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LES DEUX VALLÉES

Au contact de l'air de Paris, Évariste sentit qu'il respirait plus à l'aise : ce bruit, ce mouvement l'enivraient; il se mêlait à ce tourbillon avec l'ardeur du souvenir et la conscience d'un nouveau rôle. Le Paris qu'il avait comni n'élait pas le Paris qu'il retrou-

vait; les lieux se transforment au gré de nos passions et de nos habitudes. Évariste ne venait plus y culotter des pipes, encore moins y exécuter des balancés champêtres : c'était désormais un homme sérieux, un esprit grave. Sur lui reposaient les destinées do sa ville natale; il tenait en main sa fortune, son existence, son avenir. Quoi de plus propre à donner des allures réfléchies et ces airs imposants où se reconnaissent les grands personnages du siècle ?

Évariste mit sur-le-champ son costume à Tunisscn de sa mission : il quitta les couleurs voyantes et les chapeaux de fantaisie, supprima les pantalons à froncis et les cravates groseille, se modéra en matière de chaînes de montre et de boutons de chemise; il revint au simple, cette dernière expression du goût, se vêtit de noir et s'en tint aux modèles les plus sages. Ce fut une métamorphose complète. Tout ce qu'il y avait encore en lui de Tétudiant de neuvième année disparut pour faire place à ces manières profondes, solennelles, méditatives, qui caractérisent les hommes d'Etat en exercice ou en disponibilitu. Des dons naturels venaient rehausser et compléter cette transformation dans la tenue. Évariste avait un talent de comédien qui n'attendait qu'un théâtre pour se déployer, et une abondance d elocution parfaitement appropriée à son époque. Chez lui, le flot de la parole tarissait rarement : c'était une source vive et toujours bouillonnante. Il parlait d'autant mieux des choses qu'il les connaissait moins, et (errassait par son aplomb ceux que sa verve n'entramait pas.

La députation de Saint-Sylvain comprit le besoin de rester unie et compacte au milieu de cet éparpil-

nS LE COQ DU CLOCHER.

îement qui préside aux mouvements de Paris. Elle ne dispersa point son effort^ et descendit en masse dans un hôtel de la rue Saint-Honoré. C'était une base d'opérations établie au cœur même de la capitale/im centre d'action^ un quartier général. De là on pouvait se porter à volonté sur la rive droite et la rive gauche, débattre le plan de la journée, régler le jeu du centre et des ailes, se disposer en échiquier ou en équerre, selon les besoins du moment; enfin, conduire de concert et avec ensemble la campagne laborieuse entreprise contre Saint-André. Savantes combinaisons, stratégie ingénieuse ! Évariste y présidait et ne négligeait rien pour en rendre le succès assuré. Jamais corps de délégués ne marcha dans un meilleur ordre et avec une connaissance plus approfondie du terrain. Il n'est pas jusqu'aux frais deboucheet de logement sur lesquels Graindorge ne fût parvenu, à l'aide de la vie en commun , à opérer des économies notoires. La lutte devait être longue, acharnée; il fallait ménager les ressources et ne pas s'exposer à une capitulation faute de vivres.

A peine installés, les délégués se réclamèrent de leur tuteur naturel, le représentant de Saint-Sylvain. Célestin Vauxbelles connaissait ses devoirs; il accourut à la voix de ses commettants et se mit à leur disposition. On discuta l'affaire, on avisa au parti à prendre. Grâce à la résistance de Vauxbelles et aux délais nécessaires pour une enquête locale, la question du tracé n'était pas arrêtée d'une manière définitive et absolue; il lui manquait la sanction du conseil des ponts et chaussées. C'est devant cette juridiction qu'allait s'agiter le premier débat, et il

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importait d'y arriver avec des faits concluants, des études techniques. Évariste se chargea de ce soin. A force de se nourrir des mémoires et d'étudier les chiffres des hommes de Tart, il était devenu d'une force redoutable sur les tracés des deux vallées. Personne ne raisonnait comme lui sur les pentes, sur les courbes, sur les vitesses. 11 savait, à un mètre près, ce que seraient les tranchées et les remblais, et parlait des viaducs comme un homme qui aurait toujours vécu dans leur intimité. Rien n'est moins rare qu'une pareille aptitude : la mémoire en fait les frais et le hasard y entre pour beaucoup. Cependant elle étonne jusqu'aux hommes spéciaux et leur cause des éblouissements. Graindorge la possédait à un haut degré; il la mettait au service de Saint-Sylvain.

