CHAPITRE XVII Les enfants tristes
Sommaire. — Tristesses sans motifs; rêveries et larmes de la puberté. — Conditions de production de la tristesse; elle est souvent le reflet mental d'un abaissement de la vitalité. — Pratiquement, la cure de la tristesse s'identifie au traitement de la fatigue. — Les bonnes larmes.
J'écris ce titre et je sens que ces mots, si mal faits pour se joindre, étonneront qui les lira. Et j'éprouve moi-même — bien que ma déjà vieille expérience ne me permette pas le doute sur la fréquence de la tristesse chez l'enfant — comme une peine à les unir. Se peut-il que la mélancolie vienne effleurer l'enfance, la rieuse, l'oublieuse,
l'innocente, l'irresponsable enfance, et que le noir souci, qui s'insinue par la serrure du vieux Faust, vienne marquer du doigt ces fronts purs et sans rides, qui ne recèlent ni regrets, ni déceptions, ni remords !
Il est vrai cependant que l'on rencontre des gamins et des fillettes tristes, sans entrain, sans courage à vivre, sans rires bruyants, sans jeux fous. Il y a des yeux de dix ans qui s'emplissent de larmes, non point de larmes de colère ou de menus chagrins, mais de larmes essentielles, si je peux dire, sans raison valable, sans autre cause appréciable qu'une lassitude sans bornes, un accablement tout ensemble du corps et de l'esprit, un découragement de vivre, à peine conscient. On en sait qui se tuent à l'âge où l'idéal des autres est de jouer aux barres et au cheval fondu.
Dieu merci, ces bébés tragiques ne font pas nombre, mais, en deçà de pareils paroxysmes, j'en connais beaucoup, pour ma
part, qui sont coutumiers de tristesse. Souvent les petits indolents dont nous parlions dans nos derniers chapitres, en même temps que médiocrement enclins à l'effort intellectuel, nous les voyons, si nous regardons bien, sans entrain au plaisir, à la gourmandise ou au jeu. Pour eux tout est langueur, et ils n'ont d'appétit à rien ; même distraction dégoûtée vis-à-vis du travail ou d'un temps de course en plein air. D'autres, plus réfléchis, plus graves, donnent des preuves d'un bon vouloir touchant que leurs forces trahissent. Le moindre échec les plonge en complet découragement; une gronderie un peu vive les désespère, les abat, les fait douter affreusement de l'affection de leurs parents. Ils disent alors, et ils pensent, que ce n'est pas la peine de vivre si longtemps sur cette dure terre, tels ces jeunes soldats qui, pour trois jours de salle de police, se croient persécutés, et songent à mourir.
Cet état d'âme, presque invraisemblable à cet âge, je l'ai observé à l'état chronique, régnant à peu près sans relâche, et, d'autres fois, par crises revenant après des périodes plus ou moins longues de répit. Celui-ci, profondément déprimé, ne retrouve un peu de joie à vivre que dans le repos absolu, loin des leçons et du travail, au bord des plages, sur les montagnes, à l'air vif. Tel autre est, au contraire, désorienté par l'oisiveté des vacances; sa nervosité trop tendue, que le travail quotidien discipline et apaise, demeurant inutilisée, s'écoule en vaines larmes, en larmes sans motif, ainsi que fuse et bruit la vapeur par les soupapes d'une machine surchaulTée et inemployée.
Au moment de la puberté, combien de garçons et de filles ne voyons-nous pas en ! proie aux rêvasseries désolées, aux invinci-
bles besoins de pleurer, de pleurer pour rien, sans témoins, la nuit, en face des étoiles ! . . .
Beaucoup de parents avertis traitent ces exaltations, dont on se cache avec pudeur pourtant, de sotte comédie, et je n'entends pas nier que ce procédé, si cinglant soit-il et si peu éclairé, ne puisse rendre des services; la nervosité superficielle et de date récente peut quelquefois céder au ridicule.
Mais il y a des cas, des cas nombreux où. la mélancolie de nos enfants a des racines plus profondes. Celle-là, c'est notre métier de la comprendre et de lui opposer, suivant notre coutume, un traitement rationnel.
Rendons-nous compte des conditions de
production et d'aggravation de la tristesse
dans les âmes d'enfants.
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Voyez comme elle a vite fait de s'installer chez nos petits, quand ils sont sous le coup de quelque maladie. Ils cessent déjouer, de crier et de rire; plus de mouvements vifs; mal soutenue par les muscles du cou, leur petite tête, trop lourde, cherche des points d'appui à l'épaule de la maman ou au bras du fauteuil; les traits tombent, les yeux ne regardent plus que le vague. Ne dites pas qu'un secret instinct les avertit du péril proche et les tient en attente, car même dans la convalescence, quand toute crainte a fui, la gaieté ne revient que peu à peu, avec les forces. C'est que la mélancolie n'est ici que le reflet mental d'une dépression de la vitalité; elle naît du moment où les moyens de défense de l'organisme sont en état d'infériorité, elle s'évanouit dès qu'ils ont repris le dessus.
