LE DÉPART
La marquise se sentait poussée à bout; on eût dit que son beau-frère s'appliquait à combler la mesure. Son despotisme prenait chaque jour des formes plus acerbes, un caractère plus blessant. Au point où en étaient les choses, de tels procédés n'avaient qu'une excuse, une triste excuse, celle d'un affaiblissement des facultés mentales. L'irritation du vieillard touchait à l'égarement. Tantôt colérique jusqu'à la fureur, tantôt triste jusqu'au désespoir, il semblait en proie aux désordres qui signalent les lésions du cerveau. Parfois, on le voyait rôder dans les cours
et le long des clôtures, comme aurait pu le faire un chien de garde, examiner les passant d'un air soupçonneux, et les suivre de rœiijusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue. D'autres fois, il venait s'établir auprès des deux femmes, les épier, les obséder, comme un accusateur muet, sans que rien pût les affranchir de cette odieuse inquisition ou rompre ce silence farouche. Il fallait prendre un parti; on avait affaire à un malade. La Chênaie ressemblait à une prison; la dignité de la marquise et de sa fille commençait à souffrir de ce séquestre. On en parlait au village ; le bruit s'en répandait jusqu'à Saint-Sylvain. M™« de Rochemarne comprit qu'il était temps d'agir; on va voir tout à l'heure comment elle concilia le soin de son propre honneur et les égards dus au chef de sa famille.
Quelques jours après l'expérience malheureuse de Joblet, Vauxbelles allait se mettre à table. Il était onze heures du matin; peu à peu les importuns avaient été éloignés , lorsqu'Évariste entra à sa manière, en conquérant.
—Comme ça se rencontre, dit-il en voyant la nappe mise; et moi qui n'ai pas déjeuné! Bonjour, Célestin! Ça va bien, tant mieux; moi aussi. Père Joblet, ajouta-t-il en se tournant vers le serviteur, un couvert et quatre œufs de plus à l'omelette. C'est ce qui s'appelle arriver à la minute.
Cette invasion avait été si brusque, et Graindorge parlait avec tant d'abondance, que Vauxbelles eut à peine le temps d'adresser un geste amical à ce convive improvisé. Évariste prit position devant la table: Joblet seul resta immobile.
—Eh bien! mon vieux, dit notre héros en remarqvast cette attitude, qu'avons-nous donc ? Nous voilà ÛÉB comme un fantassin au port d'armes ! N'avez- Toas point entendu, père Joblet? On vient réclamer de vous le bifteck de Tamitié et la côtelette du dévoûment. En route, mon brave homme, et servez chaud.
Jobict, élevé dans le monde parlementaire, était peu habitué à ce langage; il s'en révolta, et aurait désobéi, si un geste de Célestin ne Teùt ramené à de meilleurs sentiments. Il apporta un couvert et ne se Teogea qu'en mettant dans son service une pointe de brusquerie. Son bout de queue, proprement ficelé, se relevait en pointe vers le ciel et prenait des airs mutins et menaçants. On voyait fermenter là-dessous une rancune sourde, compliquée de griefs antérieurs.
—Mon bon Célestin, ditÉvariste en s'adjugeant un copieux morceau de filet de bœuf, et l'arrosant d'un petit vin du crû qui n'était point dépourvu de mérite, ce n'est pas sans motif que je viens m'asseoir à ta table. Tu appartiens à tout le monde; on ne peut plus te rejoindre seul. Cependant ton intérêt exigeait quejetevisse,etme voici. Quand il s'agit d'un ami, je ne recule jamais devant les difficultés. Père Joblet, ajouta notre héros en se retournant du côte du serviteur des Vauxbelles, il existe dans la maison un Fomard^qui m'a laissé des souvenirs pleins de charme; c'était perlé, velouté, avec du nerf et un bouquet sans pareil. Serait-il possible, mon vieux, de renouveler connaissance avec ce liquide ?
L'indignation de Joblet était sur le point d'éclater;
228 LE COQ DU CLOCnER.
ces façons de maître de la part d'un étranger bouîe- Tersaient toutes ses notions d'économie domestique. Cependant Vauxbelles appuya l'insinuation d'Évariste d'un ordre si formel, qu'il fallut se résigner.
—Deux fioles seulement, mon vieux, ajouta notre héros, au moment où le serviteur prenait le chemin de la cave. Point d'excès : nous avons à causer d'affaires.
