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INFLUENCES MORBIDES. EXAGÉRATION DE LA FAIM

boulimie. — A l’état pathologique, l’appétit subit parfois de grandes anomalies ; il peut être exagéré, perverti ou perdu ; dans le premier cas, il constitue la boulimie , dans le second le pica , et dans le dernier Y anorexie.

La boulimie (gau, particule augmentative ; Xip.ôç, faim), que l’on appelle communément la faim canine (de canis, chien), ou la faim valle (de caballi , cheval), s’observe surtout dans les névroses et dans le diabète.

Les tribunaux ont assez souvent à juger des individus, dont le salaire est insuffisant pour satisfaire leur faim insatiable, et qui se procurent par le vol des aliments : Malesuada famés , dit Virgile dans la description des Enfers ; ce que rappelle notre dicton : La faim est mauvaise conseillère.

Gaubert, dans YHygiène de la digestion , cite un cas de boulimie extraordinaire chez un nommé Hébert, soldat au 2e cuirassiers. Voici l’un de ses menus. Premier service : Seize gamelles de soupe suffisantes chacune pour la ration d’un homme, consciencieusement com- , blées de légumes. Deuxième service : Un gigot de sept livres, quatre livres de pain. Troisième service : Une demi-livre de fromage et deux livres de pain, le tout arrosé de quinze ou seize bouteilles. Le commandant Mermetet le chirurgien-major du régiment, M. le docteur Pourrial, garantissent l’authenticité du fait, qu’ils ont observé plusieurs fois.

DE LA DltiESTlON.

Esquirol a rapporté un cas curieux de boulimie chez une jeune fille épileptique qui mangeait de huit à trente-deux livres de pain par jour. Dans son enfance, elle épuisait ses nourrices ; plus tard, étant institutrice, elle mangeait le pain de tous les enfants de l’école. Elle mourut empoisonnée en mangeant un panier d’herbes dans lequel se trouvait la renunculus acris. Un jour, raconte Victor Meunier, bien qu’elle eût de l’argent sur elle et du pain dans son panier, elle déroba un pain à un maçon et s’enfuit. Elle avoua plus tard le fait à M. Descuret et lui demanda si elle ne ferait pas bien d’envoyer 5 francs à cet ouvrier. Le docteur l’approuva et l’engagea à joindre un pain à son envoi. A ce mot, elle entra dans une violente colère. — Je lui enverrai 10 francs, s’écria-t-elle, 15 francs, si vous le voulez ; mais il n’aura jamais de moi une bouchée de pain !

A côté de ces exemples de boulimie, nous pouvons rappeler l’appétit excessif du célèbre Milon de Grotone qui, dit-on, après avoir porté sur ses épaules un taureau de quatre ans, l’assomma d’un coup de poing et le mangea tout entier dans la journée. L’athlète Buthus mangeait aussi un bœuf entier dans un jour; il faisait une outre de la peau de l’animal, la remplissait de vin et la vidait pendant son repas. Phagon dévora, devant Aurélius, un sanglier, un cochon, un mouton, cent pains et but une pièce de vin. Albinus engloutit dans une matinée cinq cents figues, cent pêches, dix melons, vingt livres de muscat, cent becfigues et quarante huitres.

Le pâtre Maximus, qui l’emporta à la course sur l’empereur Septime lancé au galop de son cheval, eut aussi la réputation d’être un grand mangeur ; il prenait jusqu’à quarante livres de viande par jour et buvait en proportion. C’est l’homme le plus vorace dont l’histoire fasse mention.

Quant à la faim insatiable à laquelle Gérés condamna Érésichton et qui poussa cet infortuné à se dévorer lui-même, elle rentre, bien entendu, dans le domaine de la Fable.

