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CHAPITRE XIV Les paresseux

Sommaire. — Définition de la paresse. — La paresse proprement dite et l'incapacité maladive au travail. — Inconvénients de la culture intellectuelle prématurée; le surmenage chez les jeunes enfants. — Le gaspillage du temps, perdu en même temps pour l'étude et le jeu. — La suppression du baccalauréat. — L'avenir des « forts en thème ».

Donc, votre fils est paresseux... Par ce mot-là, qu'enlendez-vous au juste, je vous prie?

— Que voilà un garçon aux joues fermes et rouges, à l'appétit superbe, joueur, tapageur, boute-en-train, à qui vigueur et vitalité haute ne manquent point dès qu'il faut s'amuser, mais qui, dès qu'on entre à l'étude,

bâille et perd tout élan. Et vous le tenez pour responsable de l'inertie de son esprit, la maladie ou la faiblesse originelle ne pouvant être invoquées comme excuse.

Certes, ce type existe de l'enfant qui n'est paresseux que quand il s'agit d'accomplir un devoir, et nous avons le sentiment de le rencontrer fréquemment. Cependant le problème n'est pas tout à fait aussi simple. Bon nombre d'éducateurs, et beaucoup de parents, se font, ici encore, de très fâcheuses illusions; presque toutes ces choses-là se jugent chez nous par idées toutes faites. Nous regardons la vérité la plus moderne avec les besicles rayées et encrassées que nous léguèrent les pédagogues de la Renaissance; nous concevons ces questions comme ils les conçurent ù une époque où l'urgent était de tirer d'une ignorance fort sauvage et de polir, par les humanités, de rudes gentilshommes trop exclusivement enclins aux duels, à la guerre, à la chasse cruelle.

Dégageons-nous enfin de tout leur héritage, et tâchons de comprendre librement, par nous-mêmes, ce que nous avons sous les yeux. Cherchons de quoi dépend la paresse d'un écolier, et voyons clairement quelle part de responsabilité nous incombe dans tout ce qu'il souffre d'ennui, dans tout ce qu'il nous donne en retour d'indolence, dans tout ce qu'il gaspille de temps erl bâillements et en musarderies, pendant les dix années que durent ses études.

Un premier point.

Souvent, beaucoup plus souvent qu'on ne croit, un petit paresseux, qu'on étudie de près, se révèle neurasthénique , et nous voyons son incapacité à l'effort soutenu d'attention dépendre, sinon d'une maladie formelle, du moins d'une nutrition ralentie,

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d'un fonctionnement languissant du cerveau. Ce n'est point là une affirmation purement doctrinale, mais bien l'aboutissant d'études sans parti pris sur les enfants, aujourd'hui fort nombreux, qu'il m'a été donné d'observer avec quelque suite.

Lorsque, pour un motif ou pour un autre, le système nerveux de l'homme voit mollir sa tonicité, chacun de ses organes n'apporte plus à l'exécution de sa tâche que faiblesse et demi-sommeil. L'appétit à l'ouvrage reparait quand reparait une tonicité générale plus haute. Pas plus que l'estomac ou que le cœur, le cerveau n'échappe à celte loi.

Aussi estimons-nous qu'en bonne psychologie il faudrait éviter toute délimitation trop nette entre la paresse proprement dite et l'incapacité maladive au travail. Gardonsnous, pour le moins, de baser notre traitement de la paresse sur celte idée, vraiment trop simple, qu'un écolier plein d'indolence pourra toujours devenir à son gré, du jour

au lendemain, un modèle d'activité laborieuse. Ne disons pas qu'il n'aurait qu'à vouloir pour pouvoir, de crainte qu'il ne soit doué d'une volonté maladive, et qu'il ne sache pas, ou qu'il ne puisse pas vouloir.

Comprenez-moi. Je sens aussi bien que vous comme il serait absurde de mettre sur le même plan le paresseux si bien portant que nous évoquions tout à l'heure, et le pauvre marmot, convalescent d'une maladie grave, maigre, pâli, ne tenant pas debout, la cervelle tout à fait vide. A celui-là, personne ne demande d'efforts, sachant qu'il en est dispensé.

