UNE POPULATION EMPRESSÉE
D'après les avis reçus à Saint-Sylvain, Célestin Vauxbelles ne pouvait faire son entrée dans le cheflieu qu'à une heure assez avancée de la journée. Il avait choisi^ comme moyen de transport^ le coupé de l'administration des postes, qui traversait d'ordinaire l'arrondissement entre cinq et neuf heures du soir. Évariste arrêta ses mesures en conséquence. Un rendez-vous fut pris pour quatre heures devant l'établissement de Gérenflot ; on devait partir de là pour se porter à toute bride au-devant de l'honorable mandataire.
Pendant tout le jour, une émotion inaccoutumée régna dans Saint-Sylvain; les esprits y étaient sous l'empire de cette fièvre qui précède les grands événements. Aucune ambition qui ne fût en émoi, aucune curiosité qui ne fut en effervescence. Chacun se préparait de son mieux, Jes uns au rôle d'acteur, les autres au rôle de témoin. Les hommes apprétaieni leurs placets, les femmes leurs toilettes. L'autorité municipale se trouvait alors entre les mains du père Graindorge, qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil'sur son écharpe, et tint à s'assurer que rien n'avait terni l'éclat de cet insigne. La mère Graindorge avait commandé un bonnet pour la circon-
stance, et M'i« Anaïs Graindorge, fort jolie brune de vingt ans, modérait avec peine les élans d'une joie expressive. Même préoccupation, mêmes airs de fête chez les Simonneau; toutes les cervelles étaient à Tenvers. Il n'était pas jusqu'au sous-préfet qui ne se ressentît de cette disposition. Ce fonctionnaire comprenait qu'il allait être dominé; sa fierté s'en alarmait par avance.
Quelques minutes avant l'heure assignée au rendez-vous équestre, Evariste se trouva devant l'établissement de Gérenflot. Celui-ci, en garçon ponctuel, stationnait sur la place, à l'ombre d'un orme touffu; if tenait par la bride le cheval du fils Graindorge, et poursuivait un long monologue en lui caressant le garrot. L'animal répondait à ces marques de sympathie par des airs de tète majestueux, et dirigeait ses regards vers toutes les issues, comme s'il eût cherché un cavalier digne de lui. C'était un barbe croisé de Limousin, bête pleine de feu, élégante, avec des jarrets fins < \ secs, des yeux arabes, une tête menue et légèrement moutonnée. Evariste l'avait nommé Quiroga. Du plus loin que l'animal aperçut son maître, il se fit comme une révolution dans ses allures. Gérenflot ne pouvait plus le contenir, tant il témoignait d'impatience; les naseaux au vent, les oreilles en cornet, il battait là terre de ses pieds et couvrait son poitrail d'écume. Peut-être aurait-il Et)mpu sa bride si Evariste ne se fut approché.
— Là, là, Quiroga! dit-il en promenant la main sur son encolure. Nous sommes bien méchant aujourd'hui
L'animal tressaillit au son de cet.>e voix, ei ^jita
la tête à plusieurs reprises en guise de salut. Cependant^ Évariste s'étiùt mis en selle et assurait ses étriers par un petit temps de voliige.
—Maintenant, Gérenfîot, ajouta-t-il, va détacher Ariel.
Quiroga et Ariel étaient inséparables. Ce dernier était un beau lévrier d'Amérique, pure race du Pé'> rou. Sa robe était nankin, tachetée de blanc; son poil^ doux comme un duvei^ devenait si peu fourni à la hauteur du poitrail que la chair en était presque à nu. Aucune famille de lévriers ne peut prétendre à la beauté de ces races américaines quand elles n'ont pas été abâtardies par le croisement ou fatigtiées par le climat. Rien de plus doux et de plus expressif que leurs yeux, de plus élégant que leur tète fine et admirablement découpée. La charpente est pour ainsi dire à découvert chez eux : on les dirait tout os et miuscles. Le râble s'élève en s'amoindrissant comme celui du lièvre, et se termine par une queue dont on distingue les moindres vertèbres. Ariel appartenait à cette espèce et en était un échantillon fort distingué. A peine lui eut-on enlevé sa laisse qu'il s'échappa en bondissant et vint appuyer ses deux pattes sur l'étrier dÉvariste, comme pour lui demander un témoignage d'intérêt; puis, quand il eut satisfait à ce devoir, il se mit à gambader autour de Quiroga en faisant entendre un jappement aigre à la fois et so-. nore. Chaque mouvement de cet animal était d'une grâce exquise; il ne prenait pas une attitude qui n'eût l'air d'être arrangée avec art et en vue pour ainsi dire d'un effet de scène. Ilî emblait poser.
