obéissance et à une admiration sans bornes. Si le rôle avait des charges, il avait aussi des avantages. Jules était le premier après Évariste, l'ombre du grand h-omme , et il avait joui

des honneurs attachés à ce titre ; de là une sorte d'adoucissement à sa chaîne. S'il pliait d'un côté, il se redressait de Tautre. Évariste avait calculé tout cela^ et, au moment de mettre le zèle du jeune homme à Fépreuve, il tint à ne laisser aucune équivoque sur le service qu'il attendait de lui. Plus l'entreprise était audacieuse, plus il était urgent de s'assurer du dévouement des auxiliaires. De là ces paroles impérieuses et ce ton empreint dedespotisme.

Rieussecse sentit blessé, mais il comprit en même temps qu'il n'avait le choix qu'entre une soumission ou une rupture; il plia. Évariste ne s'était pas trompé dans ses calculs.

—A la bonne heure, répliqua l'ami du prince; tu dis que tu persistes; il n'y a plus d'objection àfaire. J'écoute.

Noire héros savait donner à sa parole la vertu de la lance d'Achille : il venait de blesser, il s'empressa de guérir.' Après avoir dégagé la noix de sa pipe des cendres qui en obstruaient le sommet, il tendit la main à son confident.

— Touche là, dit-il, je n'attendais pas moins de toi; tu es le plus grand cœur que j'aie rencontré. Maintenant, écoute-moi.

On le devine, il s'agissait encore de l'acte d« violence à l'aide duquel Évariste espérait amener les Rochemarne à une réparation devenue nécessaire. De semblables prouesses s'accordaient bien avec le caractère et les habitudes du beau Graindorge. II était de ces hommes qu'aveuglent des succès faciles, ^t qui attribuent à leur personne un effet irrésistible. Le voir et l'adorer lui semblaient deux mots corrélatifs

et inséparables. Gabrielle ne pouvait pas plus qu'une autre se dérober à cette loi. et il suffisait du moindre événement pour faire éclater une passion qui n'avait pas la conscience d'elle-même et qui s'ignorait. Quoi de plus naturel qu'une jeune fille élevée dans la solitude s'éprît d'un brillant cavalier, surtout si celui-ci entrait en matière à la façon des héros de romans, et la traitait comme une Bianca Capello? Ainsi pensait Évariste avec l'immense aplomb que la nature lui avait départi.

Quant au choix des moyens , il nourrissait à cet égard peu de scrupules. Cette race d'hommes, que l'on nomme vulgairement des bons enfants , excède volontiers la mesure des licences permises. Il en est même qui vont, de propos délibéré, jusqu'à des roueries très-voisines de la scélératesse. L'honneur des femmes, le repos des familles , tout leur est un jeu, une occasion de se distraire. Ce sont autant de manières de passer le temps, de descendre, comme ils disent, le fleuve de l'existence. Ne leur demandez pas de réfléchir sur les conséquences de ces actes, de songer aux âmes qu'ils perdent, aux époux qu'ils déshonorent, aux jeunes filles qu'ils vouent à la débauche. Que leur importe tout cela ? Est-ce à eux d'en avoir souci ? La vie est courte, il faut la passer le plus gaiement possible. Malheur à qm se trou\e dans leur sentier ! ^

Évariste était un de ces bons enfants : u avait se.iié son chemin de victimes et s'y était exercé k main. Il considérait la séduction comme un combat, et l'envisageait en soldat qui a fait la guerre. Les morts et les blessés laissés sur le champ de bataille

n'avaient plus la puissance de rémoiivoir : c'est à ce prix, pensait-il, que Fon poursuit un système de conquêtes. Aussi, dans ses projets contre les Rochemarne, ne se trouvait-il retenu par aucune des considérations qui peuvent agir sur des cœurs délicats. La violence était dans ses instincts; elle passa bientôt dans ses calculs. La pensée d'arriver à une position élevée par une grande alliance exerçait chaque jour plus de ravages chez lui. Il voulait, pour parler son langage, faire une fin, et quelle fin plus belle ! A diverses fois, il avait jeté les yeux sur les familles du canton; il n'y avait rien trouvé qui fût digne de lui. Les Rochemarne seuls semblaient être à la hauteur de ses vœux, de son ambition, de son orgueil; à tout prix, il fallait arriver jusqu'aux Rochemarne. Gomment? Peu importe, pourvu qu'il y arrivât.

Ce fut sous l'empire de cette préoccupation qu'il acheva sa confidence et livra son dernier mot à Jules Rieussec.

— Mon fils, lui dit-il, il n'y a pas deux manières de nous tirer de là. Tu me connais : tu sais que j'aime mieux employer le miel que le vinaigre. Eh bien ! tout pesé, tout réfléchi, il n'y a de bons que les grands moyens. 11 faut enlever.

— Enlever? répondit Rieussec avec un sentiment douloureux. Enlever!

^- L'ami du prince n'osa pas faire sentir sa desapprobation autrement que par l'inflexion de la roix, âvariste n'en tint pas compte, chargea et alluma sa "inqiâème pipe; puis continua sur un ton qui inclinait à la mélancolie :

—Oui, mon fils, enlever! J'eusse préféré la fasci-

nation directe,, le magnétisme du regard^ et mille autres procédés qui m'ont souvent réussi. Impossible ! les distances s'y opposent! La jeune fille est gardée à ia Chênaie comme dans un couvent! Tu comprends que si j'avais eu la facilité de la voir et de lui parler^ les choses auraient marché toutes seules, et tu ne serais pas aujourd'hui embarqué dans une affaire délicate. Quand le gibier passe à portée, mon fils^ tu sais qu'il est bien compromis ; mais ici c'est hors d« portée. J'ai dit un cloître tout à l'heure, en parlant de la Chênaie, j'aurais du dire un sérail ! Des grilles, des verrous sur tous les points, et pour serviteurs des muets ! C'est à en devenir fou. Conclusion, mon petit, il faut enlever ! enlever dès ce soir !