Graindorge continua ce rôle pendant tous le cours du déjeuner, au grand scandale de Joblet. Ce fut lui qui régla le service. Il avait ici un éloge à donner, là un reproche à faire. Ce salmis était manqué; cette mayonnaise était réussie; ainsi du reste. A chacun de ces actes d'autorité répondait une nouvelle révolte de l'intendant des Vauxbelles, et quand il cédait, c'était avec la douleur d'un esprit économe devant une maison livrée au plus affreux pillage. Cette anxiété se prolongea jusqu'au dessert, où Evariste passa en revue diverses variétés de liqueurs, en allant du grave au doux et du doux au grave, suivant lei conseils du goût et les caprices de la poétique.
Cependant Vauxbelles attendait que son convive entrât en matière. Il le connaissait; il savait qu'Évariste cachait une habileté réelle sou« des airs évaporés. En venant le surprendre ainsi , Graindorge avait un but : lequel? Vauxbelles cherchait à le pénétrer, quand notre héros éclaircit ses doutes :
—Mon bon Célestin, dit-il avec une voix que le Pomard avait attendrie, tu n'ignores pas quel intérêt je te porte?
Le député ne répondit que par un geste d'assentiment; il y ajouta un coup d'oeil pour Joblet. Celui*
ci se retira ; les deux amis restèrent seuls, Évariste continua :
—A quoi bon les périphrases ? dit-il en donnant à sa voix une gravité mélancolique. Tu es menacé, je viens te le dire.
—Bah! s'écria Vauxbelles.
— Le mot est parti, continua Évariste, je ne le relire pas. Tu es menacé, tes actions sont en baisse. C'est dur à avouer, mais c'est comme ça.
— Encore faut-il savoir pourquoi, dit Célestin, frappé dans l'endroit sensible et au défaut de la cuirasse.
— Le sait-on jamais? ajouta Évariste. L'électeur est si capricieux ! On prend un homme et on le quitte, sans se bien rendre compte de la chose. Tandis qu'il plaît, tout ce qu'il fait est bien ; commence-t-il à déplaire, rien de lui n'est pris en bonne part. On parle de l'inconstance des flots; celle de l'électeur ne lui cède qu'en un point : c'est qu'elle est moins an* cienne.
—Allons au fait, dit Vauxbelles, que l'impatience gagnait; as-tu recueilli quelques bruits, quelques propos ?
Le député était dupe de la tactique d'Évariste. Un instinct de conservation venait de prendre le dessus cbez lui et d'y exclure la défiance. Ce n'est jamais sans trouble qu'un homme se voit menacé dans de si hautes fonctions. Ceux mêmes qui, volontairement, résigneraient l'emploi, redoutent d'en sortir de vive force. L'amour-propre y est engagé; il donne du prix à une position combattue. Ce sentiment dominait Vauxbelles et lui faisait prendre son rôle au
sérieux, pendant que Graindorge jouait la comédie. On sait de quel esprit de persévérance s'inspire notre héros. Ce qu'il voulait, il le veut encore, il le voudra jusqu'à l'heure du succès. L'opiniâtreté qu'il a niise naguère au service de Célestin, c'est dans son propre intérêt que désormais il l'emploie.
— Tu parles de bruits, de propos? répondit-il à son ami. S'il fallait, mon bon Célestin, tenir compte de ces misères, on n'aurait pas un moment de tranquillité.
— Mais encore, dit Vauxbelles, excité par cette réserve, as-tu entendu quelque chose de grave, de précis?
— C'est selon, répliqua Évariste.
— Comment, c'est selon! dit Célestin.
— Oui , continua Evariste , si les propos sont fondés, la chose est grave ; s'ils n'ont point de fondement, ils tomberont d'eux-mêmes.
— Bon ; nous voici aux énigmes.
— L'énigme, la voici : Célestin, songes-tu, oui oti non, à épouser W^^ Rochemarne?
Le député n'était pas préparé à cette brusque attaque : il se troubla, et son trouble n'échappa poiol à Évariste. Aucun démenti ne pouvait en effacer l'impression ; Célestin parvint néanmoins à âe maîtriser.
— C'est donc le bruit qui court dans Saint-Sylvaiaî répondit-il.
— Oui, dit Graindorge.