•C^endant la place se garniss2 X peu à peu de ca-
valiers ; Tescadron se formait, et il avait vraiment un fort bel aspect. Situé à peu de distance du Poitou et du Limousin, Saint-Sylvain n'est pas étranger à l'éducation* chevaline. Ses prés naturels nourrissent des poulains et des pouliches qui jf5uissent d'une certaine réputation, et les éleveurs du pays envoient des sujets estimés aux provinces envirolinantes. Tout habitant aisé de Saint-Sylvain est donc expert en fait de chevaux et a dans son écurie au moins une béte de choix. Aussi comptait-on devant l'établissement de Gérenfîot vingt jeunes gens fort bien montés, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule du café. C'était le moment fixé pour le. départ : Évarisle avait déclaré que l'on n'attendrait personne. De Saint- Sylvain aux limites de l'arrondissement, on comptait cinq lieues de pays, et pour arriver à temps, il n'y avait pas une minute à perdre. Quiroga, d'ailleurs, ne se possédait plus; cette nombreuse compagnie le mettait hors de lui; il en était comme enivré. Jamais Évariste, qui pouvait passer pour un cavalier accompli, n'avait eu tant de peine à le maîtriser; l'animal lui trompait la main par des écarts hiattendus, piaffait, pirouettait sur lui-même, se livrait à des actes daïévolte très-caractérisés.
— Sois tranquille, mon mignon, tu vas payer cela, lui disait l'illustre Graindorge. Chacun son tour.
Puis, se retournant vers les cavaliers, échelonnés sur la place, et prenant ses grands airs de commandement.
—Tout le monde y est-il? sommes-nous en nombre? s'écria-t-il.
— Oui, répondit une voix.
— Eh bien! en route! ajouta Évariste.
Et, rendant la main à Quiroga, il s'élança du côté de la grande rue de Saint-Sylvain. Jules Rieussec galopait à ses côtés, le reste de Fescadron suivait. Ils venaient d'atteindre les portes de la ville quand un homme déboucha d'un chemin latéral et fit un mouvement pour se joindre à eux. C'était le notaire Simonneau, monté sur un bidet de famille; Évariste étonné ralentit l'allure de son cheval.
— Quoi ! vous ici, Monsieur Victor ? dit-il au nouveau venu ! Vous des nôtres !
—Et pourquoi pas? répondit tranquillement le notaire en mettant son bidel en ligne. Suis-je de trop?
—Au contraire, dit Évariste, soyez le bienvenu. Monsieur Victor ; mais il me semble cependant qu'hier...
— Bah ! un petit nuage, répliqua le notaire en brusquant l'explication et poussant sa bête pour se maintenir au niveau des autres cavaliers.
Évariste n'insista pas, seulement il se pencha vers Rieussec, de manière à être entendu de lui seul.
— Tu le vois, Jules, lui dit-il, tu le vois, le cafard, le jésuite. Hier, il tranchait du mécontent; aujourd'hui, il capitule. Si ça ne fait pas pitié !
—Que veux-tu, répondit Kieussec, un Simonneau sera toujours un Simonneau.
— Attends, continua Évariste en s'abandonnantau bouillonnement intérieur de &à colère ; attends, fils d'Escobar, je vais te servir un plat de ma façon. Je veux qu'il l'en souvienne de cette journée. Tu n'en sortiras que détérioré, si tu en sors. Jule«,
ajouta-t-il en se tournant avec vivacité vers son compagnon, les éperons dans le ventre de ton cheval, et à fond de train. Suivra qui pourra.
Prêchant d'exemple, Évariste rendit la bride à Quiroga, qui partit comme l'éclair et fit voler la poussière du chemin. Ariel bondissait autour du cheval, enchanté de se trouver à pareille fête :
— Eh bien ! mon mignon, disait Graindorge à son noble animal, tu voulais de l'espace il y a un quart d'heure. En voilà, dévore-le; ne te gêne pas: les opinions sont libres.
