CHAPITRE XX
Les punitions.
Sommaire. — Les punitions usuelles: leur inefficacité; leurs inconvénients. — Pensums, privations de sortie et de promenade. — La mise au pain sec et à l'eau: la privation de dessert. — De la persuasion; raisonnement et sentiment: l'amour-propre et l'intérêt bien entendu; user de tout cela pour s'éviter la peine de punir. — Opinion de M. Demolins; punitions adaptées au tempérament de chacun.
Je ne sais pas de problème de pédagogie qui soit plus difficile que celui des punitions. Ce qu'on en peut dire d'emblée c'est que les procédés actuellement en vigueur dans nos lycées de l'université ou nos collèges libres, vont, pour la plupart, à l'encontre du sens commun.
Sans doulc, les peines dites corporelles sont à peu près partout abolies; on ne voit plus de malheureux gamins tenus de demeurer une demi-heure à genoux, les bras levés, dans la position classique des supplices chinois, et il est rare qu'un jière de famille, s'inspirant d'un usage fréquent encore dans la première moitié do ce siècle, frappe sou fils avec des verges trempées dans du vinaigre, afin que la fessée soit très longtemps cuisante.
Mais rien n'est plus ordinaire que la privation de promenade ou de sortie, le pensum, l'emprisonnement au cachot ou la mise au pain sec. Par le soleil ardent ou le grand froid, on condamne un petit garçon « pour avoir parlé dans les rangs », à rester tout au long d'une récréation, immobile au pied d'un arbre, ou contre un pilier du préau, comnu! pour l'exposer, sans réaction possible, aux courants d'air ou aux coups de soleil. Pour nous, qui nous piquons dédilier l'édu-
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cation sur l'hygiène, rienn'esl à conserver de ces vieux procédés inefficaces et malsains.
Ils révoltent en nous moins encore la sentimentalité que la logique . Nos recherches sur la psychologie de l'enfance nous ont montré qu'un gamin paresseux ou rebelle, si peu sympathique qu'il semble à ceux qui le voient chaque jour, n'est bien souvent qu'un petit détraqué du système nerveux, qu'un cerveau malade à soigner.
Pour le rendre meilleur, votre système est simplement de mettre en sa mémoire la représentation mentale d'une peine assez désagréable pour que ce souvenir suffise désormais à le retenir sur la mauvaise pente. Fort bien; mais voyez donc comme cela réussit mal, comme ce sont toujours les mêmes qu'il vous faut châtier, ceux-là précisément dont rien n'arrête les impulsions mauvaises, dont rien ne semble pouvoir vaincre l'indolence foncière. Soignez, vous dis-je, leur système nerveux et vous les
verrez promptement devenir plus malléables et meilleurs. Teniez l'expérience avant d'en sourire.
Mais au lieu de refaire leur nutrition générale, et de ranimer leur cerveau ou de le modérer, vous vous contentez de les priver d'exercice et d'air pur, de les condamner à l'immobilité, de leur faire confectionner d'abrutissants pensums, dans l'almosplière viciée d'une salle d'étude , de les empêcher de sortir le dimanche et de les entasser avec ceux de leurs camarades qui peuvent précisément leur donner les pires exemples. On connaît des enfants qui se font, tout exprès, priver de promenade , rien (|ue pour se soustraire à une marche qui les ennuie et les fatigue, ou pour ne pas quitter un ami cher, qui est puni. N'est-il pas révoltant que cela soit possible ! J'ai déjà dit, au cours de mes articles, le danger des cachots noirs, des terreurs infligées surtout aux tout petits.
Un de mes clients, névropathe sujet îi de
grandes colères, avait un petit garçon de cinq ans qui semblait fait à son image. L'enfant ayant, un jour, refusé d'obéir et trépigné rageusement, le père, pris de fureur, l'empoigna, le roua de coups, puis le tint longtemps enfermé dans un cabinet sombre. Depuis ce jour, le malheureux gamin, terrorisé, évidemment prédisposé d'ailleurs par ses tares héréditaires, marche à l'idiotie.
