‹ Le coq du clocherChapitre 16 sur 21 · INGENIEUR CONTRE INGÉNIEUR · texte numérisé non relu

INGENIEUR CONTRE INGÉNIEUR

Après le départ de Vauxbelles, il y eut pour Saint- Sylvain un moment de repos. On n'y éprouvait qu'un besoin, celui de se remettre de tant d'émotions, et de fuir les orages politiques. Les salons en revinrent, le plus naturellement du monde, à leurs débats de préséance; la sous-préfecture éteignit ses lampions malencontreux. L'établissement de Gérenllot souscrivit lui-même à cette trêve, et s'absorba dans les mystères du double-six et les théories de la queue à procédé. Heure consolante, mais fugitive et trop tôt évanouie!

Un jour, des bruits sinistres traversèrent l'arrondissement et vinrent semer le trouble sur le marché de la ville. Les gens de la campagne, tout en débitant leurs légumes et leurs œufs, communiquaient aux

citadins la terrible nouvelle^, et ceux-ci s'ea allaient raconta le fait de porte en porte. En moins d'une heure, la cité entière fut mise dans la confidence, et le chapitre des commentaires allait déjà son train: —Qu'est-ce que cela signifie ? se disait-on. — N'est-ce point une menace ? Avez-vous appris autre chose? — Où veut-on en venir? — Et le gouvernement souffre cela?— Il faudra s'adresser aux chambres! — Quel dommage que notre député soit parti! — C'est une injustice ! — Dites une trahison !

Tels étaient les propos qui circulaient dans les groupes, et il s'y joignait ce murmure sourd qui trahit les colères naissantes. 11 s'agissait pourtant d'un événement très-simple et en apparence bien inoffensif. Un ingénieur avait paru dans le vallon de Saint-André, et s'y était livré à quelques travaux de relèvements. Pourquoi cette effervescence au sujet d'un fait si naturel et digne à peine de remarque? le voici.

La petite ville de Saint-André était la rivale séculaire de Saint-Sylvain; de temps immémorial les deux localités se surveillaient d'un œil jaloux. La nature, en les dotant des mêmes avantages et en les plaçant dans des conditions à peu près identiques, avait semé entre elles les éléments d'une guerre sans fin. Saint-André était assis sur la Bévoine comme Saint-Sylvain sur l'Argentine. Les deux cours deau, régis par une pente égale, avaient mis en mouvement la même nature d'usines, des scieries' et des moulins, arrosé les mêmes qualités de pré et amené les mêmes races de bestiaux le long de leurs rives. Saint-Sylvain ne pouvait imaginer une industrie, se

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créer une ressource^qiie Samt-André ne s'en emparât. Saint-Sylvain élevait des chevaux, Saint-André en élevait aussi : Saint-Sylvain s'était lancé dans les fromages : Saint-André n'avait pas manqué de Ty suivre. Un jour il se fit, à Saint-Sylvain, une véritable découverte, c'est que les eaux de l'Argentinf* donnaient à l'acier une trempe excellente, solide, hiaitérable. Quelle fortune pour le pays ! On y fonda des fabriques de faux et de serpes dont la réputatioii s'étendit au loin. Saint-André ne passa point condamnation ; il mit à l'épreuve les eaux de la Bévoine, qui se trouvèrent être parfaites pour le même emploi. Saint-André eut donc ses serpes et ses faux comme Saint-Sylvain. Ainsi, les deux villes s'étaient trouvées en contact dans tout le cours de leur existence et sur tous les points de leur histoire.

La configuration du terrain devait pousser cette rivahté jusqu'à des conflits orageux. Saint-Sylvain et Saint-André avaient chacun une issue vers l'un de nos grands bassins du centre, Saint-Sylvain paj* la vallée de l'Argentine, Saint-André par la vallée de la Bévoine. Celle-ci tournait la chaîne du Mont-Serrat par l'ouest, celle-là par l'est. Du reste, l'aspect du terrain ne semblait pas différer dans ces deux brèches naturelles. C'était ici et là un calcaire qui cédait aisément au marteau, et qui cependant semblait être assez compacte pour épargner les revêtements dans les voûtes souterraines. Sur un seul point, il y avait ^régularité de chances entre les deux localités. Le faîte de la vallée de la Bévoine était moins élevé que celui de la vallée de l'Argentine, et la disposition des lieux permettait d'y attaquer la chaîne du Serrât

>im niveau inférieur. Les ingénieurs parlaient d'une différence de huit mètres, avec perspective d aller plus bas. C'était l'arrêt de Saint-Sylvain; cette fois la nature se déclarait contre lui.