Comme pour répondre à ce défi, le cheval redoublait de vitesse. Sa robe noire se tachetait d'écume, ses naseaux semblaient exhaler du feu. Évariste craignit d'abord que sa troupe ne pût pas soutenir cette allure ; mais au bruit des sabots qui résonnaient sur la chaussée, il comprit qu'il était suivi et maintint Quiroga au galop pendant les cinq lieues qui le séparaient des limites de l'arrondissement. Une fois arrivés au terme du voyage, on se compta; Victor Simonneau seul manqua à l'appel ; le reste de l'escorte s'était vaillamment comporté. Quant au notaire, ii avait essayé de suivre; mai£ son bidet s'était positivement refusé à un pareil excès. Au premier tournant du chemin on le perdit de vue et il ne rejoignit la troupe qu'une heure après, exténué, harassé,, demandant grâce. Évariste fut impitoyable.
— A cheval, dit-il, voici la malle-poste. A cheval, et tant pis pour les traînards.
En effet la malle- poste arrivait et avec elle Célestin Vauxbelles. Il eut à peine le temps de distribuer çà et là quelques coups de chapeau et quelques poi-
gnées de main. Le courrier était en retard^ il fallut se remettre en route à l'instant même. La voiture s'ébranla, l'escorte aussi. C'était pour le député un lionneur dont il fallait se montrer vivement touché. 11 comprit que gon rôle commençait et qu'il convenait de se prodiguer pour des commettants aussi expansifs. Aussi crut-il de son devoir de tenir obstinément h tête hors de la portière et d'envoyer des mots charmants à l'adresse des cavaliers qui s'approchaient le plus des roues du coupé. C'était trancher du bon prince, se dessiner en homme qui connaît les champs et veut le bonheur de ceux qui les habitent.
— Bonjour, Touchard, disait il à l'un ; vos foins outils donné cette année?— Oui.— Allons, tant mieux.
— Plîélipeaux , disait-il à un autre , de quoi a-t-il retourné dans la grossesse de votre femme ? est-ee un garçon, est-ce une fille ?
— Un garçon , Monsieur Vauxbelles, faites honneur, répliquait Phélipeaux.
— A la bonne heure, disait le député, vous avez eu la main heureuse cette fois. J'en ferai mon compliment à M"!*^ Phélipeaux.
Quant à Evariste, il n'avait échangé que deux mots avec Gélestin, mais ces deux mots témoignaient de l'état de son âme.
— J'ai à te parler, lui avait-il dit.
— Tu sais que je suis à tes ordres, répondit Yauxbelles.
Le trajet se continua ainsi sans incident remarquable. Seulement à une lieue de Saint-Sylvain, un épisode presque inaperçu jeta ane petite (? >;sioa
dans cette scène. A cette distance se trouve une nfi&ison de campagne que Ton désigne dans le pays sous le nom de la Chênaie; c'est un ancien château dont ime aile a été restaurée à la moderne, et qu'entourent des massifs d'arbres semés de prairies. Un pavillon en façade sur la grande route en forme une dépendance. Au moment où la malle-poste passait devant ce bâtiment isolé, on put voir derrière les persiennes du pavillon s'agiter un mouchoir blanc, et Célestin Vauxbelles déploya le sien presque à la même seconde. Était-ce un pur effet du hasard, ou y avait-il en cela quelque préméditation? C'est ce que se demandait Jules Rieussec, qui seul avait surpris cette circonstance fugitive.
Quand on arriva à Saint-Sylvain, la nuit était presque close, et Gérenflot en avait profité pour inonder de lampions la porte de son établissement. La maison d'habitation de Célestin Vauxbelles, placée en face du Café du Commerce, venait d'être mise également au régime d'une illumination extraordinaire. Sur le seuil de la porte se tenaient douze jeunes filles vêtues de blanc et munies de bouquets démesurés. Toute la musique du pays, violons, clarinettes et orgues de barbarie, se livrait à d'abominables sérénades. Gérenflot avait, en outre, placé les vauriens des environs à la tête de vingt douzaines de pétards qu'ils envoyaient dans les jambes des musiciens et parmi les demoiselles d'honneur, effrayés deceltemousqueterie. Enfin trois salves annoncèrent l'arrivée de la malicposte et accompagnèrent le député jusque sur le seuil de son logement.
