‹ Le coq du clocherChapitre 14 sur 21 · L'ÉTOILE DU PÈRE JOBLET · texte numérisé non relu

L'ÉTOILE DU PÈRE JOBLET

Le lendemain et les jours suivants, il y eut rumeur dans Saint-Sylvain. Les événements de la nuit s'étaient ébruités; et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, on ajoutait aux faits réels une foule de détails imaginaires. Au lieu d'une simple surprise, il s'agissait d'une attaque à main armée. Le jardinier du château prétendait avoir compté jusqu'à douze liandits; encore ne comprenait-il pas dans ce nombre ceux qui s'étaient elfacés derrière les broussailles. A l'entendre, ils avaient un arsenal lomplet, et, en témoignage, il montrait les planchtis de chêne qu'il avait trouvées sur le théâtre de l'ao tion.

Ces récits, passant de bouche en bouche, arrivèreot aux oreilles du procureur du roi, qui s'empara de l'alfaire et fit une descente sur les lieux. On lui DiontriTies pièces de conviction recueillies par le jai^dinier; il les séquestra dans rintérét de l'instance. On le conduisit vers l'endroit où le viol des clôtures sétait accompli ; il étudia le terrain en homme qui Suit tirer parti des moindres indices, demanda au sol, au feuillage, à Therbe des fossés, aux saillies du mur, les révélations que Ton peut attendre de témoins .nanlinés; examina les vestiges des malfaiteurs, mesura i'enipreinte de leurs pas, enfin poursuivit sa tâche avec une habileté et une conscience dignes d'un meilleur sort. Le glaive de la loi n'était pas déplacé dans ses mains. Il y déployait un beau talent pour l'escrime : malheureusement, il lirait au mur.

L'examen des lieux une fols achevé, il restait un point délicat : c'était l'interrogatoire du général, seul témoin du forfait. Le procureur du roi voulut y procéder sur-le-champ; il se présenta au château, assisté de son greffier. On devine quelle impression produisit la vue de ces robes noires sur l'ancien mesue de camp des chevau-légers. Des fonctionnaires du régime nouveau sous un habit-qui lui était particulièrement odieux, en fallait-il davantagepour réveiller ses colères? Il se contint pourtant; mais il se retrancha derrière une réserve obstinée. Aux questions du magistrat, il opposait des réponses sèches et vagues. Au lieu de se prêter aux exagérations da dehors, il s'étudia à réduire les proportions du délit, de manière à le rendre indigne de l'attention

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de la justice. Cela se conçoit ; il voulait avant tout se soustraire aux ennuis d'un procès criminel. Engager le nom des Rochemarne dans un débat de cour d'assises ; le rendre, lui et sa famille, le jouet des oisifSj la fable du moment, était une torture qu'à aucun prix il ne voulait encourir. Le repos et l'honneur des siens ne lui paraissaient pas trop payés par l'impunité de quelques malfaiteurs.

On devine ce qu'une pareille disposition jeta de trouble et d'incertitude dans l'affaire. Le magistrat eut beau se montrer ferme et poli, ingénieux et pressant, le vieux gentilhomme resta enfermé dans son laconisme et dans son dédain. Plus les instances étaient vives, plus il se tenait sur ses gardes. Ce système eut un plein succès : l'agent de 4a vindicte publique quitta la Chênaie sans y avoir recueilli les éléments d'une instruction viable. On verbalisa pour la forme ; et les planches de chêne, seul corps du délit, furent transportées au greffe. Les choses en restèrent là.

Cette intervention judiciaire n'eut qu'un effet, celui de prouver à ceux qui avaient trempé dans le complot la nécessité d'un profond mystère. L'expédition avait si mal tourné, qu'aucun des acteurs n'était tenté de s'en faire gloire. Évariste, ordinairement si fanfaron, donna l'exemple du silence; il tira un voile sui^son échec, et, s'associant à sa pensée, ses deux compagnons en chassèrent jusqu'au souvenir. Cervaise seule aurait pu révéler le mol^uc l'enigme, et remettre les gens du roi dans le bon chemin; mais la jeune femme avait atteint son but. Désormais entre la Chênaie et le beau Graindoi ge s'é-

levait un obstacle difficile à franchir : le château était sur ses gardes ; il restait peu de chances à une guerre de surprises. Gervaise, d'ailleurp^, y avait pourvu^ et aux manœuvres d'Évariste eîîe avait opposé des manœuvres non moins savantes. Ainsi, tout conspirait à couvrir cette aventure du manteau de l'oubli : héros ou témoins y aidaient de leur mieux. De là ce vague dans lequel elle resta toujours ensevelie. Ni Févasion de Gervaise, ni la lettre anonyme au général RochemarnC;, ni la prudence de Gabrielle n'eurent d'explications^ tant on s'accordait de divers côtés à fuir ce terrain brûlant et à éloigner des récriminations réciproques.