— Ce soir ! répliqua Jules Rieussec, du ton d'un condamné qui implore quelques instants de répit.

— Ce soir, dit Évariste avec un sang-froid inexorable.

— Et les moyens?' ajouta le jeune homme.

— Tout est prêt, dit Évariste.

—Et les obstacles? poursuivit Jules, chassé de position en position.

— 11 n'y en aura point, dit froidement Evariste ; tout est prévu. Chaque jour, après le dhier, W^ de Rochemarne va égarer dans le parc ses rêveries solitaires. C'est une créature romanesque, je m'y connais ; elle sera folle de moL Cette adorable enfent est victime d'une surveillance qui l'ol-^sède; nous^arrivons en libérateurs. Si elle crie, c'est la part du préjugé; nous passons outre. Nous l'enlevons dans nos bras, nous la portons dans une voiture de voyage; et, après quelques tours de roue, elle

îîous vote des remercîments. Voilà le programme.

— Oui, répondit Jules Rieussec; mais comment pénétrer dans le parc? et le fossé, et le saut-de-loup?

— Enfant, dit Évariste avec ce tonde superbe confiance qui jamais ne Tabandonnait. Le fossé ^st large, mais les jambes sont bonnes, ajouta Graindorge, en caressant les siennes avec un certain contentement. ^

— A merveille répliqua Rieussec, se retranchant de position en position ; mais la famille?

— -C'est juste, dit Évariste, il faut songer à tout; eh bien, la famille jette d'abord feu et flamme; on se fâche, on parle d'un procès criminel. Alors des amis communs s'en mêlent, on arrange les choses, et nous allons à Tautel avec le jabot de dentelle et le bouquet d'oranger. Une fois enrôlé dans le grand régiment, je me range, je prends du ventre, et t^. proclame mon successeur. Tu as vu le commencement et tu vois la fin. Ainsi tout se passe comme dans les meilleures comédies. Mais le temps s'écoule, Jules, et il ne nous resle plus que quelques heures pour achever nos préparatifs. Va trouver Gérenflot; il a mes instructions; soyez ici tous deux avant six heures. C'est entendu, n'est-ce pas?

— Entendu, répéta machinalement Rieussec.

Il prit congé, et sortit de chez Graindorge par la ruelle, pour aller rejoindre le cafetier dans son établissement. -^

Après l'avoir conduit jusqu'au seuil de la maison, Évariste reprit sa place sur le divan et alluma sa sixième pipe. Il éprouvait un charme infini à suivre son aventure romanesque au travers des spirales de

fumée qui inondaient l'appartement. Le temps s ccoula ainsi de méditation en méditation et de pipe en pipe. La journée était déjà avancée quand il endit dans la ruelle des pas familiers^ et peu d'instants après la porte retentit d'un coup sec qui lui annonçait une visite.

^' Cette visite l'étonnait et l'inquiétait; il ne pouvait s'y tromper, c'était Gervaise. Qui l'amenait chez lui à une heure où elle n'y venait jamais^ et dans un moment où elle n'y était point attendue ?

GERUAISE.

Évariste avait à peine eu le temps de se reconnaître que Gervaise se trouvait près de lui. Il était évident qu'elle n'ignorait rien des habitudes du local et y avait ses libres entrées. Son air était sombre, son geste brusque; elle marcha avec résolution vers le divan où reposait Graindorge. Celui-ci comprit qu'il y avait un orage là-dessous et devina de (^uei point de l'horizon cet orage était parti.

— Gérentlot, Gérenflot;, dit-il en lui-même, voilà de tes coups! Parions que tu as parlé.

Cette réflexion ; rapide comme l'éclair, suffit pour dessiner les rôles. Évariste allait être attaqué; il

garda la défensive et se contenta de dire sans quitter son siège :

—Ah! c'est toi, petite! sois la bienvenue.

—Vous ne m'attendiez pas ! répondit brusquement Gervaise.

—Raison de plus pour n'être point ingrat, dit Évariste d'une façon galante. Une surprise ! C'est bien aimable à toi. Viens que je t'en remercie.

En même temps, il chercha à l'attirer vers lui; mais si le pacha se montrait pressant, l'odalisque n'était pas résignée. Au lieu d'obéir à l'invitation, Gervaise persistait à rester debout, et son regard, loin de s'adoucir, se chargeait de plus en plus de nuages. La chose en vint au point qu'Évariste ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

—Encore ta physionomie à bourrasque ? lui dit-il. Qu'est-ce, mon enfant, et d'où vient que le baromètre est à la tempête?

—Faut-il vous le dire? répondit Gervaise avec une colère contenue. Ne le devinez-vous pas?

— Mais non, je t'assure, répliqua Évariste, déguisant mal la contrariété qu'il éprouvait.

—Vous mentez 1 s'écria Gervaise avec impétuosité.

—Allons ! déjà des gros mots ! dit l'aigle'da Saint- Sylvain. Quelle femme! Quel salpêtre!

— Vous mentez ! répéta Gervaise.

—Encore, dit Graindorge en riant; le démenti y est; il n'y a plus qu'à se couper la gorge.