Ce fut au milieu de pareils honneurs que Célestin
Vaiixbelles fit son entrée dans Saint-Sylvain. A peine avait-il mis le pied hors de la voiture qu'il se vit ébloui de clartés, accablé de fleurs et embrassé à la ronde par les plus jolies filles de la localité. C'est à grandpeine qu'il parvint dans son salon, où se trouvaient réunies les autorités de Saint-Sylvain. Pour se délivrer de tant d'importuns, le député fut obligé d'invoquer les droits du voyageur, les fatigues de la route, l'heure avancée, le besoin du repos. Chacun, avant de le quitter, voulut pourtant obtenir au moins une poignée de main ou lui glisser quelques mots à l'oreille. Victor Simonneau, qui avait soutenu en héros les épreuves de cette journée et qui devait y perdre un bidet de famille à demi mort sous lui, entraîna le représentant de Saint-Sylvain dans l'embrasure d'une croisée, et là, prenant le ton d'un homme pénétré et malheureux :
—Monsieur Célestin, lui dit-il, les Graindorge deviennent insupportables : il faudra choisir entre eux et nous.
Quant à Evariste, resté le dernier et comme un ami de la maison qui a des droits sans limites, il ne quitta pas Vauxbelles sans lui dire :
— Célestin, j'en ai par-dessus la tête de ces Simonneau; il est temps d'en finir, vois-tu.
Le député de Saint-Sylvain se coudia sur cette double requeHe. Ainsi, dès le début, "'son triomphe s'imprégnait d'amertume et ses palmes se mélangeaient de soucis.
LES VISIONS DE GÉRENFLOf»
Il n'est point ici-bas d'éclat qui ne passe ni de bruit qui ne s'apaise. Saint- Sylvain l'éprouvait; l'ombre et le silence y régnaient ^e nouveau et semblaient être plus profonds par l'effet du contraste. Les dernières portes se fermaient au loin ; les lumières s'éteignaient une à une. La ville s'endormait, et l'on eût dit qu'à raison des excès de la journée son sommeil était plus pesant que de coutume.
Lorsque dix heures sonnèrent au timbre de la cathédrale,, une seule maison protestait encore contre ce repos et se défendait contre ces ténèbres : c'était celle où Gérenflot avait placé le siège de son industrie. Le digne garçon s'était montré si généreux en matière de suif que son illumination durait plus que la fête, et dépassait les limites du programme. Disposés sur l'auvent du café, huit lampions continuaient à exhaler une fumée acre, mêlée de lueurs vacillantes, et le propriétaire de l'établissement contemplait ce spectacle avec l'orgueil que fait naître dans une âme bien placée le sentiment du devoir accompli. .f —J'espère qu'elle a été un peu soignée, la réception, se disait-il. Six livres dix sous d'éclairage, sans compter la mousquetade et l'artifice. C'était digne
d'un prince du sang !
?^ hV. COQ DU TLOCHER
CeDeiidant l'accent de satisfaction qui éclatait dans ces paroles ne se soutint pas et fit place d'une manière soudaine à un appel suppliant et presque douloureux.
— Mon Dieu! s'écria Gérenflot, que vois-je là? Vite,. Gervaise, vite ici avec un fallot.
Celle à qui s'adressait ce cri de détresse était une jeune femme occupée à mettre tout en ordre sur le comptoir du café. D'une main adroite et agile, elle essuyait les flacons garnis de liqueur, renouvelait l'eau de la jardinière, recueillait l'argenterie, coiTiptait sa recette du jour, enfin donnait à toute chose les derniers soins et le dernier coup d'œil. Quelque absorbée qu'elle parût dans cette besogne, son attention était néanmoins partagée, et de temps à autre elle jetait vers les croisées, qui s'ouvraient sur le jardin, des regards soucieux et furtifs.
Au ton de commandement que Gérenflot avait pris en l'appelant à son aide, il était facile de deviner qu'un droit formel enchaînait cette jeune femme à ses, ordres. En effet Gervaise appartenait à Gérenflot en vertu des pouvoirs que délèguent la Loi et l'Eglise, et lui devait obéissance aux termes de l'article 203 du Code civil. C'est Évariste qui avait fait autrefois ce mariage, et comme Gervaise était un beau brin de fille, le garçon de moulin avait trouvé l'affaire fort à son gré. Évariste d'ailleurs ne protégeait pas à demi; il dotait Gervaise et lui donnait le café pour bouquet (le noce. Pouvait-il faire moins? Gervaise Gi'étu était la fille d'un fermier dés Graindorge, la filleule de sa mère; elle avait grandi sous ses yeux, traitée comme un enfant de la maison, sur le pied de cette domesti-
fité familière et affectueuse qui subsiste encore dans quelques-unes de nos provinces. Ainsi Gércnflot lenait tout de lamaindeson protecteur : une position, wi établissement^ une dot et une femme. Quede titres ài mie>. reconnaissance sans limites !