Un jour fut pris pour plaider la grande affaire. Le conseil des ponts et chaussées devait s'y trouver au complet; plusieurs membres inclinaient déjà pour la vallée de l'Argentine. Il s'agissait de les affermir dans leurs bonnes dispositions et de convertir les autres. Quelques démarches, quelques visites de politesse furent jugées utiles; on ne les épargna point. On plaida en détail, avant de plaider en bloc. Ce fut une sorte d'initiation, un travail préparatoire. Enfin, le jour solennel arriva : Évariste arrêta ses derniers préparatifs. Pour se présenter au débat avec tous se.'.. moyens, il avait eu soin de faire, en secret, une répétition générale, et de mettre à l'épreuve ^'es facultés mnémoniques. Le résultat avait été sat'sfaisant; sur aucun détail sa mémoire n'avait bn nché. Il possédait ses chiffres sur le bout du doigt et poussait

les choses jusqu'à des calculs minutieux à propos des frais de traction. On ne pouvait moins faire de- \fnt l'un des corps les plus savants de l'Europe.

Quand la délégation de Saint-Sylvain fut intrc duite dans une salle d'attente, au ministère des u^ vaux publics,, elle était au grand complet et présentait un ordre magnifique. Six notabilités vêtues de noir produisent toujours un certain effets même lorsqu'elles descendent de la montagne.^ On a^ pour ces occasions, des habits dont le temps n'a point terni le lustre et qui attestent par quelques plis qu'on ne les déploie guère qu'aux grands jours. Si le costume apporté du pays natal n'est pas complet, Paris est là pour fournir un supplément ; de sorte qu'il s'opère dans l'ensemble un mélange harmonieux de goûts et de modes. C'est l'alliance du primitif et du moderne, se tempérant l'un l'autre. Les délégués de Saint-Sylvain ne dérogeaient point à cette loi, et Graindorge pouvait être fier du bataillon qui marchait sous ses ordres.

La salle où ils furent introduits n'était pas entièrement vide. Dans l'un des angles se tenait un groupe d'hommes également vêtus de noir, également bien brossés et soignés sur toutes les coutures. Il avait, comme la phalange de Graindorge, l'air compacte et résolu, l'œil vif et menaçant^ la pose du soldat sous les armes. On y remarquait la même impatience, les mêmes signas mystérieux, le même échange de conversations à voix basse. Il n'était pas jusqu'à l'accent qui n'eût le même caractère et ne trahît une origine commune. Le regard d'aigle d'Evarisle pénétra surle-champ la vérité et reconnut ses adversaires.

— Ceux de Saint-André, dit-il à demi-voix et en se retournant vers son voisin.

— Ceux de Saint-André, se répétèrent les délégués d l'oreille les uns des autres.

Dans le parti opposé se produisait un mouvement semblable. Le chef du groupe, qui était un jeune avoué, donna l'impulsion en disant :

— Ceux de Saint-Sylvain 1

Les autres suivirent. Saint-André et Saint-Sylvain, se trouvaient donc en présence. Les deux vallées se mesuraient de l'œil comme des guerriers d'Homère avant d'engager le combat. On s'étudiait de la tête aux pieds, afin de s'assurer lequel des deux camps avait le meilleur air, les habits les plus noirs, le linge le plus blanc, les souliers les plus propres. De cette reconnaissance matérielle et extérieure , on passa à une étude plus profonde et plus intime. Qu'allait faire l'ennemi? par quels arguments espérai t-ii emporter l'affaire? où devait être son point d'appui? insisterait-il sur les pentes, ou se retrancherait-il sur le nombre des populations intéressées? forait-il de Tai-t ou de la statistique ? Évariste, en sa qualité d'orateur, poursuivait surtout cette étude psychologique; il avait deviné dans le jeune avoué son ennemi naturel, et le foudroyait de son regard inquisiteur. C'était un moyen d'intimidation préparatoire.

« Je te devine, disait-il sans le perdre un instanî de vue, je te pénètre; tu es percé à jour. C'est sur le faîte de la vallée que tu t'appuieras; c'est de là que tu te disposes à me combattre. Tu seras à cheval là-dessus; on ne pourra pas, tu l'espères du

moins, t'en débusquer. Eh bien ! Graindorge te ménage une surprise. »

Comme cela arrive toujours en pareille occasion, les deux camps restèrent longtemps en présence. Il fallait attendre que le conseil fût prêt à recevoir et à entendre les parties intéressées. Dans un pays et dans un temps moins civilisés que les nôtres, des adversaires mis ainsi en contact auraient eu le temps de s'entr'égorger vingt fois et de vider leur différend par des moyens plus expéditifs que ceux auxquels on allait avoir recours. Tout se borna heureusement à des œillades courroucées et le spectacle des voies de fait fut épargné aux huissiers du lieu. L'heure de Taudience arriva d'ailleurs et mit fin à cette contrainte réciproque.