• La descente d'un ingénieur dans la vallét de la Bevoine tenait à ces circonstances. On l'y enroyait pour compléter les premières études et préparer ce que l'on nomme dans le langage administratif, un avant-projet. Pour peu que Saint- Sylvain eût laissé les choses empirer, le mal devenait sans remède, ï/affaire avait été conduite sans bruit et dans le mystère des bureaux. Encore quelques mois^ quelques semaines, et Saint-André paraissait dans Tarêne, armé de toutes pièces. Les ingénieurs seraient pour lui, l'administration aussi. 11 aurait un tracé arrêté, des profils, des plans, des coupes, le tout à l'encre de Chine et d'un bel effet, tandis que Saint-Sylvain en serait encore réduit à des hypothèses, à des évaluations arbitraires, à des projets chimériques. Il fallait donc bénir le hasard d'avoir livré le mot de l'ennemi avant que le désastre fut consommé.

Ainsi s'exprimait-on dans les groupes, et pour se faire une idée de l'émotion qui y régnait, il faut se souvenir des passions ardentes que les chemins de fer ont allumées dans notre pays. Il n'est point d'arrondissement en France qui n'en implorât un fragment les mains jointes, à deux genoux. Un chemin de "^r à tout prix, c'était le cri des populations éperdues. On leur eut demandé ae se saigner aux quatre membres, de se dépouiller, d'engager leur avenir, qu'elles eussent souscrit à tout en l'honneur du wagon et de la locomotive. Saint-Sylvain se

trouvait sous Fempire de cette fièvre, accrue d'trne jalousie de localité. La fermentation publique s'en ressentait ; elle prenait à chaque instant plus d'énergie. ^

— Combien étaient-ils sur le terrain? disait-on â la ronde. — Qu'ont-ils fait? — Pourquoi ne sont-ils pas venus ici?— On nous sacrifie. — Le gouvernement a résolu la perte de Saint-Sylvain. — C'est encore Paris qui fait des siennes. — On leur a graissé la patte dans les bureaux. — Si nous marchions sur Saint-André?

Ce dernier cri était la foimule la plus vraie de l'exaspération générale; il répondait au sentiment qui dominait. Le triomphe de Saint-André pesait sur les cœurs; on ne pouvait y songer sans amertume.

La révolte plutôt que la déchéance, voilà à quelle conclusion on était conduit.

Évariste observait ce bruit, ce mouvement avec le coup d'œil du général d'armée. Dès les premières rumeurs, il s'était porté sur le terrain, assisté de Rieussec et de Gérenfiot, qui lui servaient d'aides-decamp. L'agitation lui plaisait; il s'y trouvait dans son élément; il se sentait né pour la lutte. Allant de groupe en groupe , il s'inspirait de la passion publique et la réchauffait au contact de la sienne. C'était une magnifique occasion de s'emparer de Saint-Sylvain , d'y jouer un rôle , de résumer en lui les intérêts, les volontés, les haines du pays. Cette fois, il voulait agir en son nom et pour son compte. Il avait vu Vauxbelles se^derober sous sa main et lui marchander l'obei^sal)ce. Ce n'était plus un instrument docile : il fallait le briser. L'épreuve du dernier séjour avait comblé la mesure.

Il Tavait vu incliner vers les Simonneau au point de fairesuhiittuxGraindorgeun affront public; il Tavait trouvé sur son chemin comme embarras et comme obstacle, dans les salons de la sous-préfecture, à la Chênaie, partout. C'était assez, c'était trop. Puisque le pupille entrait en révolte, il appartenait au tuteur de reprendre ses droits et de donner la mesure de sa force.

Le beau Graindorge se mit donc à la tête du mouvement qui se manifestait, et fournit un point d'appui à Teffervescence générale.

— Mes enfants, disait-il en circulant dans les groupes, ce n"est point fait encore. Saint-André n'est pas au bout de son rouleau. On réclamera, mes enfants, on réclamera. Je m'en charge.

