CHAPITRE XII
L'enfant peureux.
Sommaire. — L'enfant cruel et l'enfant craintif. — Analyse psychologique des causes de la peur; reflet mental d'un état de débilité fonctionnelle, et conscience trop parfaite du danger. — Courage et civilisation. — Inconvénients de la peur et moyens d'y remédier : thérapeutique rationnelle.
Au printemps, lorsque j'ai, par hasard, quelques minutes de loisir, je m'en vais volontiers m'asseoir dans une allée du parc Monceau, près de l'endroit où tout un groupe de jeunes enfants a pris coutume de venir jouer.
Feignant de lire, j'assiste à leurs ébats de fines bêtes bondissantes, et je m'intéresse à leurs cris, à tous leurs mouvements sans
but, émis pour rien, par simple expansion joyeuse, pour le plaisir de vivre avec ardeur, de rendre à l'atmosphère qui les salure de sa force tout ce qu'ils savent lui restituer en échange, des contractions musculaires et des éclats de voix.
Apaisés au bout d'un moment, les voilà qui font cercle et causent. Ils ont bien de cinq à douze ans; sérieux, affairés, ils prennent des airs d'hommes, et laissent voir des fronts préoccupés.
Du reste, à six ou sept qu'ils sont, ne résument-ils pas le monde? Ils me montrent en embryon toutes les émotions humaines dont, plus tard , ils seront seulement plus aptes à dissimuler ou à dilTérer l'expression visible.
•J'ai vu naître et lleurir en ces jeunes esprits la compatissante bonté, la vaillance, la colère, la peur, la paresse, la joie, la tristesse rêveuse, le désir de justice, la soif d'impunilé. J'ai assisté de près à la première
l'enfant PELREUX 167
éclosioii de l'esprit d'initiative et du besoin d'association. J'ai discerné celui qui organise, commande, et veut mener les autres à la victoire, et s'adjuger la plus grosse part du butin. J'ai reconnu l'ùme docile qui semble née pour obéir et dépendre d'un maître, l'intelligence imaginative qui propose des jeux nouveaux et sait inventer des histoires. Et j'ai vu les petites filles, coquettes, précoces, avisées, celle-ci laissant deviner ses préférences pour le plus fort, celle-là pour le plus subtil, le plus caressant, le plus doux.
Sous mes yeux, deux tempéraments opposés, celui d'un enfant énergi(jue jusqu'à l'excès, et celui d'un enfant craintif, se sont révélés, à peu près de la manière que voici.
Le petit Robert a six ans. C'est un gamin trapu, solide, à mine florissante, avec des
lèvres minces, des yeux aigus, trop rapprochés du nez, qui lui font un visage dur. On entend son institutrice se lamenter sans cesse sur la peine qu'il lui faut prendre pour asservir à la réflexion cette intelligence bornée, au point de vue notamment de la faculté d'attention. En revanche, à l'heure du goûter, il est premier pour la gloutonnerie, et il ne cache pas son goût pour les jeux violents où il faut courir fort, terrasser l'adversaire, où il y aura quelques chances d'en venir aux mains. Il frappe volontiers : on dirait que les coups qu'il donne le soulagent, lui font du bien. Au demeurant, le meilleur fils du monde. S'il n'a rien d'un intellectuel, ce bambin de six ans est d'un courage invraisemblable : il s'attaque sans cesse à des gamins deux fois plus gros que lui.
Plus grand, plus âgé d'une année, le jeune Marcel est tout autre. Fluet, un peu p;\Iol, grêle de membres, délicat de visage, sa fri-
l'enfant peureux i69
mousse expressive est toute pétrie de tendresse, de tendresse affinée, rehaussée de malice et d'esprit. Celui-là n'est pas belliqueux; il préfère les jeux tranquilles et craint évidemment les coups. Bavard et imaginatif, il perfectionne volontiers ou invente des manières de s'amuser plus littéraires que guerrières. Par exemple, on entend sa petite voix s'écrier :
« Une idée... Nous serions de pauvres enfants perdus dans la forêt... »
Et, dans ce cas, c'est Robert qui fait l'ogre, et Marcel le Petit Poucet. Robert aime à se faire craindre, et Marcel joue beaucoup plus volontiers les rôles capables de provoquer de l'attendrissement.
Une fois seulement, j'ai vu Robert en veine d'invention. Voici ce qu'il avait imaginé.
« Toute celte allée est à moi, et celui qui y passera sera battu », annonça-t-il d'un ton de froide résolution.
