CHAPITRE XV Les paresseux {suite
SoMMAiBE. — L'éducation devrait être appropriée à chaque vocation naturelle. — L'art d'intéresser les enfants au travail qu'on exige d'eux. — Toujours faire comprendre ce que l'on attend d'eux et pourquoi on l'attend. — Aussi peu d'abstrait que possible; habituer l'enfant à marcher de lui-même à la découverte du vrai. — La paresse a souvent pour cause, ou bien une mauvaise éducation, ou bien une maladie de l'esprit (Talkenberg, Tyndall, H. Spencer).
Nous avons vu, dans noire précédent chapitre, comment des raisons tirées de la médecine et de l'hygiène nous conduisent précisément aux mêmes conclusions qu'adoptent M. Demolins, M. Jules Lemaître et, avec eux, tout un groupe de bons esprits, mus par des considérations d'un autre ordre.
Il nous a fallu reconnaître, en effet, que la paresse d'un bon nombre de nos écoliers est imputable, non pas tant à leur nature personnelle, qu'au système actuellement en usage dans la plupart de nos maisons d'éducation.
Plusieurs de mes camarades d'adolescence, que je vois aujourd'hui faire honorablement ou brillamment leur trouée dans la vie, n'ont été près de moi, sur les bancs du collège, que de pauvres gamins indolents à l'étude, perpétuellement ahuris et ne comprenant goutte aux besognes étranges — versions grecques, vers latins, éloges lyriques de héros, discours latins, harangues de César à ses légions, narrations de tragiques légendes ou de traits éclatants — que l'on exigeait d'eux.
Tel d'entre nous, dont la vocation native était uniquement la vente des cafés en gros, et qui, maintenant, sert excellemment son pays en créant à Madagascar des plantations
importanles, ne put pas une fois se laisser captiver par le verbe de Cicéron ou les cadences de Virgile. Loin de s'enthousiasmer pour la fermeté romaine incarnée en quelque Sca3Vola, il demeurait stupide devant des actions qui lui paraissaient excessives. C'est que personne — ni ses parents trop étroitement vaniteux, ni ses mailres trop automatiques et routiniers — n'avait pris une fois la peine de se demander s'il était né pour le culte des lettres. Bon gré mal gré, on le vouait aux Muses, ainsi qu'on fait encore maintenant de presque tous nos petits bourgeois de France, comme si nous ne devions être qu'un peuple immense de philolog"ucs, de romanciers, d'orateurs et de philosophes, un peuple de purs esprils où personne ne consommerait de pain, ni de biftecks, ni de denrées coloniales, mais seulement de la littérature, oii le commerce et l'industrie ne compleraient pour rien.
Le camarade auquel je fais allusion n'est
rien moins que poète, et j'estime pourtant qu'il ferait un représentant du peuple, voire un ministre du commerce, utile à ses concitoyens.
Pour moi, qui étais originairement dans des conditions différentes, puisque j'ai dans les veines le sang de deux générations de lettrés et d'hommes de science, j'avoue très humblement avoir éprouvé pendant presque tout mon temps de collège, la sensation continue, imprécise et navrante, qu'on m'infligeait, sans même me dire pourquoi, les plus ennuyeuses corvées, qu'on « m'embêtait » pour rien, pour le plaisir. Car nul, jamais, ne prit la peine de chercher à me faire comprendre l'intérêt ou l'utilité, même lointaine , de toutes ces besognes. Elève plutôt médiocre, je travaillais cahin-
caha, avec le seul souci de ne pas affliger les miens, et de faire comme les autres, puisque, fatalement, tout le monde devait en passer par là.
Quand on m'a mis entre les mains un livre de géométrie élémentaire on m'a simplement dit qu'il en fallait savoir un peu, en vue du baccalauréat. Aucune idée plus noble ne me fut offerte en pâture; jamais un professeur ne m'a fait entrevoir la raison d'être et l'entraînante poésie d'une science qui permet à l'homme de jeter des ponts sur les fleuves, sur les abîmes, et de mesurer la distance qui nous sépare du soleil !