— Bravo, Monsieur Évariste! s'écria une voix^ donnant l'impulsion à la multitude.

— Vive M. Évariste ! reprirent les autres voix.

A ce premier succès, obtenu en plein air, à l'instar des tribuns romains, Évariste voulut joindre des suffrages plus calmes. Il se rendit chez Gérenflot, où les notables de Saint-Sylvain s'étaient réunis pour caoser de l'événement du jour. Tous les Simonneau s'y trouvaient, les Graindorge également. A l'arrivée d'Ëvaiiste, il se fit un silence spontané; on l'entoura ^i il prit la parole.

— Messieurs, dit-il, on menace Saint-Sylvain d'une iniquité : nous ne la laisserons pas s'accomplir. Le gouvernement a été abusé; on a surpris sa religion. II est impossible qu'il veuille élever la fortune de Saint-André sur les ruines de Saint-Sylvain. Ce serait odieux. Cependant mettons-nous sur nos gardes.

Nos adversaires viennent de nous prouver qu'ils sont habiies; à notre tour de leur prouver que nous sommes vigilants. Surtout^ ajouta l'orateur en se retournant vers la phalange des Simonneau, plus de division entre nous; souvenons-nous que Tunionfait la force.

Un murmure d'assentiment qui s'éleva (fans l'auditoire prouva que la pensée d'Évariste était comprise, et que tout le monde s'y associait.

— Messieurs, ajouta notre héros, des mesures promptes, énergiques, décisives! Il faut réparer le temps perdu. Je propose la formation d'un comité chargé de faire prévaloir les droits de Saint-Sylvain, et, pour que mon intention soit bien manifeste, je propose en même temps de porter à la présidence de ce comité M. Victor Simonneau, dont vous connaissez tous le zèle et les lumières.

Cette manière de désarmer ses adversaires par un désintéressement calculé eut un plein succès. Les Simonneau s'en montrèrent émus; ils voulurent faire assaivt de procédés, et refusèrent d'abord l'honneur que leur conférait Évariste ; mais celui-ci insista tellement qu'enfin ilsserendirent.G'étaitune réconciliation tacite qui s'opérait; la guerre civile suspendait ses fureurs devant la guerre étrangère. Il y avait trêve, on ia scella par de nombreuses poignées de main. Séance tenante, le comité fut formé, et l'on fixa un jour pour une première réunion. Ces dispositions prises, on allait se séparer, quand Graindorge demanda à compléter sa molion.

— Encore un mot, dit-il. Nous avons une arme de combat. Messieurs; c'est le comité^ mais il nous

manque ie nerf de la guerre, Targent. Peut-être y aura-t-il quelques dépenses à faire dans rintérêt de notre cause; comment y pourvoira-t-on ? faudra-t-il S'arrêter faute d'une petite somme? Par exemple, nous auïv>ns recoui-s à des ingénieurs, soit pour contrôler îc ôUides du tracé de Saint-André, scit pour commencer ei poursuivre cellesquinous concernent. Employer des ingénieurs, c'est dire qu'on les paiera. Ainsi de mille détails. Je vous propose donc. Messieurs, ajouta Évariste avec l'accent et la pose d'un grand seigneur, d'ouvrir une souscription pour couvrir ces frais, et vous me permellrez d'y inscrire en tête la famille Graindorge pour une somme de 500 f.

On ne pouvait prendre plus noblement l'initiative ni s'exécuter de meilleure grâce. Les Simonneau ne voulurent pas être en reste, et, cédant à l'exemple, l'assemblée alla jusqu'à l'extrême limite de la libéralité provinciale. On parvint ainsi à créer un fonds commun, en vue des nécessités de la lutte.

L'honneur de l'idée appartenait à Évarisfe; la gloire de l'exécution lui revint aussi tout entière. Il dirigea, anima le comité, et l'arrondissement sut à quoi s'en tenir là-dessus. Il n'y était plus question que du beau Graindorge. Le journalier en parlait, comme le fermier, avec une admiration mêlée de respect. Seul il pouvait défendre la vallée de l'Argentine contre la vallée de la Bévoine, sauver Saint-Sylvain dune déchéance et amener le gouvernement à composition. Les bureaux étaient gagnés, les ministres aussi; mais Évariste était plus fort que les ministres et les bureaux. Il devait avoir raison de tout le monde^ du corps des ingénieurs, du conseil des

ponts et chaussées, de la chambre des députés, de la chambre des pairs. A lui seul, le beau Graindorge valait et balançait tout cela. L'arrondissement n'en taisait pas l'objet d'"un doute.