Je ne professe pas, non plus, bien grand enthousiasme pour le système de la mise au pain sec et à l'eau, pour ce motif que le pain sec est une nourriture insuffisante — pensez-vous qu'on améliore le cerveau d'un enfant en ne lui donnant pas le combustible indispensable? — et pour cette raison que l'eau me paraît devoir être le régime normal, au moins jusqu'à l'adolescence.
La punition par suppression de sucreries et de desserts n'est logique que si vous considérez gâteaux et sucreries comme la juste récompense du bon travail et de la journée de sagesse; mais une récompense qui abîme les dents et «lélériore l'estomac ne fait point notre affaire.
La vérité, c'est qu'il faudrait, vraiment, punir de moins en moins, presque jamais, voudrais-je dire.
L'aboutissant de toutes les observations et de toutes les réflexions qui constituent ce petit livre, n'est-ce pas en effet celte idée que l'éducalcur doit faire la [isychologie de son élève, comprendre son caractère, connaître son tempérament, partir de là pour le guider dans la voie qui convient, dévelopj)er ses qualités, atténuer ses défauts naturels dont beaucoup sont utilisables, et le mettre en pleine valeur, au lieu de vouloir le broyer et de fondre sa personnalité pour la frapper à l'efligie commune?
Parlez-lui avant de le battre. Un enfant que Ion sait bien prendre est presque toujours accessible à la persuasion, à la suggestion patiente et habile. La fessée ne me paraît admissible que chez un très petit bébé, inaccessible à tout raisonnement. Entendonsnous bien : jamais de gifles, bonnes uniquement à ébranler sa petite cervelle d'une regrettable façon; mais la fessée, sans vraie colère, sur le bon gros derrière que ça rougit un peu sans grand dommage pour les organes nobles.
Je ne déteste pas non plus, dans le cas de fureur méchante, le jet du siphon deau de sellz dont nous avons déjà parlé aux chapitres sur la colère. A cet âge très innocent, les châtiments de cette sorte, par leur rude simplicité, se gravent bien dans la mémoire, et ils servent heureusement à enrayer tout net de déplorables habitudes, à montrer que personne ne fait à sa guise ici-bas.
Mais n'oublions jamais qu'il s'agit d'amé-
liorer, de faire croître en force et en sagesse un petit être encore bien peu responsable, et non d'assouvir sur son dos les impatiences qui nous viennent à son contact.
Je me rends compte, certes, de tout ce qu'il y a de fatigant et d'énervant à faire le métier d'élever des marmots. Rien n'est plus méritoire, et rien n'exigerait de plus hautes vertus de l'esprit et du cœur. Mais je sais bien aussi que nos petits ne sont pas venus en ce monde pour leur plaisir ni de leur propre gré, qu'on ne peut vraiment pas les tenir pour responsables du tempérament qu'ils héritent avec la vie, et que cette façon d'envisager les choses ne saurait nous conduire qu'à plus de justice et d'habileté directrice envers eux. Ne trouveriez-vous pas honteux qu'un lleuriste donne des coups à ses boutures? Le jour n'est peut-être pas loin 011 parents et professeurs ne s'irriteront guère plus envers leurs élèves quiin jardinier ne s'indigne après le rosier qui pousse
de travers ou le rejeton qui vient mal. Vous tous qui faites réciter la morale de notre La Fontaine : « Patience et longueur de
temps ! » apprenez cette fable pour, votre
propre compte.
Lorsque vous sentirez s'ouvrir Tintelligence et s'éveiller le cœur de vos tilles et de vos fils, gouvernez-les par le raisonnement et par le sentiment; usez de l'amour-propre, de la honte, de l'intérêt bien entendu ; apprenez-leur à renoncer à tel caprice pour ne pas vous faire de peine, et toujours, montrezleur que vous n'exigez d'eux rien qui ne soit évidemment en vue de leur bonheur.