DE LA DÉPRAVATION DE L’APPÉTIT. PICA. — La perver-

sion de l’appétit est appelée pica (de pica , pie) ou malacia (p.aX<ma, mollesse). Aux nombreux exemples que nous avons déjà cités à l’étude des troubles du goût, tels que ceux de Bijou, de Tarare et du sergent Bertrand, nous ajouterons ceux de l’astronome Lalande, qui trouvait un certain plaisir à manger des araignées et des chenilles (1), et de cet

(1) Piis a fait sur ce goût dépravé le couplet suivant:

Quand sur votre blanche assiette La noire arachné courra,

Pour la croquer sans fourchette Entre vos doigts prenez-la ;

Sinon de vous, Landerirette,

Monsieur de Lalande rira.

homme, observé par Réal Colomb, qui mangea une charge de charbon, sans en excepter le sac. On peut encore citer, d’après la Gazette de santé du 20 septembre 1812, l’histoire de l’abbé Monnier, curé de Saint-Jean-d’Angely, qui, à l’exemple de Saturne, se plaisait à broyer sous ses dents des petits morceaux de pierre et à les avaler.

Certains individus absorbent par gageure des objets de toute sorte : le docteur F. Brémond rapporte, dans YHygiène pour tous , l’histoire de Dominique Henrion, de Metz, qui avalait un certain nombre de cailloux et les faisait ensuite sonner dans son estomac en se percutant la région épigastrique ; plus tard il se mit à ingurgiter des souris vivantes et même des écrevisses : ces imprudences ne l’ont pas empêché d’atteindre sa soixantième année.

anthropophagie. — La faim peut pousser l’homme à manger son semblable et justifie le proverbe : Ventre affamé n’a pas d'oreilles. Sans parler du cannibalisme qui existe encore aujourd’hui dans de nombreuses peuplades de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie (1) ; on rencontre des cas assez fréquents d’anthropophagie soit chez les naufragés, comme ceux du radeau de la Méduse , tirant au sort celui qui devait servir de nourriture aux autres, soit chez les habitants d’une ville réduite à la famine en temps de guerre. Samarie, assiégée par Ben-Hadad, roi de Syrie ; Jérusalem, par Titus ; Alésia, par J. César; Sancerre, par Philippe- Auguste ; Paris, par Henri IY, ont offert des exemples terribles de cette cruelle nécessité. Voltaire a décrit dans le dixième chant de la Henriade les horreurs de ce dernier siège.

Plus loin, des malheureux couchés sur la poussière Se disputaient encore, à leurs derniers moments,

Les restes odieux des plus vils aliments.

Ces spectres affamés, outrageant la nature,

Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture.

Des morts épouvantés les ossements poudreux,

Ainsi qu’un pur froment, sont préparés par eux.

Que n’osent point tenter les extrêmes misères 1 On les vit se nourrir des cendres de leurs pères.

Ce détestable mets avança leur trépas,

Et ce repas pour eux fut le dernier repas.

La chair et les tissus du corps humain n’ont aucune propriété délétère, comme le donneraient à croire les derniers vers que nous venons de citer. Voltaire pense, en effet, que le pain fait avec des os de mort, sur le conseil de l’ambassadeur d’Espagne auprès de la Ligue, « ne servit qu’à avancer les jours de plusieurs milliers d’hommes ». De même, lord Byron dit, dans son Don Juan , que les naufragés qui

(1) Les Néo-Calédoniens regardent, paraît-il, l’œil comme la partie la plus délicate du corps humain, c’est l’organe qu’ils offrent de préférence à leurs invités.

De la digestion.

avaient mangé la chair de Pédrillo « moururent dans le désespoir, au milieu des éclats d’un rire féroce ». On sait que Vedius Pollion, personnage célèbre par sa gloutonnerie, faisait jeter aux murènes ceux de ses esclaves qui étaient accusés des fautes les plus légères. Les anciens pensaient, en effet, que la chair humaine rendait plus délicate celle de ces poissons. C’est à cette habitude que Victor Hugo fait allusion dans ces vers :

Je fais jeter par jour un esclave aux murènes,

Et je m’amuse à peine à ce jeu de Caton.

L’anthropophagie se développe encore sous l’influence de l’aliénation mentale et dans d’autres circonstances.