La vivacité de l'entretien n'avait rien changé à l'attitude respective des personnages. Notre héros restait accoudé sur son divan dans la pose indolente d'un fils de Mahomet, tandis que Gervaise, toujours

debout, le tenait en arrêt et semblait décidée à ne pas lui accorder une minute de répit.

—Monsieur Évariste^ dit-elle avec plus de ealme, je vous ai déclaré, il n'y a pas longtemps de cela, que vous ne toucheriez pas impunément à la Chênaie. Je tiens ma parole. «

— Et qui songe à la Chênaie? répliqua Graindorge en cherchant à écarter une idée importune.

— Vous, dit Gervaise.

— Moi ! Quelle folie ! dit notre héros.

—Vous y allez ce soir, ajouta Gervaise.

— Ce soir ! dit Graindorge avec un accent qui trahissait son embarras.

— A sept heures, poursuivit Gervaise donnant à Taccusation une précision implacable.

— Gérenflot a parlé ! s'écria notre héros dans \m moment de dépit dont il ne put se défendre. On n'est pas plus mouton que cet homme. J'en sais qui tondent llierbe du pré et qui en sont moins dignes que lui ! 0 Gérenflot! Gérenflot, tu me le payeras !

C'était un aveu; Évariste voulut en vain le reprendre. Gervaise s'en arma contre lui,, et il ne resta à notre héros pour arme défensive qu\me ironiô d'assez mauvais goût.

— Vous allez ce soir à la Chênaie, dit la jeune femme sans se laisser détourner de son but, et je s^n's ce que vous comptez y faire.

—Eh bien! après? répondit Graindorge; seraistu jalouse?

—Non, Monsieur; si je l'étais, vous m'auriez guérie depuis longtemps. Je suis reconnaissante, voilà tout. Vous savez que je suis née à la Chênaie?

— Bon, s'écria Graindorge, nous voici au chapitre des explications. Juste comme dans les tragédies. Le héros amène un contident près de la rampe pour lui raconter ce que l'autre sait sur le bout du doigt :

Te souvient-il , Aîcas, du jour triste et cruel...

— Monsieur, dit Gervaise avec impatience.

—Pourquoi aussi veux-tu me faire poser? répondit Graindorge. Comme si je ne savais pas que lu es née à la Chênaie.

—Ce que vous ignorez peut-être, poursuivit Gervaise avec sang-froid, c'est que ma famille doit tout aux Rochemarne. Si nous vivons, c'est grâce à leurs bienfaits; sans eux, je serais vingt fois morte de faim, ma mère aussi. Tous mes parents sont à leur service; la marquise les emploie dans ses terres ou dans sa maison. Moi, j'ai grandi sous leurs yeux; enfant, je portais l'herbe à leurs vaches. On m'aimait au château; W^^ Gabrielle m'a bien souvent donné de quoi me vêtir.

—Allons, petite, dit Graindorge en l'interrompant, Toilà que tu fais de Tidylle. Voyons, assez de sentiment; je suis attendri.

— Et vous voulez, reprit Gervaise en élevant la voix, que je paye tout cela de la plus noire ingratitude ! vous voulez que, connaissant vos projets, je les laisse s'accomplir ! Je vous le répète, Monsieur Évariste, je vous passerai tout, excepté la Chênaie.

—C'est-à-dire, ajouta notre héros, que lu mets l'univers entier aux pieds des Rochemarne? Comme si les Graindorge n'avaient rien fait pour toi. '

— Or.i, MoFisieur Évariste^' dit Gervaise, les Graindorge m'ont protégée et je leur en tiens compte. Quand j'entrai au moulin à l'âge de treize ans, votre père me traita avec égards, il faut lui rendre cel-'^^ justice. DepuMI lors, c'est vous qui m'avez prise sous votre protection, ajouta la jeune femme en rougissant. Vous vous êtes montré généreux, vous m'avez fait donner quelque éducation, vous m'avez élevée au-dessus du rang de villageoise. Ce sont là des bienfaits, j'en conviens; m.ais je les ai achetés assez cher pour qu'il ne vous reste plus grand'chose à y prétendre.

Ces paroles, cet accent, avaient quelque chose d'amer et de profond qui glaça le sarcasme d'Évariste; il garda le silence et Gervaise continua :

— Ainsi vous vous êtes payé, Monsieur Evariste, payé de vos mains; nous sommes donc quittes. Mais, vis-à-vis des Rochemarne, c'est autre chose. Il me reste à leur prouver que je ne suis point une ingrate, et c'est ce que je fais aujourd'hui. Vous devinez maintenant ponrquoi je suis venue?

En posant cet ultimatum, la jeune femme avait pris un air résolu auquel Èvariste ne pouvait se méprendre. En diverses occasions, il s'était trouvé dans le cas de lutter contre des déterminatjons semblables, et toujours il avait été obligé de céder. Cette fois, la question devenait plus grave. Il ne s'agissait pas d'un caprice, d'une de ces concessions qui ne coûtent rien et sont presque sans conséquence. Il s'agissait de l'entreprise la plus ardue dans laquelle notre héros eût jamais été engagé, d'un rêve caressé depuis longtemps' et où l'ambition et la vanité oc^u-

paient une place égale. Aussi le combat devait-il arriver jusqu'au dernier degré de racharnement et de l'énergie. Des deux côtés on était décidé à ne pas reculer et à disputer le terrain pied à pied. Quand Gervaise parlait de sa reconnaissance et de ses devoirs vis-à-vis des Rochemarne, elle ne livrait qu'une partie de sa pensée. Ce qui l'animait surtout, c'était la haine de la femme que menace le délaissement, c'était la.perspective de l'abandon. Blendes passions se trouvaient ainsi en présence et leur choc pouvait être terrible.