Un seul homme n'oubliait pas les scènes de cette élrange nuit et s'en inspirait comme d'un nouveau motif de haine : c'était le général Rochemarne. L'accusation à laquelle il s'était refusé devant le procureur du roi, il la poursuivait dans sa pensée. A se» yeux, un seul homme avait pu violer audacieusemeni l'enceinte du château, et cet homme avait des complices. Toutes'^îés fois qu'il s'interrogeait là-dessus, sa colère nommait Gélestin Yauxbelles. Quel autre que lui aurait pu pénétrer dans le parc? Sa passion et son intérêt étaient d'accord pour lui conseiller un éclat, et ses connivences dans la maison le lui rendaient facile.

—C'est lui, se disait-il, mes pressentiments ne me trompent point. C'est lui ; il aura envoyé ses sbires. Gabrielle était du complot, la marquise aussi; ma présence seule aura tout fait manquer. Ah ! Monsieur le robin, vÔus voulez engager la lutte; eli bien, morbleu! je l'accepte. 11 ne sera pas dit qu'un \ïvu\ aol*

dat coînme moi aura reculé devant un grimaud à rabat. Vraiment ! Messieurs, vous y prenez goût? Ce n'est point assez de nous avoir ravi Tempire^ de nouîs avoir débusqués de position en position, de ne nous laisser qu'un vain titre en fait de pouvoir, et pour toute gloire l'honneur de n'avoir rien de commun avec vous! cela ne vous suffit plus. Après nous avoir dépouillés, vous voulez nous déshonorer? il vous faut maintenant plus que notre argent, plus que nos grandeurs, plus que notre puissance : il vous faut nos filles ! Vous voulez mêler votre sang à celui des descendants de Robert le Fort ! Halte-là ! ceci comble la mesure. Nos filles. Messieurs, vous ne les aurez pas vivantes ! Essayez d'y toucher !

Le vieux gentilhomme s'habituait ainsi à voir dans Vauxbelles un ennemi acharné, capable de tous les excès comme de toutes les violences. Il ne s'ouvrait à personne de ses soupçons : mais cette réserve même ne servait qu'à en accroître l'énergie. Tout lui portait ombrage, tout l'inquiétait. Décidé à préserver le nom des Rochemarne d'une déchéance imminente, rien ne lui coula pour atteindre ce but. La marquise et sa fille furent traitées en ennemis ; il mit la Chênaie au régime d'une place conquise. Jamais geôlier ne se montra ni plus farouche ni plus défiant, c'était une obsession intolérable. En vain la marquise apportait-«^.lle la plus grande réserve dans ses démarches, îe général n'y voulait voir qu'une tactique pour mettre sa vigilance en défaut Rien n'àvait lieu au château qu'il ne l'interprétât dans un sens défavorable; on eût dit qu'il n'y avait plus rien en M du gentilhomme.

La marquise aurait pu se révolter contre ces procédés blessants : elle aima mienx les supporter en silence. \1 lui semblait impossible qu'un pareil despotisme se prolongeât; elle n'y vit qu'un caprice de vieillard, une lubie passagère. Le temps et la patience devaient en triompher. D'ailleurs, le générai était devenu, après la mort du marquis, le chef naturel de la famille; et, en se résignant, M^^ de Rochemarne ne faisait que suivre les traditions de déférence et de hiérarchie communes aux grandes maisons. Elle laissa donc le vieillard s'emparer du gouvernement du château et y donner des consignes sévères. Aux yeux de la domesticité, l'événement récent justitiait de pareilles mesures. Yis-à-vis du dehors, elles avaient un motif; c'est seulement à l'égard des châtelaines que ce luxe de précautions était sans excuse.

Depuis l'entretien orageux de l'Orangerie, le nom de Vauxbelles n'était sorti de la bouche d'aucun des habitants de la Chênaie. Cependanttous y songeaient: la marquise avec intérêt, Gabrielle avec douleur, le général avec colère. Parfois seulement, quand leur surveillant les laissait libres, les deux femmes échangeaient quelques mots au sujet de l'absent. Que pensait-il de ce séquestre absolu? Que faisait-il? Ne devait-il pas les accuser d'indifférence, y voir un commencement d'abandon? Gabrielle était surtout ingénieuse à se créer ces tourments dont le cœur se nourrit à défaut de joies ; elle voyait, dans ce régime presque militaire, la fin de son rêve et le deuil de ses amours.