Vous savez aussi bien que moi qu'un névropathe est enclin aux manifeslations extérieures de la joie quand il fait soleil el
LES ENTANTS TRISTES 243
ciel bleu; un nuage qui passe, l'orage qui approche, la nuit qui tombe le rendent bientôt assombri. Les enfants pleurent dans le noir, ils dansent aux vives lumières, parce que la lumière est un admirable tonique. Pour ce motif, un gamin de Marseille est plus gai qu'un gamin de Londres ou de Berlin.
En règle générale, l'homme se réjouit de tout ce qui le tonifie modérément. La joie, le rire, le besoin d'expansion, de jeu, de mouvements légers et vifs trahissent un degré tempéré d'excitation cérébrale; audessus, c'est l'énervement, et bientôt la colère. On en fait chaque jour l'expérience avec le vin, les alcools ou le café. J'ai entendu une femme du peuple appeler le café « de la graine de bonne humeur ». La physiologie populaire a de ces bonheurs d'expression. Ce qui déprime attriste, ce qui active la vitalité réjouit, c'est la grande loi de raé anique cérébrale, adoptée aujourd'hui
par l'immense majorité des psychologues et des physiologistes de tous pays.
D'aucuns veulent voir dans la mélancolie le résultat d'une idée fixe, qu'un observateur habile parvient toujours à déceler; mais je ne crois pas cette explication valable, au moins pour les enfants qui n'ont encore que peu d'idées et en qui les images n'ont pas grande tendance à durer. Un enfant de dix ans perd son père et sa mère, et, quelle que put être sa tendresse pour eux, il les oublie bien vite et ne reste pas longtemps triste, pour peu que son cerveau soit à l'état normal. En revanche, s'il est de nutrition ralentie, de vitalité médiocre, si la pression du sang dans les artères est basse, vous verrez cet esprit languide s'affliger pour un rien, saisir tous les prétextes pour assouvir son appétit de souffrance morale.
La mélancolie est fonction de lassitude habituelle, de dépression du système nerveux ; elle est l'écho mental de la neurasthénie. Et
si VOUS la voyez se trahir quelquefois par les bruyants dehors des sanglots et des larmes, c'est que, sur ce bas-fond de faiblesse nerveuse, se dressent çà et là des moments d'excitation, et que les pleurs ne sont rien d'autre que la façon dont notre organisme traduit l'énerveraent impuissant à vaincre, le sentiment exalté de lutte vaine, le découragement.
Vous voyez qu'en bonne logique, le traitement de la tristesse se confond à peu près avec celui de la paresse et de la peur. Les toniques bien employés doivent, si notre théorie est vraie, avoir raison de la tendance à être triste en même temps que de la langueur fonctionnelle. L'expérience de chaque jour confirme pleinement cette vue de l'esprit.
En quatre lignes résumons l'essentiel de
la thérapeutique rationnelle à laquelle nous I venons d'aboulir.
1° Supprimer l'excès crénervement, les | larmes, les sanglots, par un régime alimentaire, un bon règlement de vie, et quelques préparations à la valériane ;
2** Le calme obtenu, relever progressivement l'énergie cérébrale par l'emploi méthodique des moyens de stimulation que nous avons maintes fois énumérés; redonner au cerveau non des bouffées d'excitation, mais une vigueur soutenue ;
3" Bien régler le travail, de manière à contraindre le jeune esprit à faire usage de sa force, à utiliser sa tension, pour ne pas ressembler à la machine trépidante, si filante et immobile dont nous évocjuions tout à l'heure rimai;c.
Oui certes, apprenons à soigner nos bébrs névropathes (jui, tout jeunes, preiiiicnt (oui |
naturellement la route du chagrin et penchent, dès l'âge le plus tendre, à voir la vie sous l'angle où elle apparaît désolante.
Je suis trop médecin pour ne pas vouloir qu'on les traite, qu'on les douche, qu'on leur transfuse des sérums, qu'on les guérisse vite, et qu'on tâche d'en faire de ces hommes robustes et calmes, actifs, tenaces, hardis, et pourtant maîtres de leurs impulsions dont notre pays a besoin...
A supposer que notre médecine — encore bien modeste — ait un jour le pouvoir de les muer de fond en comble, de refaire leur âme à neuf, gardons-nous, cependant, de trop bien les guérir. Nos romanciers, nos auteurs dramatiques nous peignent à l'envi do plats et répugnants gamins à l'âme sèche, âpres au gain facile, incapables d'une émotion, d'une folie, d'un coup de cœur ou d'une larme. J'aimerais mieux un fils tendre et triste à l'excès qu'une de ces petites brutes.
Je sais bien que notre pays n'a que trop
de rêveurs sympathiques , qu'il manque d'hommes d'affaires, et que, sous peine de périr, nos peuples latins doivent s'orienter vers plus de fermeté, vers moins de mollesse attendrie. N'oublions pas pourtant que si le don des larmes est bien souvent un peu bêta et ne signifie rien que névrose au moins inutile, il lui arrive quelquefois d'èlre le signe du génie, et que tel enfant qui pleurniche i pour rien, par pur débordement de force inemployée, par rêverie mélancolique, sera peut-être un jour un grand poète, un beau musicien, un éloquent consolateur des misères d'aufrui.