CHAPITRE XXÏ
Sur l'excès de tendresse.
Sommaire. — L'Anglo-Saxon se détache aisément de ses ascendants; avantages de cette manière d'être au point (le vue de Texpansion coloniale. — Nos mœurs familiales françaises: amour filial et amour conjugal. — Nous n'avons pas, en France, assez d'enfants. — La mauvaise tendresse.
L'abus de la sévérité a ce lourd inconvénient de tendre à faire de nos fils des hommes au cœur humilié, craintifs devant la moindre responsabilité, inhabiles aux entreprises, inquiets devant l'opinion d'autrui, et sachant mal se contenter du témoignag^e de leur conscience. Parfois aussi l'extrême compression produit à l'entrée dans la vie une
réaction très vive, et de la vie de discipline stricte on passe brusquement à la vie de désordres.
L'excès contraire, l'éducation trop tendre, la couvée longtemps prolongée sous Taile maternelle, la cajolerie incessante, et l'élevage, comme on dit, dans du coton, ne sont guère moins déplorables. Mais le pis est encore le mélange de l'un et l'autre genre, l'alternalivo d'impatientes véhémences et de caresses éperdues, défaut essentiel de nos pays latins.
En Angleterre, le jeune garçon n'a point le cœur tout débordant de piété fdialo; il ne pratique guère ce culte de la maman, de la chère vieille en cheveux blancs, qui est un de nos plus doux charmes. Moins sympathique, assurément, que n'est lo nôtre, l'adolescent anglo-saxon , hanté par l'idée do conquête — do conquôlo commerciale et toute pacifique, — quille le foyer paternel avec une désinvolture qui nous révolterait.
Un Français, on l'a dit, ne coupe jamais tout à fait le cordon ombilical par où sa mère a commencé de lui communiquer la vie. Même longtemps après le mariage, un très grand nombre d'entre nous demeurent sous la tutelle et l'influence maternelles, à ce point que leur femme a quelquefois à en souffrir. L'Anglo-Saxon se donne bien plus entièrement à son ménage; plus détaché de ses ascendants, il se montre, dit-on, plus constamment fidèle à la compagne de son choix, et peut-être est-il dans le vrai. La jeune fille d'outre-Manclie s'émancipe de même et court fort bien le monde, toute seule, en quête d'un mari.
A plus d'un point de vue, notamment à celui de l'expansion coloniale, cette sécheresse de cœur envers les ascendants, cette
aisance, tout animale, à prendre son vol — on dirait des oiseaux ingrats qui s'évadent du nid pour n'y plus revenir — est une incontestable force. Notre piété filiale nous nuit et nous nuira de plus en plus, à mesure que s'éloignera le terrain de la lutte entre les nations.
Voici ce que j'ai vu, l'an dernier, dans ma clientèle.
M"'" Z"* est la femme d'un industriel du Marais, qui fabrique et vend bien de ces menus bibelots de luxe, fanfrelucbes éphémères mais de goût charmant, comme on n'en invente qu'ici. Ils ont un fils et, chose rare, ils n'en ont fait ni un avocat, ni un médecin, ni un fonctionnaire, mais simplement un employé de la maison qu'à son tour il dirigera. Le père, homme actif et avisé, a acquis la conviction qu'à New-York, en hiver, à Newport, en été, une industrie comme la sienne, défiant toute concurrence locale, ferait fortune, el qu'une succursale, inslal- j
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lée là-bas, doublerait, en fort peu de temps, le chiffre de ses bénéfices. Et il résolut d'envoyer son fils aux États-Unis. Mais la maman, bonne Française, versa tant de pleurs, se montra si cruellement désolée à la pensée de savoir son enfant, son unique garçon ballotté par les flots — songez donc, près de huit jours de traversée! — qu'il fallut bien renoncer au projet. Le jeune homme crut faire son devoir en séchant les yeux de sa mère.
Or, tout empêchés que nous sommes déjà par le service mililaire que ne connaissent point les Anglais et les Américains, chargés d'impôts afin d'entretenir une armée, dont je ne conteste d'ailleurs pas l'utilité, nous ne saurions prétendre, avec de telles mœurs, à lutter victorieusement pour l'existence. C'est de notre éducation trop tendre, trop communautaire, trop latine, de notre inaptitude à quitter les jupes maternelles, que nous sommes menacés de mourir, beaucoup plutôt
que de la livraison, parfaitement haïssable d'ailleurs, à quelque attaché militaire étranger, d'un plan de mobilisation, ou d'un manuel de tir pour l'artillerie de cam-
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En vérité, nous n'avons pas, en France, assez d'enfants. Si nous en avions davantage, si nous mettions au monde un tas de petits sans le sou, il leur faudrait bien s'exiler pour trouver leur vie : ainsi nos
1. Tout récemmoiit, à la irilMiiic do la rliaiiilin-, à propos (lu Ijuflgcl (le la giierro, le miiiislre, M. de Freycitu't, disail (]u'il n'y a pas à propromcnl parler de secrets inililaires, et il inonlrail èloiiiiemment »]iie le vérilalde palriolisme ne consiste pas ;i s'alTolcr pour un acte, si odieux fùt-il, de trahison. Sachons donner au monde le s|)C(tacle d'une conliance en nous-nièuu-s plus assurée; d('t.'a,i.'eons-uous des idt'cs lixes où se rétrc'cit l(! champ de la conscience nationale, et aUachons-noiis à comprendre par où vraiment nous sommes menacés, et par où nous pouvons tenter de recon(iuéiMr noln^ jdace, à la tète des nations civilisées. La récente défaite (les Ks|iaf;nols par les Améi'icains est une dure leçon d'histoire dont il faut ipic nous profilions.