De son côté Célestin ne savait quel parti prendre.

Tant que le général habitait le château, la prudence lui commandait de n'y point paraître. Il connaissait le vieillard, ses préjugés, son caractère irascible : cela suffisait pour qu'il se tînt à l'écart. C'était d'ailleurs ainsi qu'il en agissait toutes les fois que la marquise avait quelques hôtes. Ses visites cessaient à l'instant et s'ajournaient jusqu'au moment où Tobstacle aurait disparu. Cette fois, la présence d'un importun se prolongeait, et Célestin commençait à en concevoir quelque inquiétude. Sans doute il était loin de soupçonner la gravité de l'orage qui le menaçait et d'imaginer jusqu'où allaient les défiances du général. Cependant il se sentait troublé, triste, malheureux d'une séparation si longue. L'aventure du parc avait fait quelque bruit; il eut voulu s'en expliquer avec la marquise et s'assurer s'il n'y avait pas là-dessous quelque équipée d'Évariste.

Deux semaines s'écoulèrent sans rien changer à cette situation. Le général n'avait pas quitté le château et la porte en semblait murée. A plusieurs reprises, Célestin avait dirigé sa promenade de ce côté dans l'espoir de saluer Gabrielle, de lui parler même, si loccasion s'en présentait. Toujours son attente avait été déçue : il n'avait rien vu, si ce n'est les clôtures sévères du parc. Une grille inflexible s'opposait à ses recherches et des gardiens surveillaient ces allures d'un œil défiant. Personne aux croisées, personne sous les ombrages; partout un silence et une immobilité qui donnaient à la Chênaie l'aspect d'un tombeau. Chacune de ces courses était pour Célestin un désappointement cruel, et il en revenait le cœur navré.

Un joiir^ il ne put résister à Tinquiétude que lui causait cet isolement^ et voulut rompre le charme qui semblait peser sur la Chênaie. Y pénétrer luimême eût été une témérité trop grande, il ne fallait pas perdre en un instant le fruit d'une longue réserve; mais Joblet pouvait aller au château et demander à voir ces dames; cette démarche suffisait. A peine frappé de cette idée, Célestin s'empressa de la mettre à exécution; il fit venir son vieux serviteur.

— Joblet, lui dit-il, laisse là ton service; j'ai à disposer de toi pour toute la journée.

En homme ponctuel, Joblet n'aimait pas à être dérangé de ses fonctions ordinaires; cependant il s'inclina avec une entière résignation.

— Tuvaspartir pour la Chênaie, ajouta son maître.

Ce mot arracha auvieux serviteur une exclamation qui tenait à la fois de la surprise et de la douleur. Ses plus tristes souvenirs se rattachaient au château des Rochemarne; c'est là qu'avait eu lieu sa dernière et lamentable aventure. Aussi sa voix prit-elle un accent suppliant :

— A la Chênaie, Monsieur! dit-il.

— Oui, Joblet, à la Chênaie, poursuivit Célestin sans tenir compte des angoisses du pauvre homme; tu entreras au château et tu demanderas des nouvelles des dames de Rochemarne.

— Des nouvelles... tout simplement... n'est-ce pas? répondit le vieux serviteur sans se rendre compte de la valeur de ces paroles.

— Tâche surtout d'arriver jusqu'à la marquise, ajouta Célestin ; c'est une démarche de politesse. Et point de relard, Joblet; pars sur-le-champ.

Il n^y avait pas à recuier. Tordre était formeLLe vieux serviteur sortit de chez son maître en élevant ses mains jointes vers le ciel ets'écriant :

— A la Chênaie! à la Chênaie!

On eût ditqu'il marchait au supplice. Cependant le devoir parlait; Jobîet ne recula pas. Il monta dans sa c^iambre, afin d'y endosser son costume de cérémonie; c'était la victime que Ton pare pour le sacrilice. Il revêtit sa culotte de bombasine, son habit couleur tabac d'Espagne^ chaussa ses bas de soie et ses souliers à boucles d'argent^ couronna le tout par le gilet en demi-brocart que lui avait donné la présidente à Tépoque du mariage de Louis XVI ; puis, s'approchant du miroir, il adressa un coup d'œil à sa queue en salsifis, qui ne s'était jamais abandonnée à une pose plus soucieuse et plus mélancolique. Ainsi armé de toutes pièces, il quitta l'hôtel et s'achemina vers la Chênaie par le petit sentier qui côtoie l'Argentine.