Évariste commençait à s'en convaincre. Un plan si bien mûri allait avorter par une circonstance futile; un grain de sable suffisait pour arrêter son entreprise. Quoiqu'il ne se départît pas de ces airs de souveraine ironie qui lui étaient habituels, un certain souci se peignait sur son visage. Le jour baissait; l'heure désignée pour l'expédition se rapprochait de plus en plus. Dans quelques instants, Gérenilot et Rieussec allaient paraître, et il importait de se débarrasser de Gervaise. Graindorge fit un nouvel effort. La jeune femme était toujours debout devant lui ; il lui prit les deux mains, et de sa voix la plus persuasive :

— Mon enfant, lui dit-il, j'approuve les sentiments qui t'animent; c'est beau, c'est très-beau. Tu as accompli ton devoir ; rien n'est plus doux pour un cœur sensible. S'il faut y ajouter ma bénédiction, je l'y ajoute; mais laisse-moi. Demain tu seras plus calme; nous causerons de cela tout à l'aise.

Pour ajouter l'eiiét aux paroles, Évariste se leva comme s'il eût voulu reconduire Gervaise avec les

honneurs qui lui étaient dus. Celle-ci ne s^ébranlait pas et restait en place^ immobile et implacable comme la statue de la fatalité.

— Yous n'irez pas à la Chênaie alors? dit-elle.

Évariste balbutia une réponse évasive; mais la Jaune femme reprit avec un accent plus ferme :

— Vous n'irez pas à la Chênaie^ n'est-ce pas?

— Mon Dieu, s'écria Graindorge impatienté, qui est-ce qui te parle de la Chênaie? Ne peux-tu avoir que ce mot à la bouche?

— C'est que vous n'y renoncez pas, Monsieur Évariste, répondit Gervaise.

— Après tout, dit notre héros, obéissant à une impression de colère, ai-je des comptes à te rendre?

On eût dit que la jeune femme attendait ces paroles, car elle les releva à l'instant et les retourna contre son adversaire.

— Oui, Monsieur, dit-elle, vous avez des comptes à me rendre; oui, nous avons à compter ensemble. Si \T)us avez perdu le souvenir du passé, j'aurai soin de vous rafraîchir la mémoire.

— Bien, dit Évariste, il est écrit que je ne sortirai pas aujourd'hui des rôles de confident. Nous voici revenus au preniier acte, au moment où les quinquets viennent de s'allumer.

Après plus de six mois, je le revois, Arl)aie.

Le ton de plaisanterie qu'affectait notre héros ne servait qu'à couvrir un malaise qui augmentait à chaque instant. Gervaise ne s'arrêta pas à ces saillies

i'iun goût équivoque; elle avait son but etnes'e.r laissait point détourner.

^Monsieur Évî^riste^ dit-elle, vous oubliez ce qui me donne le droit de vous parler comme je vous parle : il faut bien vous le rappeler, tj'avais quatorze nns lorsque je vous vis pour la première fois; j'étais pure alors, c'est là sans doute ce qui me valut vos attentions. Si vous ne vous fussiez pas rencontré sur mon chemin, jouirais épousé quelque villageois que j'aurais aimé sans rougir. Mais vous avez trouvé béa» de séduire une enfant sans expérience, et quand je dis séduire, c'est d'un autre mot qu'il eût fallu se servir.

— A-t-on vu supplice pareil! s'écria Graindorge que cet entretien remplissait de trouble. Obliger un homme à entendre le récit de ses propres exploits. Ça n'est toléré que dans les tragédies, Gervaise !

— Vous en avais-je jamais fait le reproche ? poursuivit la jeune femme. Avez-vous jusqu'ici entendu sortir une plainte de ma bouche? 11 faut que la me^ sure ait été comblée pour que je parle. Oui, Monsieur Évariste, vous m'avez séduite lorsque j'entrais à peine dans ma quatorzième année, et comment? En abusant de mon sommeil. Aujourd'hui encore, lorsque je songe à cette triste nuit, je ne me rends pas bien compte des moyens que vous avez dû employer pour me mettre à votre merci, sans que je pusse opposer de résistance! Il y a là un mystère que je n'ai point cherché à pénétrer. A quoi bon? Le mal était fait, il était irréparable.

» A ces détails, accablants pour lui, Évariste ne savait quelle contenance prendre. 11 avait beau affecter !es airs d'un homme ennuyé; un trouble vague s'y

mêlait. Son rire même manquait de franchise. Il est vrai que Gervaise avait failli san§ qu'elle eût la conscience^ de sa chute. Un narcotique l'avait^ iivrée à Graindorge. A.répoque de Tannée où le travail pressait, elle avait coutume de coucher au moulin; le séducteur profita de cette circonstance. Dès lors la jeune fille ne s'appartint plus; Evariste devint son maître et la dirigea à son gré. Ajoutons, que, de toutes les femmes objets de ses poursuites, Gervaise fut la seule pour laquelle il éprouva un véritable attachement et qui exerça sur lui quelque empire. Étaitce du remords ? était-ce de Tamour? Y avait-il chez lui plus de crainte que de tendresse et ne la ménageait-il que par une sorte de calcul? C'est ce qui reste enseveli dans les replis du cœur. Toujours est- il que les autres passions de notre héros n'eurent qu'une durée éphémère auprès de celle-là, et que Gervaise s'arrangea constamment de manière à demeurer maîtresse du terrain.

Arrivée à ce point délicat, l'explication devait marcher avec rapidité vers un dénoùment. Gervaise n'avait plus rien à ménager ; elle continua.