Mise en relief par ce petit événement, Gervaise ne s'était pas montrée au-dessous de sa fortune. Quelques mois avaient suffi pour changer la naïve paysanne en dame de comptoir et remplacer la gaucherie par un certain manège. Ace jeu-là, les femmes vont si naturellement et si vite, elles y déploient tant de ressources et d'instinct ! Gervaise ne donnait pas de démenti à son sexe ; elle avait des airs de tête qu'une marquise n'eût point désavoués, des sourires et des grâces qui enchantaient les clients de Gérenflot. Ces succès faisaient l'orgueil et la joie du mari ; il voyait «n bel avenir s'ouvrir devant ses sirops et ses limonades. La fleur de Saint-Sylvain était comme enchaînée au comptoir de sa femme; la jeunesse donnait l'impulsion, les hommes graves s'en défendaient avec peine. Les yeux de Gervaise avaient fait des ravages au sein du tribunal ; les contributions indirectes y résistaient mollement; le conservateur des hypothèiraes allait capituler; la gendarmerie même semblait atteinte dans la personne de ses chefs. Ainsi la magistratiirCj l'administration et l'armée payaient à l'établissement un tribut de demi-tasses et de petits verres dont Gérennot était fkr à bon droit. Évariste «eiil se montrait plus sévère sur le choix des moyens «t n'acceptait pas. cotte vogue à tout prix : il ai-mait la jalousie de Gérenillot et 16 dressait à un sy&tème de isurveillancc.
Au bout de quatre ans d'exercice, Gervaise connaissaittous les secrets du métier ; elle en eût remontré aux limonadières les plus accomplies. Personne ne jouait de la prunelle avec plus d'à-propos, et jusqu'à la limite permise. Souple comme une couleuvre, elle savait se dégager à temps quand la familiarité allait trop loin, et annuler le sens des privautés souffertes en public, en y admettant à peu près tout le monde. C'était de la coquetterie champêtre, la plus raffmée et la plus profonde de toutes. Pour mieux assurer son empire, Gervaise ne se négligeait jamais; elle prenait de sa personne un soin minutieux, et imaginait des toilettes charmantes. En cela, rien ne la guidait que son instinct, mais il était sûr. Avec un goût naturel, elle mêlait aux modes de la ville quelques atours villageois, et se composait ainsi des costumes de fantaisie qui lui allaient à ravir. Ses bonnets à la paysanne faisaient ressortir les boucles moirées de ses cheveux blonds, ses traits fins et délicats, une bouche toujours prête au sourire et des yeux à incendier une garnison. Son fichu volontiers transparent, ses jupes toujours courtes, ses bras souvent découverts, tout contribuait à répandre sur elle un attrait singulier, quelque chose de délicat et de savoureux, où se confondaient l'élégance des villes et la sève des champs. On eût dit un sauvageon couronné d'une greffe magnifique.
Telle était cette Gervaise, dont Gérenflot réclamait assistance avec une voix éplorée. L'appel était si plaintif, si déchirant, que la jeune femme crut à un assassinat, ou tout au moins à un incendie. Elle s'empara du fallot^ s'élança du coté de la porte, et se trouva
en face de son mari, qu'éclaira soudamement la lumière dont elle était armée. Gérentlot semblait anéftnti : les bras croisés sur sa poitrine, la tête courbée sous le poids d'une vision fatale, il ne détachait pas les yeux de la façade de son établissement, et semblait y lire son arrêt, écrit dans les dernières lueurs des lampions.
— Eh bien, notre homme, dit Gervaise, qu'est-ce donc? Tu as la figure d'un spectre; qui te bouleverse ainsi?
— Tiens, vois, répliqua l'infortuné Gérenflot, en dirigeant sa main vers les panneaux et l'enseigne du Café du Commerce.