Mais la grande majorité des enfants peu laborieux, vous la rencontrerez à mi-chemin des deux extrêmes. Le paresseux en parfaite santé est fréquent surtout en théorie. Le plus souvent un cerveau sans entrain s'accompagne d'un estomac tardif et dilaté, d'un cœur aux battements mous, d'une pression artérielle basse, d'un ralentissement notable

dans l'activité des échanges qui constituent la nutrition. Ce n'est pas l'esprit seulement, mais bien tout l'organisme qui se relâche. J'en connais qui ne supportent pas la marche, et que lasse môme le jeu, pour peu qu'il soit actif.

Ces marmots-là, quand leur répétiteur ou leur instituteur les astreint à plus d'une heure ou deux de travail soutenu, d'attention forcée, vous voyez leurs yeux se cerner, leurs petits traits s'amollir, se tirer. Donnezleur un peu de repos ou quelque nourriture, et leur visage reprendra des couleurs, de la vie. Un gamin de huit ans, pour lequel on m'a consulté, a inventé tout seul de s'étendre sur le tapis pour congestionner un peu sa tête anémiée et rappeler les idées qui s'envolent. Ainsi faisait Jean-Jacques qui, pendant des années, ne put dicter sa prose que couché.

En pareil cas, le péché de paresse n'est rien d'antre que le reflet mental d'une toni-

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cilé générale très basse, d'une pauvre énergie vitale. On le guérit par l'emploi des toniques, par l'entraînement progressif, par une hygiène à la fois corporelle et psychique sur laquelle nous reviendrons avec quelques détails. Contentons-nous de dire pour l'instant qu'elle n'a rien à voir avec ces cajoleries et ces menues lâchetés maternelles qui, sous prétexte qu'un enfant manque dévie, ne visent qu'à l'efFéminer un peu plus.

Mais à supposer que nos fils aient une santé très normale, un système nerveux sans lare, et des forces très suffisantes, avouons que nos procédés actuels d'éducation les emploient de façon tout à fait illogique.

Un enfant de sept à quinze ans, n'imaginez pas que ce soit autre chose qu'un

gentil petit animal porté par sa nature intime uniquement à respirer, à maneer, à courir, à dormir, à prendre de la force et à en dépenser, à vivre. Sans doute il observe le monde, compare les choses entre elles, se fait ses petites idées, connaît la curiosité. Un livre racontant quelque fable amusante saura le retenir. Mais il a grand'pcine à comprendre l'intention du maître qui l'arrache à ses jeux et le contraint à s'occuper de choses pour lesquelles il n'éprouvera de goût naturel que plus tard.

Je reconnais très volontiers qu'avec la concurrence actuelle il faut de fort bonne heure armer nos fils de l'instruction nécessaire, la vie étant courte et le nombre de nos connaissances grandissant avec une rapidité vertigineuse. Mais tout de même on commence un peu tôt. Quand un jeune garçon se décide seulement vers la quinzième année à entamer les éludes classiques, voyez comme il a vite fait de brûler les étapes, et

de rejoindre ceux qui se traînent lamentablement depuis la classe de huitième sur les mêmes études! C'est que son esprit se propose avec ardeur un but précis, tandis que nos écoliers en classe ou à l'étude n'ont, pour la plupart, d'autre fin que de s'en aller vile en récréation, et de tuer les heures tant bien que mal jusqu'au moment du jeu.

Je vois autour de moi des enfants de sept à huit ans. Deux fois par semaine, ils vont au cours où se fait leur instruction générale; ils y apprennent : l'orthographe (dictée et mots d'usage), la grammaire, l'analyse grammaticale, le calcul, la géographie, des biographies de grands hommes, de l'histoire sainte; prennent des leçons de choses et récitent des fables, sans compter les exercices de lecture, d'écriture et de dessin. Ils

ont, en outre, tous les huit jours, un cours de solfège, un cours de danse, un cours de catéchisme. Déplus, tous les après-midi, une heure pour les langues vivantes. Soit, au total, quatre heures ou quatre heures et demie de travail intellectuel soutenu chaque jour. Je sais des cerveaux d'hommes de quarante ans qui ne supporteraient pas une pareille tension. La plupart des occupations de l'adulte, même dans les professions libérales, sont moins fatigantes que l'étude proprement dite, puisqu'elles sont devenues automatiques, un peu machinales et d'aulnnl plus aisées.