—C'est ainsi, Monsieur Evariste, que je suis devenue votre esclave, et depuis lors n'ai-je pas obéi d'une manière assez aveugle? M'avez-vous trouvée rebelle un seul jour? Vous m'avez commandé de quitter les champs : j'ai obéi. Vous avez voulu que je fussb^autre chose qu'une villageoise : ai-je assez fait d'efforts pour cela? Vous m'avez 'ordonné d'épouser un brave garçon qui méritait une femme pUis honnête, plus digne de lui : j'ai cédé, la mort d-Jins l'âme. Et depuis, quand il a fallu le tromper, vous

ai-je seulement dit à quel point ce rôle me pesait^ et quels remords en étaient le fruit? Non, j'ai dévoré seule tous mes chagrins. Eh bien ! aujourd'hui je demande, j'exige, ajouta Gervaise en élevant la voix, le prix de ces sacrifices ! Il ne sera pas dit que je me serai seule dévouée.

En parlant ainsi, la jeune femme en était arrivée à un haut degré d'exaltation et il était difficile à Graindorge de s'en tirer avec les ressources que lui fournissait un esprit ingénieux. Qu'il jouât ou non le rôle d'un confident de la Comédie-Française, qu'il fut obligé de subir le récit de prouesses dont il n'ignorait aucun détail, ce n'était pas le point essentiel. Il s'agissait de savoir s'il pourrait se délivrer de cette femme et comment il s'en délivrerait. Dix minutes au plus le séparaient de l'heure fixée pour l'expédition amoureuse. Loin de l'avoir ébranlé dans ses projets, les plaintes de Gervaise n'avaient fait que l'y affermir. C'était une chaîne qui devenait trop lourde, et qu'à tout prix il fallait rompre. A ce compte, aucun projet d'établissement n'eût été possible pour lui. En toute occasion Gervaise devait se retrouver comme -menace et comme obstacle. Il était temps d'en finir.

Cependant la jeune femme ne quittait pas la place et semblait attendre une réponse définitive. L'œil fixé sur Graindorge, on eût dit qu'elle cherchait à pénétrer sa pensée dans les profondeurs où elle s'abritait :

—Eh bien ! dit-elle, que décidez-vous?

Notre héros avait pris un parti; il seleva^ et, tout en faisant quelques préparatifs ;

— Je pars, repli qua-t-il ; je te laisse le champ libre; puisque tu ne veux pas vider les lieux, c'est moi qui ks vide.

Gervaise se tenait devant la porte avec l'immobilité d'une statue. Graindorge vo-uiut en vain franchir lobstacle ; elle résistait comme un bloc de marbre, il eîit fallu employer la violence pour en venir à bout.

— Vous allez donc à la Chênaie! dit-elle en serrant les dents avec la convulsion de la colère.

—Je vais à la Chênaie ou . ailleurs, peu importe, répondit Évariste. Laisse-moi sortir.

— Ah ! c'est ainsi que vous le prenez ! s'écria-t-ello en s'adossant à la porte; eh bien 1 essayez.

Évariste était décide à tout; cependant il eût préféré n'employer que des moyens pacifiques. Il essaya de toucher Gervaise; elle fut inébranlable. Six heures allaient sonner, et déjà on pouvait voir, des croisées de la maison, Rieussec et Gérenfiot qui s'avançaient dans la ruelle. C'était un moment décisif. Usant de toute la vigueur de son poignet, Graindorge parvint à debusquei' la jeune femme du jioste ou elle se mamtenait avec tant d'opiniâtreté. La porte céda sous sa main, et il allait sortir quand Gervaise l'arrêta.

— Un mot, un seul mot, dit-elle.

—Quoi encore? dit Évariste.

— Gérentlot est votre bras droit, s ecria-Wlle. Il ne vous sert que parce qu'il ignore nos relatior.s. Je vais tout lui dire; nous verrons s'il se résigiiera encore à être votre instrument.

En achevant ces inots^ elle marcha vers la porte

LE COQ DU CLOCHER. ôo:5

avec un air de décisioa qui ne laissait point de doute sur son dessein. iLvariste n^'avaitpas prévu ce confretemps : sans Gérentîot, l'expédition manquait; ii fallait s'assurer de sa coopération et déjouer le nouvel obstacle : le succès y était attaché. Une inspiration vint au secours de notre héros. Par un mouvement rapide comme la pensée^, il repoussa Gervaise dans Tappartement et en ferma la porte sur elle.

— Au diable les femmes ! dit-il en se dirigeant vers ses complices; il est dit que je les trouverai toujours sur mon chemin.

Gervaise poussa quelques cris ; mais Évariste avait rejoint Gerenflot et Kieussec, et les entraînait déjà du côté de la Chênaie.

UN ENIÊUEMENT.

Lorsque les trois conjurés arrivèrent devant le château des Kochemarne, le jour commençait à baisser et les objets, à chaque instant moins distincts, se resôcntaient des dégradations successives de la lumière. Le vieux manoir ne présentait plus qu'une màôsfe opaque dont les lignes flottaient dans un horizon brumeux, et, à mesure queTombre devenait plus épaisse, le prohl des constructions tendait à se tondrô dans un cadre ténébreux formé par le relief

des montagnes et le sombre feuillage du parc. Les lois de la perspective semblaient troublées dans leur économie; les plans voisins fuyaient peu à peu sous une enveloppe vaporeuse ^ tandis que les plans éloignés se rapprochaient à vue d'œil^ de manière à former une muraille haute et compacte.