— Et puis? dit Gervaise, dont les yeux ne s'étaient point faits encore à l'obscurité.
— Tu ne vois pas? ajouta Gérenflot.
— Non, répondit sa femme.
Le malheureux prit le fallot et le porta avec vivacité vers la boiserie extérieure, puis exhalant un soupir qui semblait tiré du fond de ses entrailles :
— Regarde, maintenant, dit-il à sa femme.
Gervaise examina mieux et comprit le motif de cette sombre douleur. En développant à l'excès le chapitre des lampions, Gérenflot avait voulu faire un acte politique, et prouver qu'il ne reculait devant aucun sacrifice quand il s'agissait de ses opinions. Mais C€^ dévouement nxîaiî pas aveugle, irréfléchi , et il n'avait jamais entendu le pousser jusqu'à la détérioration de son mobilier. Or, le suif officiel, livré aux lois de l'équilibre et favorisé par la pente, s'était évertué en se liquéfiant, et, tombant goutte à goutte, soit sur l'enseigne, soit sur les panneaux ex-
térieurs, y avait formé une suite de cristallisations qui semblaient empruntées aux décors de Fart gothique. Les lettres de renseigne en étaient souillées; le nom même de Gérentlot disparaissait sous cette immonde enveloppe. Quant aux panneaux que décodaient des queues de billard , groupées avec un art infmi , ils étaient sillonnés dans toute leur longueur par d'odieuses stalactites. C'était une véritable profanation : un âme plus forte que celle de Gérenflot en eût été ébranlée,
—Eh bien! s'écria-t-il , tu le vois maintenant. Nous avons mie enseigne au saindoux; il ne reste plus qu'à la sauter à la poêle. Gueux de lampions !
Gervaise chercha vainement à calmer son mari^ à adoucir sa blessure, à Tarracher à ce spectacle.
—Non, disait Gérenflot, je ne me coucherai pas que tout ne soit en ordre. J'y passerait la nuit s'il le faut. Ah bien oui ! dormir quand on a sur le cœur une pareille ordure! Et puis, que dirait M.Évariste?
Depuis un moment , la jeune femme n'était plus à l'entretien; elle avait entendu au loin, et dans la direction du jardin attenant au café, un bruit qu'elle semblait attendre. Rentrer dans la salle et voler vers la croisée entr'ouverte fut l'affaire d'un instant.
—Chut! dit-elle.
Tout se tut; elle revint plus tranquille et prit ces /nanières de chatte à l'usage des femmes qui veulent endormir les soupçons :
— Veux-tu que je t'aide, notre homme? dit-elle.
— Non, Gervaise, répliqua le digne Gérenflot; je m'en tirerai bien tout seul. Va te mettre au lit, ma petite. Tu as eu assez de mal aujourd'hui.
LE COQ Ï)U CLGCTIEH :i5
—As-tu au moins tout ce qu'il le faut? dit la jeune femme en insistant pour la forme.
— Oui , Gervaise, répondit Géreuflot, qui disposait déjà la double échelle le long de la façade. Porte-moi seulement le baquet de la cuisine.
Elle obéit; puis se retira en prêtant Foreiile à tous les bruits. Pendant ce temps^ Gérenflot gravissait les barreaux de son échelle et se livrait avec une ardeur fiévreuse à un lessivage général de ses boiseries:
— Voilà un métier ! se disait-il. Faire peau neuve à onze heures du soir ! Travailler la nuit comme les voleurs et les chouettes ! M. Gélestin peut dire qu'il me la coûte belle! On me nommerait n'importe quoi . maréchal ou capitaine de pompiers, qu'on ne ferait rien de trop. Mais ça ne retourne jamais pour nous autres, pauvres gens. J'y perdrais vingt enseignes qu'on ne m'en saurait pas plus gré. Ah! si ce n'était pas pour M. Évariste, ajouîa-t-il avec un souph? qui partait du cœur, il y a longtemps que je lui aurais tourné le dos à ce gouvernement. Un peu que je dégraderais mon enseigne pour ses beaux yeux.
il fallait que la douleur fut bien vive chez Gérenllot pour ramener à une révolte aussi caractérisée. Ces plaintes le soulageaient; il y trouvait une force nouvelle pour faire disparaître les corps étrangers qui déshonoraient sa façade. Cependant, à mesure que l'enseigne reprenait son aspect et que les panneaux se débarrassaient de leur couche impure, il sentait renaître chez lui de meilleurs seniimenis. À minuit^ quand son œuvre de restauration fut ache-
3b LE COQ DU CLOCHER.
vée,îa paix était rentrée dans son àme et le calme
dans son opinion. Un seul souvenir survécut à cette
épreuve : celui d^une journée bien remplie.