Évariste cherchait à justifier par son zèle la grande opinion que l'on avait de lui. Une lettre au ministre, signée par tous les électeurs de l'arrondissement, fut envoyée à Vauxbelles. On y demandait à Tadministration de faire étudier le tracé de l'Argentine parallèlement à celui de la Bévoine, de manière à pouvoir se décider en connaissance de cause. En même temps, on suppliait le ministre de ne pas prendre parti pour Saint-André avant que Saint- Sylvain eût été entendu. Vauxbelles reçut cette pièce avec prière de Tappuyer. C'était une mission fort ingrate. Les préférences du gouvernement semblaient être pour le tracé de la Bévoine; il le savait. Cependant, il vit le ministre et obtint de lui qu'on examinerait l'affaire avec soin. Vauxbelles s'empressa de transmettra cette promesse à ses commettants.

C'était un moyen évasif ; Évariste n'en fut pas dupe, il revint à la charge et envoya au député une nouvelle requête avec une lettre qui avait tous les caractères d'une injonction. Graindorge ne s'en tint pas là; il comprit qu'il fallait obtenir une étude du terrain avant que l'hiver l'eût rendu impraticable. Au nom de Saint-Sylvain, il fit un appel à un ingénieur célèbre qui consentit à reconnaître les lieux. Notre héros eut soin de lui ménager, dans toute l'étendue de l'arrondissement, une réception digne d'un prince. Les populations rurales se portaient en foule sur son chemin et lui offraient leurs services.

On le recevait sous des arcs de verdure, avec des jeunes filles vêtues de blanc. Ces témoignages touchèrent ringénieur ; il vit en beau la vallée de l'Argentine. Les faîtes ne lui parurent plus aussi élevés ni les roches aussi dures. Il se laissa aller involontairement à ménager les viaducs et à faire im rabais sur les tranchées. Par ce mouvement naturel qui nous porte à préférer nos propres enfants à ceux des autres^ il finit par s'enthousiasmer du tracé qui était son œuvre, en même temps qu'il accablait de ses dédainscelui dont la vallée de la Bévoine était le siège. Saint-Sylvain marcha dès lors sur la même ligne que Saint-André; il eut ses plans, hauteurs et coupes également à l'encre de Chine. C'était un grand pas de fait.

Cependant on s'inquiétait du côté de la Bévoine; on s'y mettait en défense. Une nouvelle étude eut lieu pour maintenir les avantages du tracé primitif. La guerre s'engageait dans les règles ; bientôt elle se changea en mêlée. Il y eut rapport sur rapport, méi^ûire sur mémoire. Saint-Sylvain disait que son trace intéressait un chiffre plus élevé de populations que le tracé des adversaires; qu'il exigeait moins de remblais , moins de tranchées , moins d'ouvrage d'art, moins de souterrains; que le parcours y serait moins long, et que la dépense en serait moins forte. Sur tous ces articles. Saint- André prétendait qu« l'avantage se trouvait de son côté et le prouvait par un contre-mémoire. Comme on le présume, Saint- Sylvain maintenait ses dires avec un autre mémoire à l'appui. Dans chacun de ces factums, les chith^es variaient au gré des deux vallées, de sorte que, de

calcul en calcul, et de mémoire en mémoire, Saint- Sylvam en était arrivé à établir que son tracé intéressait une population de huit millions d'âmes, et ne coûterait qu'une somme insignifiante. A moins d'exécuter un chemin pour rien et d'y lier le sort de la France entière, Saint-André ne pouvait pas aller au-delà.

Quoi qu'il en soit, cette escrime de plume n'avançait pas la question. On allait l'agiter sur un autrethéâtre et d'une manière plus solennelle. Les chambres étaient convoquées ; seules elles pouvaient vider le différend des deux vallées. Évariste assembla le comité, et lui fit comprendre qu'il était temps de^ prendre une résolution décisive. Il fut arrêté que six de ses membres entreprendraient le voyage de Paris, afin d'y suivre la grande et importante affaire. Victor Simonneau figurait dans cette mission^ et le beau Graindorge en était l'âme.

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