Cette obscurité, lentement accrue, favorisait les desseins d'Évariste et de ses auxiliaires. Ils purent ainsi gagner le théâtre de leurs opérations sans être aperçus ni inquiétés, et y combiner les derniers moyens qui devaient assurer le succès de leur entreprise. Le poste d'observation était en face du saut-de-loup où nous avons vu le beau Graindorge exercer son talent en gymnastique et fournir à Rieussec un échantillon des dernières théories issues de cette science. Pour se ménager une vue du côté de la campagne, on avait sur ce point supprimé les haies et les obstacles qui partout ailleurs défeiidaient le parc contre les invasions extérieures. Un simple fossé, garni d'un double revêtement, continuait le système de clôture sans nuire à la liberté de la perspective. Vis-à-vis du vulgaire c'était une garantie suffisante , mais en construisant cet ouvrage les Rochemarne n'avaient pas songé à l'avènement d'Évariste et au perfectionnement des muscles applique au culte de la vertu. Tant il jest vrai que le génie moderne se plaît à accabler de démentis la sagesse de nos aïeux !

De ce point, le découvert était magnifique; l'œil planait sur le parc et en embrassai, l'ensemble. Cinq grandes allées venaient y aboutir-, c'était l'axe où se confondaient les rayons. La plus large de ces

avenues conduisait au vieux cliâteau ; les autres se prolongeaient dans des directions diverses et symétriques, en s'épanouissant comme les baleines d'un éventail. Des éclaircies avaient été ménagées çà et là, si bien que peu de mouvements échappaient à un œil curieux placé au centre de cet observatoire. •

Le premier soin d'Évariste, rendu sur les lieux, fut d'assurer ses moyens de fuite. La voiture de voyage , attelée de deux vigoureux chevaux , fut cachée derrière un massif àportéedu regard. GérenfÎQt pouvait la surveiller tout en demeurant à son poste. Des planches de chêne au moyen desquelles on devait improviser un pont furent amenées sur les bords du fossé et servirent de siège à Évariste et à ses amis. Ces préparatifs achevés, il ne restait plus qu'à attendre l'événement. Les exécuteurs étaienf prêts; il ne manquait plus que la victime.

Cependant chacun de ces hommes apportait sur le terrain des dispositions différentes. Évariste avait toute la confiance et Taudace du général d'armée. Son instinct le portait vers les aventures ; il en aimait les chances , il en affrontait volontiers les périls. Aussi n'éprouvait-il d'autre émotion que celle de l'attente; il craignait que le hasard ne s'en mêlât et ne lui ravît les honneurs d'une expédition si bien conçue. Son œil, plongeant dans les voûtes de verdure , cherchait à distinguer au loin la robe blanche, objet de cette savante stratégie*Avait-il cru entrevoir l'apparition souhaitée, à l'instant même, d'un geste impérieux, il imposait silence à ses compagnons, et les forçait à prendre le long des berges, une position horizontale^ imitant en ceci la tactique

2ij6 LE COQ DU CLOCHER

du chasseur à rapproche du gibier. Évariste était donc un acteur sérieux, jouant son rôle en conscience et disposé à poussêff les choses jusqu'au dénaûnient. V

Il n'en était pas de même de Jules Rieussec : évidemment,, il se trouvait là à son corps défendant. Evariste l'avait poussé dans cette afiaire comme on pousse un taureau aux combats du cirque, à force de coups d'aiguillon. Sans la crainte que lui inspirait, son impérieux mentor, sans cette fausse honte qui conduit tant 4e gens au mal, vingt fois il eut quitte la place. Sïl y restait, c'était d'une façon passive, pai^ un dévouement machinal et inerte. Dans son for intérieur, il faisait des vœux hostiles à l'expédition et trahissait par la pensée la cause à laquelle il avait Toué son bras.

Quant à Gérenflot, il assistait à cette campagne aviec le calme le plus philosophique. Dès que Graindorge avait conmiandé , toute rétlexion devenait superflue. L'honneur de marcher sous ses ordres lui suffisait; il ne voyait rien au delà. Seulement, il avait quelque peine à contenir les intempérances habituelles de sa langue, et plus d'une ix)is il se fit rappeler à l'ordre par le chef de l'expédition :

— ^Monsieur Jules, disait-il à demi-voix à Rieussec, lie croiiait-on pas que nous sommes dans une salJe de bal?

— Dans luie salle de bal? répondit Pjeussexi, comment cela?

— C'est tout simple, ajoutait Gérenflot : que fautil pour un biil? Des violons et des illuminuLions. Ayez des iiiuminations et des violons^ et \ûus aurez lui

bal. Qu'est-ce qu^il y avait de plus l'autre jour chez le sous-préfet?

• — Eh bien, après? dit Rieussec^ où vois-tu des violons?

— Si je ne les vois pas, je les entends, répliqua Gércnflot. Faudrait être sourd pour ne pas jouir de cette musique ! Tenez, tenez !

En même temps, il imitait les grenouilles qui remplissaient le fossé de leurs coassements, et troublaient le silence de la nuit par un concert plus sonore qu'harmonieux :

— Voilà un orchestre, j'espère? ajouta philosophiquement Gérenflot, et qui se rafraîchit à peu de frais. Premier article du bal, la musique; deuxième article, les illuminations.

— Où les aperçois-tu? dit Rieussec.

— Où? répliqua Gérenflot; vous êtes donc aveugle à cette heure comme vous étiez sourd tantôt? Voyez donc ! voyez donc !