Captiver les enfants, leur faire d'abord toucher du doigt un but digne d'envie, leur donner les motifs de tous les efforts qu'on exige de leur attention; les traiter en êtres pensants, non en impersonnelles machines; leur demander, au lieu d'une obéissance passive, littéralement dégradante, un élan spontané, le désir actif de connaître; déve*
lopper en eux avec discernement le besoin, naturel à tous, de curiosité et d'activité cérébrale ; les initier au divin plaisir de comprendre; voilà le devoir véritable d'un maître d'école, d'un éducateur digne du rôle mag-nifique de tuteur d'âmes. Quant à ces distributeurs automatiques de devoirs, de leçons, de bonnes notes et de pensums, qui constituent aujourd'liui encore la trop grande majorité de notre personnel enseignant — libre ou universitaire — dénions -leur le droit de gourmander et de punir pour leur paresse les malheureux enfants qu'on leur a confiés, puisqu'ils ne font rien que pour les ennuyer et, proprement, les aljôtir.
Depuis un (|uarl de siècle, nous avons su réaliser quelques progrès, pourtant, grâce aux leçons de choses et aux méthodes simi-
laires. Mais, dans tous les pays d'éducalion latine ou de discipline militaire, en France, en Allemagne aussi, que de vieux errements obstinément suivis! Pour ne citer qu'un exemple, combien de fois n'avez-vous pas entendu redire cette phrase, à mon sens désastreuse :
« Pas de questions ni de raisonnements! Obéissez d'abord, vous comprendrez après! »
Phrase que ne suivent jamais les explications demandées, et qui a ceci de vilain qu'elle trahit uniquement, de la part de l'éducateur, le souci qu'on le laisse en paix, le désir d'en finir avec un obstacle, et nullement la volonté d'améliorer son élève, d'éclairer son intelligence, de cultiver sa jeune et malléable personnalité. Par de tels procédés, on dompte très commodément l'indépendance d'un enfant, on brise sa petite individualité, on le conduit tout doucement à ne plus vouloir par lui-même; et il arrive ainsi à l'âge adulte, si docile, si définitive-
ment en tutelle, qu'il n'est plus apte qu'à faire un officier subalterne, un moine, ou un bon employé d'administration. C'est quelque chose, assurément, mais ce n'est pas de ça que vit un peuple.
Et, d'autre part, que de leçons apprises uniquement par cœur, que de lois générales énoncées sans qu'on les illustre d'exemples, que de notions abstraites sans images vivantes! Pauvres petits cerveaux qui, loin d'être cultivés selon les lois de l'évolution humaine — à savoir du simple au complexe, du concret à l'abstrait, — sont mis tout d'abord en présence de règles toutes faites, de formules et de symboles, qu'il leur faut adopter sans rien comprendre à la façon dont l'homme a été peu à peu conduit à les admettre, sans jamais descendre au sens profond des mots que, mécaniquement et par force, on imprime dans leurs circonvolutions.
Ne pensez-vous pas, comme moi, qu'un
pareil système semble être fait exprès pour développer et répandre l'indolence, l'inappétence, le dégoût du travail?...
Ceci n'est point uniquement mon avis personnel, et tous les hommes de progrès pensent la même chose.
On nous parle beaucoup de supériorité anglo-saxonne, et il faut bien admettre que les Anglais font, en matière « d'élevage humain », comme ils disent, la plus heureuse des évolutions. Lisez les quelques lignes ciaprès, que j'emprunte à un livre qui a eu, nous l'avons déjà vu, sur la pédagogie d'outre- Manche la plus décisive influence, aux causeries du grand Herbert Spencer sur VEducation.
11 réédite le mol du vieux Montaigne : « Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir », redit vingt fois qu'il importe de toujours com-
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mencer par le cas parliculicr, par l'exemple tangible, par la vie, pour s'élever ensuite aux généralisations, aux lois, aux abstractions, qu'il faut habituer l'enfant à marcher de lui-même à la découverte du vrai.
Il cite M. Wyse : « Le principe vital de l'enseignement est d'apprendre à l'élève à s'instruire lui-même comme il convient ». Il montre avec M. Marcel « que les leçons doivent finir avant que l'enfant laisse voir des signes de fatigue ». Il affirme et démontre que le travail doit toujours s'accompagner, chez l'enfant, à'excilation agréable : « Les répugnances qu'il témoigne pour telle ou telle étude, au grand déplaisir du maître, ne sont pas des répugnances innées, mais des répugnances produites par le système peu judicieux suivi par celui-ci... L'expérience montre tous les jours plus clairement <|u'il y a toujours une manière d'intéresser, d'intéresser même délicieusement, les intelligences d'enfant. »
Et parlant du grand éducateur Pestalozzi :
« Une grande partie de sa force venait, non d'un plan d'éducation qu'il aurait mûri et raisonné avec calme, mais de la puissance de sympathie que lui donnait une intuition vive des besoins des enfants et des difficultés où leur jeune esprit se butait. »
Il redit enfin, avec pleine approbation, celte phrase de Falkenberg-, où se résume excellemment mon propre sentiment :
« L'expérience m'a appris que l'indolence chez les jeunes gens est chose si contraire à leur besoin naturel d'activité, qu'à moins d'être l'effet d'une mauvaise direction, c'est presque toujours la marque de quelque défaut constitutionnel. »
Emprise maladroite de la part des éducateurs ou santé médiocre, tout est là, je le crois aussi. Si nos petits sont paresseux, c'est parce que nous savons mal les intéresser au travail, ou bien encore par défaut de tonicité cérébrale, par nutrition retardante, par neurasthénie infantile.