A mesure qu'il s'engageait dans ce fatal chemin, des émotions plus pénibles venaient l'assaillir. C'est ici qu'il avait franchi linondation avec l'eau jusqu'à la ceinture, c'est près de cette charmille que le garde-champêtre lui avait mis la main sur le collet, comme il eût pu le fiiire à un grand criminel. Ces idées étaient autant de fantômes qui poursuivaient Joblet et ne lui laissaient pas toute sa liberté d'esprit.

— Cet endroit est un lieu de malheur ! s'écriait-il. Parions qu'il m'arrivera encore quelque chose. C'est ma mauvaise étoile qui me pousse ; je cours à un abîme, je le sens.

Joblet arriva à la grille du parc dans cette dispo-

sition d'espril et agita d'une main tremblante la cloche qui annonçait la présence d'un visiteur. Impossible de rendre le trouble qui respirait dans toute sa 'personne. Ses jambes flageolaient d'émotion, sa qaeue en salsitis cherchait un abri dans les profondeurs du collet. Un homme doiit le bras vient de verser des flots de sang n'aurait pas donné le spectacle d'une contenance plus équivoque et d'une conscience plus ravagée. On ouvrit, et à l'aspect dft (le celui qui remplissait cet office, Joblet fut aa moment de défaillir. Il restait en place, aussi blanc qu'un linceul, et comme si la foudre l'eût frappé.

— Entrez-donc,dit une voix rude.

C'était celle du garde-champêtre, qui avait opéré l'arrestation du serviteur de Vauxbelles. De là sa stupeur. 11 parvint néanmoins à se maîtriser et à faire quelques pas dans la cour du château.

— Que désirez-vous ? demanda le cerbère.

Joblet se souvint du but de son voyage, et d'une voix qu'entrecoupait l'émotion :

— Voir les dames de Rochemarne, répondit-il.

Ge ne fut pas le garde-champêtre qui lui répondit celte fois.

—Une veut cet homme ? s'écria un vieillard qui gurvhit avec les airsimpérieux d'un maître. Pourquoi lui avez-vous ouvert, Guillaume?

—Dame 1 mon général, répliqua humblement le cerbère, il demande M'°e la marquise. ^

.Mandant que ces mois s'échangeaient, Joblet cherchait à s'eilacer et à prendre le chemin des apparteineiils, comme un homme à qui les lieux sont l'îmi»ii(;rs. Le vieillnrd le rappela :

—Eh bien ! dit-il. où courez-vous donc ainsi?

Joblet s'arrêta dans l'attitude d'un coupable et ne trouva point de réponse. Le général le rejoignit^ et fixant sur lui un regard froid et pénétrant :

— De quel part venez->ous, ajouta-t-il d'un ton brusque,, et qui vous envoie vers ces dames?

Gélestin n'avait pas donné pour instruction à Joblel de faire un mystère de son nom. 11 s'agissait d'une politesse, et rien de plus. Aussi le serviteur n'éludat-il point l'explication :

— M. Célestin Vauxbelles! répondit-il.

L'effet que produisirent ces deux mots fit regretter à Joblet de ne pouvoir les reprendre. Les yeux gi'is du vieillard lancèrent des éclairs, ses sourcils se contractèrent en se hérissant; un tremblement nerveux agita ses lèvres :

— M. Célestin Vauxbelles! dit-il; vous lui appartenez donc?

— J'ai cet honneur, répondit Joblet, retrouvant quelque assurance pour parler de son maître.

Par une circonstance singulière, le garde-champêtre venait de se rapprocher des deux interlocuteurs et de reconnaître son coupable.

— Tiens ! s'écria-t-il, c'est le gaillard que j'ai arrêté dans les clôtures il y a un mois.

Terrible coïncidence ! Joblet avait été arrêté en flagrant délit, et il appartenait à l'homme à qui le général attribuait l'attentat commis sous ses yeux. -

— Vous êtes donc l'un de ses sbires? dit-il à Joblel, l'un de ses spadassins? Allez, Monsieur, vous êtes heureux que je ne veuille pas faire de scandale; sans

cela vous ne sortiriez d'ici que pour tomber entre les mains de la justice. A votre âge! fi donc!

En même temps, d'un geste impérieux, il lui montrait la porte du château. Joblet n'en demanda pas davantage; il s'élança de toute la vigueur de ses jambes et regagna la route de Saint-Sylvain.

—Eh bien! s'écriait-il amèrement, avais-je tort de dire que cet endroit-ci ne me vaut rien ? Voici deux fois que je suis au moment d'y laisser ma tête ! Quelle leçon ! ajoutait-il, quelle leçon !

En rentrant à l'hôtel, il répétait encore ce refrain, et ne pouvait se consoler de sa double infortune.

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