— Et mes électeurs verraient cela de mauvais oalt ajouta le député.
—C'est dans l'ordre, dit Ésariste. L'arrondis-
sèment est constitutionnel, il n'aime pas les alliances légitimistes. Question de drapeau!
— Eiî bien ! répliqua Yauxbelles, sentant le besoin d'écarter les soupçons: l'arrondissement peut st rassurer, le bruit est absurde. '^*
—Vrai ! s'écria Graindorge, poussant peu à peu le député vers un terrain sans issue.
— Absurde ! répéta Vauxbelles.
—Tant mieux, mon bon Célestin ! dit Évariste, comme si on l'eût soulagé d'un poids énorme ; cela va donner de la force à tes amis. Si tu savais à quel point on nous battait en brèche ! Une alliance légitimiste! quelle faute tu aurais faite! Parcours les listes électorales, tous noms plébéiens. Ces gens-là sont à cheval sur leur roture. Mais dès que tu n'y songes pas, il n'y a pas de danger. Je puis démentir hardiment, n'est-ce pas?
— Démens! démens! dit Célestin, qui cherchai! à cacher son embarras sous une assurance feinte.
— Peut-être y aurait-il encore un meilleur parti à prendre, ajouta Graindorge, comme s'il eût été visité par une inspiration soudaine.
C'était un nouveau piège ; Vauxbelles ne l'aperçut pas et s'y jeta de lui-même.
—Lequel? dit-il.
—Écoute, mon bon Célestin, poursuivit Évariste, il faut donner un gage à l'arrondissement. Te voici arrivé à trente-quatre ans comme moi, c'est l'heure de faire une fin. On t'a soupçonné de vouloir t'allier à l'aristocratie; réponds à cela d'une manière victorieuse, péremploire, qui ne laisse pas le moindre doute dans les esprits. Épouse une roturière.
— Singulier moyen^ dit Vauxbelles déplus en plus embarrassé.
— Souverain, infaillible, mon cher ; Tarrondissement est à ce prix. Il te glisse dans les mains, si tu ne lui donnes pas ce gage.
— Allons donc!
— N'en ris pas, Célestin, ajouta Graindorge, je connais mes gens, je leur ai souvent tâté le pouls; il faut cela pour faire remonter tes actions et relever tes chances. Voyez le beau malheur, ajouta-t-il, quand tu épouserais quelque jolie fille du pays avec cent mille francs de dot et appartenant à des gens bien posés. Ce serait Téternité de ton élection.
— Tu bats la campagne, répondit Vauxbelles avec un mouvement d'impatience.
— Pas tant que tu le crois, Célestin, poursuivit rimplacable Évariste. Je te parle de cette petite combinaison, parce que je Tai là dans ma main, à ma portée. Figure-toi, mon cher, un bouton de rose, une pomme d'api, un caractère d'ange, et des vertus, des vertus ! On peut aller de confiance, Célestin, le bouquet d'oranger est garanti conforme.
— Et où vois-tu tout cela, dit Vauxbelles ; ces vertus, ces boutons de rose, c€t ange et ces cent mille francs ?
— Tu ne devines pas? répliqua Évariste.
— Non, dit Vauxbelles.
—Chez les Graindorge, mon cher, s'écria aloii noire héros, avec un orgueil bien légitime; où trouverait-on mieux? Chez les Graindorge et point ailleurs. Comment n'as-tu pas nommé Anaïs?
L'embarras de Vauxbelles était au comble. Cette
proposition directe, singulière, presque brutale, avait
un caractère auquel il ne pouvait se méprendre. On
lui mettait le marché à la main.
;î^ Xu demandes de la force contre tes ennemis^
ajouta Évariste avec son plus grand air; Anaïs t'en
donnerait. Qui oserait se mesurer avec un allié des
Graindorge?
Vauxbelles allait répondre, lorsque Joblet entra dans la salle avec un air effaré, et prononça un nom à Toreille de son maître. Évariste Tentendit; c'était celui de la marquise de Rochemarne. L'émotion de Célestin eût d'ailleurs suffi pour le trahir. Il se leva, et congédiant à la hâte son convive, il passa dans la pièce voisine.
— Pris sur le fait! flagrant délit! s'écria notre héros en sortant de l'hôtel; c'est tout ce que je voulais. Célestin, fais attention à ce que je vais dire. Ou lu épouseras Anaïs, ou tu n'as pas pour un an de députation dans le ventre. Mort, mon cher, tout ce qu'il y a de plus mort, et c'est moi qui conduirai le deuil.