Il lui montrait les lampyres qui garnissaient les bords du fossé, et les lucioles qui traçaient dans l'air leur sillon éphémère. L'humidité avait attiré sur ce point un nombre infini de ces insectes, et ils y jetaient un tel éclat, que la berge en était comme illuminée.

—En voilà, des lampions ! ajouta triomphalement Gérenflot, et dont le suif n'est pas cher. Quant aux orgeats, vous avez l'air du soir, qui les remplace avantageusement. Bal complet, comme je vous le disais.

Gérenflot aurait poussé plus loin son système d'analogie, si la main d'Évariste ne se fût appesantie «w sont épaule.

— Chut! dit notre héros; voici que ça chanife; altenlion! Et loi-, bavard, ajouta-t-il en s'adressant à répoux de Gervaise, mets ta langue au croc,, ou je te coule dans le fossé.

—C'est convenu, dit Gérenflot avec son stoïcisme ordinaire; je n'aurais que ce que je mérite.

Jules Rieussec s'était mis sur son séant et cherchait à voir ce qui motivait cette alerte. Il n'aperçut qu'un rideau de verdure impénétrable et immobile; son œil se fatigua vainement à en sonder les profondeurs.

— Qu'est-ce donc? qu'as-tu aperçu? demanda-t-il à Graindorge.

— Rien; mais l'heure approche, répondit celui-ci. Les lumières du château se sont déplacées ; on sort de table ; c'est l'instant décisif. Gérenflot, ajouta-t-il d'une voix de commandement, veille à l'allée de droite; toi, Rieussec, soigne l'allée de gauche; pouf moi, je me charge de la grande avenue : c'est par ce côté que doit venir la belle enfant. Voici dix jours consécutifs que j'observe sa manœuvre ; elle n'y a pas manqué une seule fois. A huit heures, montre en main, elle arrive devant le fossé. Ainsi, attention! chacun à son poste !

A ces ordres donnés avec une précision impérative, le plus grand silence s'établit. Gérenflot lui-même parvint à se vaincre et ne songea plus qu'à sa consigne. U s'agissait de découvrir un point animé au milieu de ces masses immobiles. Tous les trois, l'œil fixe, l'oreille au guet, le cou tendu, gardèrent pendant vingt minutes une attitude que les héros de Cooper , Bas-de-cuir ou OEil-de-faucon, n'eussent point désavouée. C'était la dernière expression du

recueillement et du silence. Il n'était pas de mouvement, pas de bruit d'insecte qui pût se dérober à une surveillance aussi assidue. On ne pouvait mériter le succès par phis d'efforts,, ni racheter par une attention plus méritoire.

Cependant, lorsqu'une demi-heure se fut écoulée dans cet anéantissement, une réaction commença à âe produire. Rieussec ressentait quelque lassitude dans la région cervicale, et Gérenflot comprenait, aux démangeaisons de sa langue, que cet état de chose ne se prolongerait pas sans inconvénient. Le silence devint moins profond, moins absolu; un membre de la bande se moucha, un autre se permit d'éternuer. La nature reprenait ses droits; Évariste lui-même éprouvait une souffrance morale. C'était l'impatience de tenir sa proie, c'était la crainte de la voir s'échapper. A mesure que les heures fuyaient, il sentait le fiel arriver à son cœur, tandis que Rieussec respirait plus librement et adressait au ciel de secrètes actions de grâce. L'âme de Gérenflot était au-dessus de pareilles émotions, mais le silence pesait à l'un de ses organes essentiels.

Dans le plan d'Évariste, le fossé ne devait élre franchi qu'au moment décisif et lorsque la proie serait à portée. Avant de violer les clôtures et de braver les foudres du Code pénal, il fallait s'assurer de ne pas le faire en pure perte. C'était une pensée sage; Évariste aurait dû s'y tenir. Le désappointement et la colère le poussèrent vers les moyens%xtrêmes. Réunissant Rieussec et Gérenflot dans une sorte de conseil de guerre .

— Mes amis, leur dit- il, la fatalité s'en mêle, rien

ne paraît. Il y a là-dossous quelque chose d'incompréhensible ; il faut réclaircir.

— Si nous regagnions Saint-Sylvain? dit Jules, ramené vers ses inspirations de prudence.

— Y songes-tu, mon fils ! répondit vivement Graindorge. Quitter la partie au moment où le sort peut encore se déclarer pour nous 1 Allons donc !

—C'est juste, dit Gérenllot, qui se rangeait taujours du côté d'Évariste.

— Il n'y a pas à balancer, poursuivit notre héros ;^ un dernier effort peut tout rétablir. Vous allez m'attendre ici en continuant à veiller avec soin. Moi, je vais pousser une reconnaissance dans le parc. Il faut que j'aie le cœur net de cette affaire.

Évariste avait à peine achevé ces mots, qu'il prit son élan, et à l'aide de la gymnastique appliquée à la morale il se trouva de l'autre côté du fossé. Ce fut avec un certain orgueil qu'il foula le sol ennemi : cet orgueil ne lui fit pas oublier néanmoins les conseils de la prudence. Au lieu de suivre hardiment l'avenue, il s'engagea derrière les charmilles, et ses deux compagnons le perdirent bientôt de vue. Gérenflot n'attendait que ce moment pour se remettre eo haleine.

^Monsieur Jules, dit-il en poussant Rieussec du coude.

— Qu'y a-t-il, Gérentlot? répliqua celui-ci-

' — Ce n'est guère gai, notre campagne, tout de même. On ne peut seulement placer uû pauvre petit mot.

— Comme tu le dis, Gérenflot, c'est assez triste, répondit Rieussec avec un bâillement sonore.