colonies se peupleraient autrement que de fonctionnaires. Mais, clans la crainte de leur laisser quelque risque à courir et de les voir contraints à faire effort pour se tirer d'affaire, nous aimons mieux ne pas avoir beaucoup de rejetons. C'est ici le pays par excellence du fils unique, lequel, grâce au labeur et à la sliicte parcimonie du père, ne fera rien, traînera une vie médiocre et inoccupée, ne saura pas se rendre utile à son pays, et ne travaillera qu'à se donner la goutte.
N'ayant qu'un fils, nous ne pouvons souffrir l'idée qu'il respirera loin de nous, fut-ce dans l'opulence et le bonheur que donne l'effort couronné de succès. A condition qu'il ne s'éloigne pas, nous consentons, à la rigueur, à ne pas le voir bien souvent; par exemple, nous l'internons dans quelque vieux lycée aux murailles humides où il passe dix mois par an, sans faire d'exercice, nourri de la façon la plus grossière et la plus illogique, bourré bon gré malgré de notions indigestes
en partie inutiles, exposé aux plus déplorables contagions. Mais nous répugnons à la pensée qu'il pourrait vivre, en Angleterre ou en Allemagne, dans des conditions d'hygiène dix fois supérieures. C'est de la mauvaise tendresse, et de l'amour mal avisé. La repopulation serait, pour le pays de France, un inestimable bienfait.
Et j'entrevois encore, aux excès d'amour maternel et de piété fdiale, une autre conséquence dont il faut dire un mot.
Tout pétri de tendresse, tout pénétré démotion par le catholicisme, accoutumé jusqu'il l'adolescence aux menus soins et aux caresses de sa mère, le jeune Latin, dès ses premiers instants de liberté, semble ne chercher |)ar le monde que le prolongement du doux nid oi'i il a grandi. 11 vt'ul encore des gâteries, un iulériour habité, une maison
tenue, une compagne pour le dorloter, Tairaer, le consoler de ses chagrins, lui préparer les mets de son enfance. Et le voilà qui très aisément s'abandonne à la première femme un peu câline ou un peu adroite, qui sait le distinguer, s'occuper de lui, ne pas le laisser seul. Xe vous étonnez pas que, souvent, elle soit moins jeune que lui; il la préférera tout naturellement femme faite, expérimentée, quelque peu maternelle. Napoléon épousant à vingt-sept ans par amour — et non, comme Barras le prétend, par calcul — Joséphine de Beauharnais, de six ans plus âgée que lui, agit vraiment en jeune homme latin. Et rappelez-vous comme est juste et profond le roman du faux ménage, l'histoire, si éloquemment contée par Alphonse Daudet, du Provençal Gaussin et de sa maîtresse Sapho !
Donc, ayons de nombreux enfants, pour les aimer d'une passion moins aveugle, pour ne pas les cfféminer, pour leur lâcher un peu la bride au cou, pour que leur jeunesse entière ne se passe pas à entendre des recommandations incessantes, des « ne tombe pas, ne t'enrhume pas, ne cours pas trop, ne travaille pas trop, ne t'amuse pas trop », que sais-je!... Et aussi pour que leur jeune àme s'accoutume de bonne heure à celte notion nécessaire que la vie est une bataille, et qu'il faut s'allondre à des coups plutôt qu'à des caresses.
Sitôt que leur santé s'est un peu alTermie, faisons voyager nos garçons; envoyons-les en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, voir (In j>ays, apprcnthe les langues vivantes, s'accoutumer à la rudesse d'ici-bas,
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s'affermir dans l'exil et dans la solitude. Qu'ils soient assez nombreux autour de nous pour que, plus tard, si un ou deux d'entre eux parlent d'aller à Tombouctou, notre cœur ne se brise pas tout à fait. Donnons-leur, non point le goût de la sécurité dans le médiocre, mais l'envie de voir leur bien-être croître en proportion de l'intensité de leurs efforts; et qu'ils aient le dédain de l'état de fonctionnaire et du traitement fixe.
Qu'ils restent Français, cependant. Qu'ils se gardent de prendre aux jeunes gens anglais cette raideur automatique, cet état d'âme en même temps brutal et quelque peu naïf, ce je ne sais quoi de grossièrement égoïste et de peu sympathique, qui émane souvent d'un fils de bourgeoisie anglosaxonne.
Ne cessons pas de donner au monde de traditionnels exemples de politesse, de délicatesse, de générosité; mais pour garder
nos qualités de séduction extérieure, n'abandonnons pas à autrui la domination du monde. C'est à nous de savoir concilier la force et la ténacité avec la bonne grâce et l'esprit de finesse.