Cet esprit individualiste et entrepenant, qui fera des Anglo-Saxons, si nous n'y prenons garde, les conquérants du monde latin et nos maîtres, c'est à leur mode d'éducation qu'ils le doivent autant qu'à leur tempérament originel. Voyez comme ils utilisent et disciplinent, par les exercices physiques incessants, cette tendance naturelle de l'en-

fant à la vie animale, dont nous parlions il n'y a qu'un instant. Chez eux, les heures consacrées à la culture intellectuelle proprement dite sont moitié moindres que chez nous. On ne réclame des écoliers que peu d'heures d'attention soutenue, mais on veut que ce temps ne soit pas gaspillé. A vingt ans, leurs adolescents en savent autant que les nôtres, et ils apportent dans la vie beaucoup plus de santé physique et d'énergie morale. Souvenez-vous, pendant nos classes et nos interminables études, combien d'heures tout à fait perdues pour le travail et pour le jeu, pour l'intelligence et le corps, heures grises, désolées, à jamais regrettables. Ce sont elles qui nous laissent un souvenir si lourd, si morne de notre temps de collège.

Eh bien! ces heures de paresse, elles sont imputables bien moins au caractère de l'enfant qu'à notre mode d'instruction, qu'il faudra réformer bientôt de fond en comble si nous ne voulons pas périr.

Quand donc ferons-nous travailler nos petits seulement le temps nécessaire? Quand donc débarrasserons-nous leurs études de ces notions mille fois inutiles dont on encombre leurs cerveaux, comme pour le plaisir de les empêtrer et de les désarmer dans la lutte future? Quand donc les études latines et grecques seront-elles réservées à une aristocratie restreinte de lettrés? Quand donc aurons-nous le courage de suppiimer ce baccalauréat, qui fausse toute la vie nationale, et nous met au rang de la Chine, comme niveau de civilisation?

Rappelez-vous vos camarades de collège.

Considérez ce que sont devenus les plus brillants, les « furls en thème », ceux ijui détenaient comme un lief la place de premier, ceux de qui i'elTorl d'atlontion se soulenail

sans une défaillance. Ne semble-t-il pas qu'ils aient usé à ce moment-là de leur vie sur le De Viris et Boileau, toute leur énergie cérébrale, et que plus tard, arrivés à la vie, il ne leur soit resté de force que pour de modestes labeurs en vue de rôles secondaires? Il y a bien des exceptions à cette règle — je sais des prix d'honneur qui ont fait leur chemin, — mais c'est une règ^le pourtant.

J'ai souvenir de deux élèves incomparables, l'un au lycée, l'autre chez les Jésuites — car j'ai été nourri des deux enseignements. Je ne sais pas d'esprits plus appliqués, mieux disciplinés, plus constants au travail, plus uniformément attentifs, ni plus vivement éveillés sur la besogne actuellement imposée. Ils comprenaient tout, retenaient tout, s'assimilaient tout, savaient résoudre tous les problèmes, éluder tous les pièges tendus aux distractions des écoliers; si ce mot peut se dire d'intelligences adoles-

centes, ils étaient éminents. EU bien! l'un d'eux fait métier de notaire dans un village, l'autre enseigne la rhétorique dans un collège de province, chacun d'eux vient de dépasser quarante ans, et le point culminant de leur vie cérébrale est déjà derrière eux.

C'est que la perfection scolaire aura été pour eux un but, non un moyen. On ne les a dressés qu'à parfaitement obéir, et ils obéiront toujours. On ne leur a pas dit que la vie commençait après, qu'il s'agissait, non pas d'être toujours un élève modèle, mais de devenir bientôt un homme indépendant, valant par soi, capable d'initiative. D'autres qui furent, sinon de véritables cancres, du moins de médiocres lycéens, pour ne s'être pas trop donnés et usés aux premières études, si peu captivantes et si peu utiles, qu'on leur infligeait, ont réservé leur sève, n'onl Ibniri que plus tard, mais ont donné des fruits au moment opportun, à l'époque où les efl'orts comptent.

Sachons donc ne pas souhaiter que nos enfants soient de trop bonne heure des prodiges, et gardons-nous de surcharger leur pensée, avant l'heure, de notions qui sont de peu pour l'user de la vie, où presque rien n'importe à la grande foule des hommes sinon se « débrouiller », donner un peu de confort et de paix à sa femme et à ses petits et contribuer, par sa propre prospérité, à la prospérité de son pays.

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