En entrant dans la salle où siégeait le conseil, les deux vallées prirent chacune une direction opposée. Saint-Sylvain se rangea naturellement à droite ; Saint-André à gauche; on eût dit que le mont Serrât venait s'interposer entre elles. C'était l'effet d'un mouvement instinctif; elles occupaient dans la salle la même place que sur la carte. Les membres du conseil remarquèrent en souriant ce résultat des rivalités locales^ Assis autour d'un tapis vert, ils attendaient que chaque vallée exposât ses droits, et des plans élalés sur la table témoignaient que la question avait été l'objet d'un examen préalable, peut-être même d'un débat. Ce fut la Bevoine qui eut d'abord la parole. Évariste ne s'était pas trompé; la défense de cet intérêt était échue au jeune avoué dans lequel il avait deviné un antagoniste. Il entra en matière avec l'aisance d'un homme abreuvé aux

sources modernes, prodigua le style pittoresque, les cpithètes h l'usage des coloristes, se lança dans la Jîelure et la ronde-bosse, de manière à perdre à jamais une cause moins forte et bonne.

<^— Bien! bien! disait Graindorge, en prenant des aotes, enferre-toi ! Jette des phrases à paillettes Jovant ces vétérans de Talgèbre et de l'équation. Va •-Oujoius ! va !

Cependant, le défenseur de Saint-André fmit par invoquer les chiffres : il entra dans les penles, et, .:omme Tavait présumé Évariste , s'arma de la \uestion de niveau pour en écraser son adversaire. Les membres du conseil, les plans sous les yeux, suivaient cette partie du plaidoyer; et, à leurs airs \etête, aux paroles qu'il échangeaient à voix basse, Evariste voyait bien que c'était le côîé le plus faible de son affaire. Déboucher de la chaîne du Serrât à un niveau inférieur, est-il un ingénieur qui puisse résister à cet(e idée? Obtenir une pente plus douce, une courbe moindre, c'est l'idéal des voies de fer et le dernier mot de l'art.

Lorsqu'Évariste prit la parole, il comprit qu'il avait à ménager les préventions de son auditoire, à le manier doucement aOn de le ramener peu à peu. li commença par exposer les alarmes que le tiacé de Saint-André avait répandues dans la vallée de l'Argentine, ie deuil des populations, la ruine qui les attendait; puis quand il eut fait à l'émotion une part Lîuffisante, il attaqua hardiment la question technique et s'appuya des études de l'ini;énieur célèbre dont ic3 conclusions étaient favorables à Saint-Sylvain. Ce nom avait du poids; il produisit le meilleur eflet.

Abordant les détails, Évariste examina ensuite \?s pentes, les courbes, les souterrains, les remblais, les coupures à ciel ouvert, les viaducs, les ponts, les terrassements, indiqua par quelles rampes il conduisait son chemin sur les flancs du Serrât , se montra savant, précis, riche en faits, enfin jeta de l'intérêt sur les matières les plus arides et les pljs ingrates. Les membres du conseil s'étonnaient de voir un profane traiter avec une telle assurance et comme en se jouant des sujets qui semblaient être du ressort des seuls initiés. Les délégués de Sa/nt- André commençaient à craindre que leur défenseur ne fût pas de taille à se mesurer contre un si r'îde champion, tandis que ceux de Saint-Sylvain s'épanouissaient d'orgueil et ne se possédaient pas d'avoir un pareil interprète.

Cependant le point difficile, délicat, n'était pas franchi; la question du faîte des vallées restait intacte, et les avantages du niveau se trouvaient toujours du côté de Saint-André. C'est là-dessus qu'Évariste réservait à ses ennemis et même à ses amis une surprise étrange. Dans la reconnaissance opérée le long de l'Argentine, il s'était trouvé un point où la chaîne du Serrât pouvait être attaquée à quatre mètres au-dessous du point fixé pour la valîéede la Bévoine. L'ingénieur avait glissé sur cette circonstance atin de ne pas allonger le parcours en souterrain, et il avait préféré se tenir sur un point plus élevé pour entamer le Serrât plus près de son arêt«. C'était de sa part une préférence, un système, et rien de plus. Évariste écarta le système et fit ressoJ'tir le fait. Il démontra que la question du nivtf^ '

revenait tout entière et demandait à la rigueur un autre examen. Raisonnant d'après cette donmie, il se rabattit de nouveau sur les pentes et sur les souterrains, ^t finit par s'envelopper de tant de chitTres qu'il en devint presque impénétrable. Les gens de la Bévoine étaient attérés pendant que les délégués de l'Argentine saluaient le triomphe de leur orateur de nombreux mouvements de tête.