Ici nous retombons dans le domaine de la médecine proprement dite, dont nous venons de nous écarter un moment. Avant d'y rentrer tout à fait, laissez-moi vous conter encore comment Tilluslre Tyndall, qui fut, au début de sa carrière, modeste professeur de mathématiques, a su parler de « cet art merveilleux d'apprivoiser les âmes », et de capter les intelligences naissantes.
Il raconte lui-même dans un discours célèbre :
« Un des devoirs que j'eus à remplir à l'époque dont je vous parle, fut de faire une classe de mathématiques; je me suis promplement aperçu qu'Euclide, et toute la géométrie ancienne, constitue, quand on se donne la peine de réveiller l'intelligence, une élude très attrayante pour la jeunesse. Mais, j'avais soin de soustraire toujours les enfants
à la routine des livres, et je mettais en jeu leur initiative personnelle sur des questions prises en dehors de ces livres. Au commencement, cela déplaisait ordinairement à l'enfant d'être placé hors de la voie battue. Il se sentait dépaysé, mais je n'ai pas vu une seule fois que ce sentiment durât... Tout au contraire, j'ai vu bientôt les yeux de l'enfant briller, puis enfin, avec un plaisir qui tenait un peu de l'extase d'Archimède, il s'écriait : « Monsieur, j'ai trouvé ! » Le sentiment de sa propre force d'esprit, éveillée en lui, lui était d'un immense secours. Ainsi animée, vivifiée, une classe faisait des progrès surprenants. Je m'efforçais ainsi de faire de la géométrie non pas tant une branche de l'enseignement, qu'un moyen d'éducation de la volonté et de l'attention. L'expérience a réussi. Les meilleures heures de ma vie sont celles où j'ai assisté à la vigoureuse et joyeuse expansion des forces mentales que j'avais tirées de l'état latent. »
Un enseignement conçu de cette sorte n'est possible qu'à une condition : peu d'élèves pour un seul maître.
En Angleterre — lisez les derniers livres de M. Ed. Demolins sur V Education nouvelle — la tendance actuelle est de cultiver chaque petite àme pour son propre compte, de renoncer aux classes de quarante élèves, de donner un professeur pour huit ou dix enfants, un professeur universel, enseignant à la fois le latin et l'histoire, l'arithmétique et la zoologie, et suivant ses petits élèves depuis l'enfance jusqu'à la fin de leurs études, connaissant ainsi la psychologie intime, les tendances particulières de chacun des jeunes esprits qu'on lui confie, de manière à le bien pousser vers sa vocation naturelle.