Soyez d'ailleurs aussi fermes que calmes, et ne cédez pas aujourd'hui à une fantaisie que vous réprouverez demain. Ce sont vos propres oscillations d'énergie qui le plus
souvent font vos petits désordonnés d'esprit, incohérents en leurs désirs. C'est simplement notre propre faiblesse qu'il leur faudra payer demain par des gronderies et des gifles.
Enfin, si nous devons absolument punir, ayons recours d'abord aux châtiments purement imaginaires et moraux, inventés, je suppose, par le cœur excellent de quelque grand'mère indulgente ou d'une brave religieuse. J'ai vu des gamins rebelles attachés au pied d'une table seulement par un. brin de laine; ils se sentaient mieux maîtrisés par ce lien fragile qu'ils ne l'eussent été par de grosses cordes ou des chaînes.
Rien n'est difficile à trouver comme do bonnes punitions, et je voudrais que les revues d'instruction primaire et d'enseignement secondaire aient l'idée de mettre au concours l'invention de cliAtiments vraiment logiques, qu'il fVil possible d'adapter au tempérament de chacun, et qu'on pùt^infliger avec le sentiment d'être^vraiment 'utile.
J'ai interrogé à ce propos M. E. Demolins, de qui les idées sur l'éducation et l'école nouvelles sont la plupart du temps si judicieuses, si rationnelles. Voici ce qu'il m'a répondu.
« L'école anglaise (du moins les types
que j'ai pu observer) recourt beaucoup moins que la nôtre aux punitions, parce qu'elle développe à un très haut deg^ré le sentiment de la responsabilité, de la respectabilité, qu'elle contrarie moins la nature et les goûts des enfants, que la discipline est moins étroite et la liberté plus grande. Avant de rechercher quelles sont les meilleures punitions , il importe en effet de trouver le moyen de les rendre moins nécessaires.
« A Abbotsholme et à Bédales (et le fait est assez général en Angleterre), la police de l'école est faite par les élèves eux-mêmes,
d'après un procédé que je vais indiquer dans mon prochain volume \ Ecole Nouvelle. Voilà qui vient encore diminuer la fréquence des punitions.
« Mais quand il faut arriver à punir, le procédé que j'ai vu employer avec le plus de succès est celui qui consiste à adapter la punition à la nature de chaque enfant, de manière à la faire servir au redressement d'un défaut.
a Par exemple : faire courir pendant dix minutes un élève qui répugne aux exercices physiques; ainsi il tire un profit de la punition. A Abbotsholme, un enfant, qui était peu porté à l'ordre et à la propreté, fut condamné à racler complètement un des bateaux de l'école qui avait besoin d'être goudronné à neuf. Ce fut en môme temps pour lui un exercice physique... »
Evidemment, c'est dans cette voie qu'il faut chercher.
D'ailleurs, je ne saurais assez le dire et le
redire, la thérapeutique et l'hygiène médicales nous fournissent de précieux moyens de raréfier les punitions en nous permettant, dans un très grand nomhre de cas, de placer un jeune cerveau au cran de l'équilibre.
Très malléables, très automatiques, aptes à imiter, particulièrement esclaves de ce besoin de recommencer , do répéter les mêmes actes, qui est au fond de la nature humaine, les enfants nerveux, si leur névrose ne dépasse pas les extrêmes limites, peuvent, avec un peu de soin, être aiguillés sur la bonne voie et s'y maintenir indéfiniment. Il suffit pour cola de les connaître, de les comprendre et de faire servir à leur salut leurs défauts mêmes. S'ils sont esclaves de l'idée fixe et de l'habitude, sachons leur imposer d'utiles idées fixes et de salutaires habitudes. Un jour viendra où, le médecin aidant, les punitions seront chose tout à fait exceptionnelle dans les écoles d'un pays
vraiment civilisé.
LE CORHS ET LAME DS L EN h'ANT.