La séance fut levé sur ce discours, qui laissa dans l'esprit des membres du conseil un peu d'irrésolution et d'incertitude. On alla aux voix : elles se partagèrent en fractions égales , et c'était le plus beau résultat que pût se promettre l'éloquence d'Évariste. Dès lors, le débat entre les deux vallées allait se présenter aux chambres dans toute son intégrité, et sans que rien fut préjugé en faveur de l'une ou l'autre direction.

La tactique d'Évariste consista à maintenir cette situation, tant auprès du conseil des ministres que devant la commission de la chambre des députés. Non-seulement il parvint, mais il y fit plus encore. Devant la commission, le tracé de l'Argentine eut gain de cause; cinq voix contre quatre lui donnèrent la préférence. C'était un triomphe réel, et on le devait à Graindorge. A mesure qu'il se pénétrait mieux de l'affaire, il y trouvait plus de ressources et en tirait plus parti. Sans que Saint-André s'en doutât, il groupa autour de Saint-Sylvain tous les intérêts identiques et parvint à réunir dans la chambre douze voix inféodées à ce tracé. Les arrondisf»ements eux-mêmes furent intéressés à la lutte et «i€«nèrent à leurs représentants des instructions

formelles, împératives. On agit ainsi sur les membres de la commission, et on les entraîna vers le projet qui réunissait en sa faveur le plus d'influences. •

Tout ce travail préparatoire éta't Tœuvre d'Évariste : il avait le génie des petites combinaisons et riiistinct de lastratégieparlementaire. Autant Yauxbelles étaitpeu propre à cette guerre de détail, autant Graindorge y excellait. Il se sentait né pour cette vie et s'y plaisait comme dans son élément. Aussi les délégués de Saint-Sylvain lui abandonnaient-ils toute la direction de l'entreprise. Sa supériorité était telle, en cela, que la jalousie de Victor Simonneau en fut désarmée. Il ne se faisait rien parmi les délégués qu'Évariste ne Teût ordonné ; il réglait leurs pas de la manière la plus souveraine. Le contre-coup de cet état de chose se faisait sentir à Saint-Sylvain. Les correspondances y apportaient les détails de la position qu'avait prise Graindorge. Il n'y était bruit que des succès oratoires, des résultats qu'il avait obtenus; et pour compléter cette popularité glorieuse, il arrivait de temps en temps à Saint-Sylvain comme un écho de la terreur que le nom d'Évariste avait répandue dans la vallée de la Bévoine.

Les choses en étaient là quand la chambre des députés fut saisie du projet de loi qui intéressait les deux vallées. Désormais la direction de l'affaire échappait à Évariste : c'était sur Vauxbelles qu'elle reposait. Célestin se prépara avec soin; il étudia consciencieusement les pièces et s'apprêta à défendra avec vigueur un terrain bien préparé. Malhf.ur^*sement Saint-André fit un dernier elTort. P<enrr ' «^ députés que le tracé de la Bévoine touchait d uu».

manière indirecte, se trouvait l'un des orateurs les plus eminents de la chambre, un homme dont ia paroîe avait un grand poids sur ses décisions. Les délégués de Saint- André obtinrent qu'il monterait h la tribune, et c'était lui que Vauxbelles allait avoir pour antagoniste. Qu'on juge de son émotion quand il vit ce terrible adversaire gravir l'escalier solennel et appuyer sa niain sur la rampe de marbre. Il se sentit vaincu et fut prêt à demander grâce. Cependant, il s'exécuta et essaya de porter devant la chambre la cause de Saint-Sylvain. Triste effort ! douloureuse agonie! L'assemblée, à une majorité formidable, renversa l'œuvre de la commission et donna gain de cause à la vallée de la Bévoine.

Ainsi, Saint-Sylvain avait eu les chances en sa faveur tant qu'Évariste avait pris la défense de ses intérêts; il n'avait succombé que le jour où celui-ci s'était vu contraint de la remettre en d'autres mains. Le triomphe de Saint-André fut accueilli par un cri de désespoir dans toute la vallée de l'Argentine ; mais l'arrondissement, juste pour tout le monde, savait dire en même temps que si quelqu'un avait perdu la parti'î, c'était Tauxbclles, et qu'Évariste^ à sa place, H îîti'i «^is OiAiviué de la gagner.

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