Vous m'objecterez tout de suite que ce
projet vous paraît malaisément praticable, parce qu'il serait cher. Et je vous répondrai: « Braves bourgeois économes de France, vous vous croyez astreints, par devoir paternel, à lésiner tout au long de votre existence et à rogner sans cesse sur votre confort, pour léguer à vos héritiers de bonnes rentes après décès'. Ce faisant, vous vivez
i. Au moment de la pultlicalion de ce chapitre dans le Figaro, l'auteur a reçu d'un professeur de lycée dont il respecte l'anonyme l'éloquente lettre qui suit :
... Votre étude des paresseux est on ne peut plus juste. Oui, la plupart des enfants passent pour des paresseux uniquement parce qu'on leur impose une besogne aride et abrutissante, pour laquelle ils n'ont pas la moindre aptitude, et qu'on leur impose sur le ton sec ou brutal de l'autorité, sans leur expliquer en quoi elle est bonne et surtout sans la rendre attrayante. J'ai près de trente ans d'exercice dans l'enseignement public, collèges et lycées. J'ai fait des classes de lettres et des classes de grammaire, et je me demande aujourd'hui avec autant d'inquiétude que de tristesse si j'ai été vraiment utile aux centaines de jeunes gens que j'ai contribué à élever, vraiment utile à mon pays. Et ce qui m'attriste encore davantage, c'est de voir autour de moi si peu de mes collègues ébranlés dans leur béat optimisme d'éducateurs soi-disant infaillibles. Le corps universitaire, en immense majorité, est misonéiste. 11 croit autant que jamais à l'excellence des méthodes que nous ont léguées Port-Koyal, le bon Rollin, et surtout les Jésuites. 11 est persuadé que les langues mortes seules sont capables de former excellemment l'esprit, et en fait de
une vie médiocre, sans aisance et sans dignité; vous instruisez parcimonieusement vos fils, quitte à les inviter plus tard à ne rien faire par eux-mêmes, à manger votre petite fortune très paresseusement. Comme conséquence fatale de cette économie domestique, vous vous abstenez d'avoir beaucoup de rejetons, votre bas de laine ne pouvant
réformes, il reviendrait plutôt en arrière que de modifier tant soit peu l'enseignement dans le sens du progrès. Croiriez-vous que beaucoup de professeurs trouvent qu'on a eu tort de supprimer le latin en 1' et en 8". que six années de latin et quatre de grec sont insuffisantes. L'agrégé de lettres ou de grammaire est suffisamment capable d'exercer son métier; mais on l'a poussé trop tôt et trop vivement vers une culture spéciale. Il se cantonne dans sa partie, et ne voit rien à côté ou au delà. Il n'a pas lu Spencer (ou si peu!) ni les autres pédagogues hardis qui sont allés jusqu'au fond de la science éducative. VA il n'est pas pédagogue pour un sou. Il n'a cure de la variété des caractères et des aptitudes intellectuelles. Il a un jirogramme qu'il suit exactement, quelquefois servilement. Il faut que ses élèves (la tète de la classe, bien entendu) soient ou paraissent bien menés, forts. C'est là-dessus seulciuent que le jugeront ses clief>. inspecteur d'Académie, recteur, et surtout l'inspocleiir général dont l'examen liàtif, superficiel, est le plus important, le plus redouté. De ces visites au galop dépendent promotions et avanccmonl. IJref, on n'ajiprécie, chez nous, ni no récomitense l'éducateur, l'homnit.' doux et ferme tout ensemble qui sait se faire aimer tout en obtenant dos résultats. Mais je sais (juo je proche un
suffire à faire à plusieurs des loisirs. Ainsi, vous appauvrissez trois fois votre pays : en contribuant à la dépopulation, en entassant de l'argent qui devrait circuler, et en laissant derrière vous des héritiers improductifs.
Économisez moins. Ne laissez à vos fils qu'un petit capital de débrouillement, comme on dit, afin qu'ils soient contraints de « faire des dollars ». En retour, dépensez beaucoup
converti; j'ai voulu simplement vous montrer que dans le corps enseignant vous aviez quelques rares approbateurs dont je suis. Ce n'est point par des réformes de détail qu'on améliorera une situation lamentable. Il faudrait la sape et la mine dans notre édifice vermoulu. Je comprends très bien J. Lemaitre et Bonvalot poussant leur cri d'alarme et demandant une révolution, non quelques changements timides, j'applaudis surtout à Demolins qui fonde son école des Roches et qui prouve, en marchant, qu'il a la volonté de marcher. Mais votre dernier paragraphe signale l'obstacle qu'il sera le plus malaisé de franchir. C'est encore moins l'esprit routinier de notre bourgeoisie, que sa parcimonie mal entendue. On aura de la peine à décider un père de famille nanti de 30 à 40 000 livres de rente à dépenser pour chacun de ses fils de 2 300 à 3 000 francs par an. Les mœurs, l'esprit public, l'opinion, voilà ce qu'il faut s'attacher à modifier pour opérer dans notre enseignement des réformes d'où dépendent la prospérité du pays, la vitalité de notre race, notre existence comme nation.
pour les instruire, pour les armer, pour eu faire des hommes, pour leur donner une éducation qui les mette en pleine valeur; elle sera cent fois plus précieuse qu'un héritage. Les Anglais suivent celte voie, et c'est en leur prenant leurs idées les plus sages, au moins autant qu'en construisant les meilleurs bateaux sous-marins, que nous les empêcherons de dévorer le monde et de nous asservir.