Quelques instants après, oublieux de celle injonclion, ou sceptique peut-être, Marcel passa par celle allée. L'autre sauta sur lui, lui empoigna la main et y marqua ses dents d'un bon coup de mâchoire.
Je m'allendais ù quelque furieux combat. A ma vive surprise, je vis l'enfant mordu, bien loin de riposter par une énergique bourrade — il était cependant le plus âgé et le plus grand, — se mettre à pleurnicher, puis se réfugier peureusement dans le giron de son inslilulrice pour lui raconter ses malheurs.
Devenu maître du terrain, Robert, fort dédaigneusement, le Iraita de « mouchard », et parut concevoir, de sa propre supériorité sur ce peureux cl sur ce délaleur, l'idée la plus avantageuse.
l'enfant peureux 171
En quittant le jardin, un peu honteux — car mes préférences allaient vers le petit être de tendresse et d'intelligence de qui la couardise n'était pas sans m'humilier, — je méditais sur ce double et parfait exemple d'intrépidité tyrannique et de déplorable faiblesse, et je tâchais de le comprendre.
Robert m'apparaissait comme le véritable type du tempérament militaire, tel qu'il fut jusqu'à notre temps, où l'art de la guerre n'est presque plus qu'une science réfléchie. Cet enfant, peu enclin aux choses de l'esprit, révélait dans toutes ses actions le sentiment intime de sa souplesse et de sa force, l'inconscience du danger, le besoin naturel de dépenser son énergie en trop, la vapeur sous pression qui débordait sans cesse de sa machine cérébrale. Impropre à refréner ses impulsions, il pourrait tourner mal un
jour si son énergie tumultueuse ne trouvait où s'utiliser légalement; mais il faut bien penser que, si les circonstances le favorisent, il peut devenir un héros, et se faire, dans une armée coloniale, par exemple, ou dans quelque hardi voyage d'exploration, un nom couvert de belle et bonne gloire.
Quant au jeune Marcel, n'avait-il pas surtout le tort de devancer son temps de quelque centaine d'années?
Un jour viendra, en effet, croyez-le, où les querelles, qui maintenant encore nous mènent au duel, se videront devant un tribunal. Dès maintenant ne s'adresse-t-on pas à la « justice de son pays » dans bien des cas où jadis on avait recours au jugement de Dieu, sous forme de combat en champ clos, ou simplement de pugilat?
En se réfugiant dans les bras de sa gouvernante, mon jeune ami faisait ce qui sera un jour considéré comme le bien. Il avait conscience nette — beaucoup trop nette assu-
l'enfant peureux 173
rément — de sa faiblesse musculaire, de l'indolence de son tempérament et de la poigne de son adversaire. Il se disait qu'une riposte de sa part ne pourrait qu'exaspérer l'autre et le conduire à de pires extrémités, et lui aussi il murmurait dans sa cervelle raisonneuse et prudente 1' « à quoi bon? » des philosophes pessimistes contemporains. Désespérant de lui-même, répugnant à la lutte où ne pouvait manquer d'éclater son infériorité native, il préférait avoir recours à la justice de paix, à l'autorité légale, ici représentée par son institutrice.
L'un, tout en impulsions, retardait un peu sur son temps et sentait son jeune sauvage; l'autre, trop réfléchi, modérait par trop ses réflexes, et méritait d'être traité de lâche, étant données les mœurs de notre époque qui sont un assez incohérent mélange de façons tout à fait barbares et d'aspirations à un état civilisé.
Mais sous prétexte que Ihumanité évolue manifestement vers des usages pacifiques, je ne puis pourtant pas admettre que mon ami Marcel ait eu raison de se comporter d'une aussi piteuse manière. Il faut bien s'adapter aux mœurs de son milieu, si l'on ne veut pas trop durement en souffrir. Très supérieur, intellectuellement, à son camarade Robert, il ne lui en demeure pas moins inférieur, socialement.
Efforçons-nous donc de déloger la peur du cerveau de nos fils. Nous ne pourrons y réussir qu'en nous faisant une idée claire du mécanisme de cet état d'esprit.