'i: — Je puis aller me coucher maintenant^ se dit-il
avec un épanouissement visible; voilà de la bonne
besogne.
En effet, Thonnéte industriel venait de rentrer ses ustensiles, et, après un coup d'œil jeté autour de lui, il ajustait le dernier panneau de sa boutique^ lorsqu'un léger bruit éveilla son attention. La porte de M. Vauxbelles, située en face de la sienne, semblait crier sur ses gonds; il dirigea les yeux de ce côté. Un homme sortit de la maison, et Gérenflot, de la distance où il était, crut reconnaître le député.
— M. Célesti^ ! se dit-il sous le coup d'une première surprise. Bah! pas possible! A ces heures? A peine arrivé de voyage ?
Cependant, la curiosité s'en mêla et donna à Gérenflot l'idée de s'assurer du fait. Il acheva de fermer son café, et, faisant le moins de bruit possible, il revint se mettre en observation à peu de distance de !a maison de M. de Vauxbelles. Dans l'une des ruelles latérales se trouvait une écurie; Gérenflot en vit déboucher un homme qui tenait un cheval par la bride, et se mit en selle avec quelques précautions. Cette fois, il n'y avait pas à en douter; Gérenflot avait reconnu le député : c't tait lui ; plus d'incertitude, plus de doute. Intrigué; il le suivit à quelque distance. Le cavalier maintenait sa monture au pas, rx)mme s'il eût craint d'éveiller Fatfention, et se dirigeait hors de Saint-Sylvain. Quantf il eut dépassé iee demières maisons, et qu'il se trbuva en rase campa-
gne, il piqua des deux et disparut. Gérenflot le vit s'évanouir dans un nuage de poussière :
— Bon voyage! s'écria-t-il. Est-il étonnant ce M. Célestin? Où diable peut-il aller à ces heures? Il faut qu'il ait oublié quelque chose à Paris. -£
Cette apparition avait jeté Gérenflot dans une profonde surprise; aussi revint-il fort tourmenté du côté de son domicile. Pour regagner ses pénates^, il devait longer le jardin du café, et entrer par une porte latérale. Ce jardin, annexe de son établissement, était contigu à ceux des maisons voisines, et ne s'en trouvait séparé que par une haie vive. Cette disposition était générale pour toutes les habitations de Saint-Sylvain. Chacun avait ainsi sous sa main un petit carré de verdure, arrangé tantôt en verger, tantôt en potager, et qui allait aboutir aux eaux de l'Argentine. Parfois même, de jardin à jardin, il régnait des communications tolérées par l'usage ou ménagées pour la commodité des relations.
Gérenflot s'apprêtait donc à rentrer chez lui, et il introduisait sa clef dans la porte de son domicile, quand il lui sembla entendre quelque bruit du côté du jardin. Il entra et ne vit personne. Les feuilles de la haie gardaient seules un balancement difticile à expliquer. L'âme de Gérenflot n'était pas prompte au soupçon; aussi passa-t-il outre et se dirigea-t-il vers le corps du logis. Là, une nouvelle surprise l'attendait. Un chien passa près de lui à le raser, et, d'un bond extraordinaire, franchit la haie et disparut dans le jardin de la maison voisine. Gérenflot connaissait trop bien les allures de cet animal pour prendre le change sur son compte,
r» LE COQ DU CLOCHER.
— Tiens ! dit-il, c'est Ariel ! Ariel ici !
Ce fut la seule réflexion que cette rencontre arv^ cha à la philosophie de Gérenflot. Cependant les aventures de cette nuit avaient laissé quelques traces dans son esprit, et il éprouvait quelque peine à se rendre compte de ces apparitions successives.
— Au fait, se disait-il, Yoilà bien des mystères : M. Vauxbelles qui monte à cheval à une heure du matin; Ariel qui vient faire des promenades par-dessus nos haies. Toute la ville serait donc en Tair, à ce compte. Allons, mon pauvre Gérenflot, autant croire que tu as la berlue.