— Si nous en sommes quittes pour des rhumes de cerveau, il y aura du bonheur. Avec ça que c'est une affaire manquée.

— Tout ce qu'il y a de plus manqué, dit Rieussec.

— On aura eu vent de la chose^ ajouta Gérenfîot. Nous en sommes pour nos frais. Sentez-vous quelle humidité dans l'air ?

— Le fait est que je préférerais être ailleurs, dit Rieussec.

— La drogue est soignée ! Deux heures de planton tans compter le courant. Un joli tête-à-tête avec des grenouilles ! ajouta mélancoliquement Gérenflot.

— Et ton billard ! lui dit Rieussec, agrandissant à dessein la blessure.

—Ne m'en parlez pas, répondit le maître du Café du commerce : c'est mon tourment, c'est mon cau- -chemar. Toute une soirée dehors. Savoir encore (Comment Gen'aise le prendra !

Rieussec allait répondre quand Évariste parut sur le bord opposé. x\utant qu'on pouvait en juger à cette distance, il était en proie à une émotion vive :

— Chut ! s'écria-t-il d'une voix contenue, voulez- ^ous vous taire, maudits bavards !

11 s'effaça en même temps derrière la charmille, ée manière à n'être aœrçu que de ses compagnons.

— A plat ventre sur la berge! s'écria-t-il.

■** Gérenlîot obéit en saldat; mais Jules Rieussec voulut connaître le motif de cette manœuvre.

— Qu'est-ce donc ? dit-il d'une voix émue.

— A plat ventre! répéta Graindorge avec colère.

Cette fois, Jules céda et prit une position pres- <yie horizontale. Cependant il tournait la tête du

côté d'Évariste comme im homme qui se résigne machinalement et n'a pas la conscience de ses actes. Notre héros vint au secours de son embarras.

— Ne vois-tu donc rien? lui dit-il; regarde vers Tavenue; le ciel nous vient en aide.

Rieussec souleva la tête avec précaution et dirigea les yeux vers le point que lui indiquait Évariste. En effet, celte alerte n'était pas sans motif. Une ombre confuse encore se dessinait dans le lointain et s'avançait lentement du côté des conjurés. Gérenflot et Rieussec s'effacèrent de leur mieux derrière la saillie de la berge, tandis que Graindorge tournait la charmille de manière à prendre l'ennemi à revers. L'ombre s'avançait toujours, et, à travers l'épaisseur du feuillage, notre héros entrevoyait la beauté de ses rêves et sa robe blanche, qui lui donnait l'air d'une fée de la nuit. Quel moment ! le cœur d'Évariste succombait sous le poids des émotions. Il sut pourtant en rester maître. Le succès de l'affaire dépendait de son sang-froid. Mesurant ses pas sur ceux de sa victime, il ne quitta son rempart de feuillage que lorsqu'elle fut arrivée à la limite même du parc, en face du fossé. Alors il se démasqua et courut précipitamment vers sa proie.

—A moi ! dit-ii d'une voix assez élevée pour être entendu de ses compagnons.

Rieussec et Gérenflot se levèrent ensemble, comme si un ressort les eût fait mouvoir, et se mirent à remplir leurs fonctions de pontonniers. Mais à peine s'étaient-ils emparés des planches de chêne, qu'ils dntejidireiit une voix crier :

— Au voleur! au secours!

Cette voix n'avait ni la fraîcheur ni le timbre de celle d'une jeune fille. Gérenflot n'y comprenait rien et ouvrait de grands yeux ébahis, quand il reçut en plein le\hoc d'un homme qui toml a auprès de lui en le renversant. C'était Évariste; un nouveau temps de gymnastique appliquée aux mœurs venait de le jeter du côté de la grand' route. Il se releva, à demi brisé; et^ tendant la main à Gérenflot, qui avait éprouvé une détérioration au moins égale :

— Détalons ! s'écria-t-il ; on va nous poursuivre.

Ils dégagèrent la voiture du fourré, et partirent au plus grand trot du cheval. Les cris au voleur/ qui se répétaient au loin semblaient leur donner des ailes.

Cependant ni Rieussec ni Gérenflot ne savaient le mot de l'énigme. Ce fut seulement aux approches de Saint-Sylvain qu'Évarisle put leur dire :

— Voilà une campagne qui en vaut deux : j'ai failli enlever un généra) de cavalerie.

C'était en effet le général Rochemarne qu'Évariste avait surpris dans sa promenade du soir. Une robe de chambre en étoffe blanche avait aidé à la méprise : la nuit avait fait le reste. Qu'on juge de la confusion de nos héros, après une aventure aussi étrange. La faute était commise; il fallait la réparer tant bien que mal. On s'empressa d'effacer jusqu'aux traces de cette équipée ; la voiture rentra dans Saint- Sylvain le plus mystérieusement du monde, et chacun des acteurs prit le chemin de son domicile. ^ # En retournant vers le sien, Évariste songea à Gervaise. Qu'était-elle devenue, et comment l'établissement de Gérenflot aurait-il pu se passer de ses deux

maîtres? Graindorge hâta le pas, afin de délivrer Gervaise et de la rendre à ses clients. Quelle fut sa surprise, lorsqu'il trouva son appartement vide! Point, de traces d'effraction, rien qui indiquât une sortie violente, et pourtant Gervaise ne s'y trouvait plus. Elle était alors assise devant son comptoir, plus radieuse que jamais; et quand Gérenflot rentra, les habits en désordre et un peu écloppé, elle lui dit :

— Eh bien, Monsieur, vous aussi vous allez conrlr le soir du côté de la Chênaie?

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