Nos connaissances actuelles sur cette forme de débilité mentale nous permettent de dire que la crainte est, dans un très g-rand nombre de cas, simplement le retlet mental d'un état médiocre de vitalité, d'une certaine
l'enfant peureux 173
faiblesse dans le fonctionnement de l'organisme. Notre petit Marcel est bien certainement un jeune ralenti de la nutrition; il n'y a qu'à le voir pour se faire une idée suffisante de la pauvre tonicité de sa musculature, de la mollesse de son cœur et de ses artères, de la paresse de son estomac. Combien d'enfants pareils à lui ne m'a-t-il pas été donné d'examiner à fond ! Or, de tous les organes de son corps, les nerfs de sensibilité portent sans cesse à son cerveau des notions de fonctionnement languissant et de vie peu ardente. D'autre part, songez que, pour son âge, sa pensée est relativement très nourrie, très meublée. Ne le voyez-vous pas, fréquentant les grandes personnes, rechercher leur conversation, et parler un peu comme un homme? 11 fait de très nombreuses et très vives associations entre les images mentales qui peuplent déjà les cellules de son écorce grise; il a pris tout petit l'habitude de comparer, déjuger, d'être pru-
176 LE CORPS ET lMmE DE L'ENFANT
dent et sage, de différer ses réflexes, de refréner la propension naturelle qui est de rendre coup pour coup.
Voilà donc deux ordres de causes. A l'une comme à l'autre il est possible d'opposer un traitement rationnel.
Commençons par accélérer la nutrition retardante. Tonifions cet organisme, non pas tant par des drogues plus ou moins indigestes que par une liygiène habile, par des stimulations scienlitiquement réglées du système nerveux.
Faisons usage de l'hydrothérapie, des bains salés, des frictions sèches et alcoolisées, de la gymnastique moderne, tonique et enhardissante, et, s'il le faut, des injections de sérum qui procurent, au premier chef, ce sentiment de joie à vivre, d'optimisme, de
l'enfant peureux 177
santé pleine avec laquelle la lâcheté n'est guère compatible. Le courage est de l'oplimisme; c'est une vigoureuse espérance, ai-je dit autrefois. Et je crois toujours que c'est vrai. L'optimisme lui-même n'est guère qu'une affaire de tension artérielle, d'obscur sentiment de sa force. La preuve, c'est qu'un homme peureux et le plus timide du monde peut s'enhardir jusqu'à devenir insolent et féroce, pour quelques bons verres de vin. Notre thérapeutique fait de façon durable, inofTensive et méthodique, ce que le Champagne ou le café ne font que pour quelques instants.
Gela posé, aux images mentales qui peuplent un cerveau peureux opposons sans répit des images adverses. Faisons toucher du doigt la honte dont on est couvert pour avoir reculé, et montrons par expérience que les coups ne sont pas si redoutables, après tout. Une fois ou deux, contraignons nos enfants à se battre, à marcher au combat,
LK CORPS ET L AMK DE L KNFANT.
pour qu'ils apprennent par eux-mêmes que, quand on est dans l'animation de la lutte, on ne sent même pas les heurts de l'adversaire.
Un homme qui, depuis, a donné quand il a fallu des preuves de bravoure, m'a raconté l'histoire que voici :
Vers l'âge de douze ans, élevé de trop près par une mère d'une infinie tendresse, il n'avait rien de précisément héroïque. Un jour, en sortant de la classe, un camarade, plutôt un peu brutal, lui cracha au visage, et comme on le savait timoré, leurs amis décidèrent que l'injure serait lavée par un duel de boxe dans l'allée déserte d'un square. On constitua des témoins, et le combat eut lieu.
L'insulté attendit qu'on lui portât le pre-
l'enfant peureux 179
raier coup — qui fut d'une rare violence. Aveuglé de colère, à son tour il frappa, et il restituait si exactement chaque bourrade que, littéralement, il n'en avait pas conscience. Son activité motrice utilisait ses sensations avec une rapidité telle et si totalement qu'il 'n'avait même pas le loisir de les percevoir ; il les écoulait à mesure; automatiquement, par le mécanisme réflexe, le coup donné se métamorphosait en coup rendu. Quand on les sépara, le moins brave avait vaincu l'autre, et depuis lors, par expérience, il a cessé d'être craintif.
Dans un ouvrage tout récent, un bon philosophe, M. Dugas, étudiant le phénomène de la timidité, est conduit à écrire en fin de compte une sorte d'éloge de ce défaut, qui est souvent celui des intelligences d'élite. La timidité et la peur sont très souvent le lot des plus délicates natures. Ne déplorez pas trop que vos enfants en soient atteints. C'est une preuve qu'ils ne sont pas tout à
fait des sauvages. Mais travaillez pourtant à les guérir, pour les placer à égale distance du trop d'iuipulsion et du trop de prudence, en ce juste milieu où réside toute sagesse.