Pendant que l'illustre Graindorge envoyait aux mms de l'hôtel cette dernière imprécation, Vauxbelles rejoignait M™^ de Rochemarne.
— Vous ici! Madame la marquise, dit-il en s'indinant avec respect.
—Il le faut bien. Monsieur Célestin, répondit la grande dame : c'était notre dernière ressource, et j'en ai usé. ^
La marquise raconta alors au jeune homme la position dans laquelle les avait mises l'arrivée du géaéral, le rigoureux séquestre qu'il maintenait autour
d'elles, ses défiances injurieuses, ses précautions ridicules; après quoi elle ajouta :
— Je me suis échappée, Monsieur Célestin, pour vous prier de nous venir en aide. Vous seul pouvez amener la fm de ces ennuis.
— Parlez, Madame la marquise, dit Vauxbeiies; vous savez que vos vœux sont des ordres.
— C'est que le remède est héroïque, ajouta la grande dame avec un sourire où respirait la dignité la plus affable.
— N'importe, Madame la marquise, dit Célestin; je suis habitué aux sacrifices. Que faut-il faire?
— Partir, dit M^ie Rochemarne; le général a l'esprit troublé tant qu'il vous sait ici. Une fois que vous serez loin, sa raison se remettra.
— J'obéirai, Madame, dit Vauxbeiies d'une voir triste. Aussi bien la place n'est-elle plus tenable.
—C'est bien, mon ami, poursuivit la marquise touchée de ce dévoùment; je n'attendais pas moia» de vous.
Elle lui tendit une main qu'il porta respectueusement à ses lèvres; la marquise ajouta :
—Laissons passer l'orage. Monsieur Célestin, et croyez à des temps meilleurs. Vous ne serez pas toutà-fait absent; votre souvenir reste à la Chênaie.
Après cette courte apparition, la grande dame re* gagna sa voiture; son but était rempli.
Quelques jours après, une nombreuse aftluencese pressait devant la poste aux chevaux de Saint-Sylvain. La fouie faisait haie dans les rues, et un groupe de personnes occupait la cour intérieure où le coupé de l'aduiinisl ration devait trouver un relai. On 5
distinguait tous les Simonneau et tous les Graindorge, c'est-à-dire toutes les influences et toutes les notabilités du pays.
C'était le départ de Célestin Vanxbelles qui causait cette émotion et ces rassemblements. De toutes parts, on s'empressait de lui donner un témoignage de sympathie. Les amis y venaient poussés par leur affection ; les ennemis conduits par leur haine. Entré tous se distinguaient les solliciteurs qui attendaieiit quelque chose du député et qui voulaient^ par un dernier regard, par un serrement de main, par un mot jeté à la hâte, rafraîchir la mémoire et fortifier les bonnes dispositions de leur protecteur. Les retardataires arrivaient avec leurs placets qu'ils remettaient à Célestin, fort embarrassé de ces paperasses. Il en bourrait ses poches, son sac de nuit, ses cartons de chapeau, sans que l'avalanche parût au moment de finir. L'arrivée seule de la voiture officielle mit un terme à ce mouvement.
Quand tout fut prêt, Vauxbelles fit ses adieux à la ronde, embrassa autant de Simonneau et de Graindorge qu'il put le faire, puis se disposa à monter dans le coupé. Il se trouvait comme en suspens sur le marche-pied de la voiture, quand Octave de Freissac lui seiTa la main pour la dernière fois.
— Je n'ai pas besoin, dit le fonctionnaire à l'oreille <^y député, de me recommander à votre souvenir.
— Soyez tranquille, répondit Vauxbelles.
— Il me faut peu de chose, vous le savez, ajouta Octave. Une préfecture et la rosette rouge.
— C'est moins que rien, dit le député; comptez sur moi.
En achevant ces mots^ il s'installa dans le coupé et distribua à droite et à gauche des petits saluts avecla main.
^ — En route^, dit le conducteur.
la voiture s'ébranla et Graindorge le suivit de Fœil jusqu'au premier tournant de la route.
—J'ai le champ libre, s'écria-t-il lorsqu'il l'eut perdu de vue. A l'œuvre, et vivement.