Un homme appelé Goldschmidt, rapporte Marchai de Calvi, se prend de querelle avec un jeune homme et le tue. Pour cacher son crime, il dépèce le cadavre qu’il emporte morceaux par morceaux. Un jour, il a l’affreuse idée de goûter à cette chair et il en mange. Il en fait manger à sa femme, en lui disant que c’est du mouton. C. Husson cite, dansl 'Alimentation animale. Maria Dolorèsqui, séparée de son amant par son père, tua celui-ci et lui mangea le cœur; elle s’écriait, en se livrant à cet acte de folie : C'est le cœur de mon père, qui m’a privée de l'homme que j'adorais, je viens de V assassiner, goûtes-en si tu veux ; c'est le cœur de mon père ! Hector Boëtius raconte l’histoire d’une famille dont tous les membres, le père, la mère, la fille aînée et la fille cadette, subirent la peine capitale pour homicide suivi d’anthropophagie. La fille cadette dit avant de mourir « que si l’on savait combien la chair humaine est bonne, on en mangerait toujours. »

perte de l,»ajpi»étit. aworex(e. — La perte de l’appétit ou l 'anorexie (av privatif ; SpeÇiç, appétit), est un symptôme fréquent des troubles digestifs. Elle accompagne aussi toutes les maladies fébriles, qui ralentissent les mouvements nutritifs et rendent le besoin de la faim moins urgent ; de là le dicton populaire : La fièvre nourrit. Dans ces diverses affections, l’appétit est encore compromis par les enduits muqueux qui recouvrent la langue et font perdre le goût en empêchant le contact des papilles gustatives et des aliments. Certaines personnes, les fumeurs par exemple, ont habituellement la langue « chargée » d’un enduit épais et se mettent à table sans avoir faim ; mais leur appétit se réveille dès que les premières bouchées ont nettoyé la langue* C’est surtout à eux que s’applique le proverbe : L 'appétit vient en mangeant .

ajbstinencë des alimexts. — Le défaut de nourriture mène à l’épuisement ou à l'inanition (de inanire, vider). Le corps vit alors aux dépens de lui-même, de sorte qu’un herbivore, tel qu’un mouton* privé d’aliments, devient carnivore, puisqu’il se nourrit de sa propre

substance. En dehors cle la maladie, l’homme ne peut supporter l’abstinence complète qu’une quinzaine de jours. Charles XII, de Suède, voulant se rendre compte par lui-même du temps que l’on pouvait rester sans prendre d’autre nourriture que de l’eau, ne put aller au delà de cinq jours. Cependant le condamné à mort Viterbi, après dix-huit jours d’abstinence volontaire, s’empoisonna avec de l’arsenic. Il eut le courage de consigner sur un journal, jusqu’au dernier moment, les horribles sensations qu’il ressentait. Un autre condamné à mort de Toulouse, Guillaume Granié, ne succomba à l’inanition qu’au bout de quarante jours après avoir refusé de rien prendre que de l’eau.

Lacassagne parle d’un amaurotique qui, sur le conseil d’un charlatan, ne but que de l’eau pure et succomba après quarante-sept jours de ce régime. D’après le même auteur, l’alchimiste Duchanteau pensait qu’après quarante jours de jeûne, en ne prenant pour toute nourriture que son urine, il produirait la pierre philosophale par « cohobation du supérieur et de l’inférieur. » Il supporta ce régime pendant vingt-six jours et ne mourut pas. La dernière urine évacuée, « d’une odeur balsamique et excellente», fut conservée par la loge des Amis réunis, jusqu’à la Révolution. Enfin le docteur Tanner, de New-York, a prouvé, par une expérience publique, faite dans les conditions de la plus entière bonne foi, qu’il était possible de rester, comme Moïse, Elie et le Christ, quarante jours sans manger, et seulement en buvant de l’eau à discrétion.

Haller, Bérard et d’autres physiologistes ont recueilli les observations de plusieurs personnes du sexe féminin, qui vécurent pendant plusieurs années sans prendre aucune alimentation. Mais il convient de n’accepter qu’avec la plus grande réserve ces exemples extraordinaires, où la supercherie joue souvent le principal rôle. Nous en dirons autant des cas suivants :

Saint Macaire d’Alexandrie passait tous les carêmes debout sans dormir, sans boire et sans manger autre chose qu’une feuille de chou cru tous les dimanches.

Le Narrateur de la Meuse raconte que Marie Herbelet, âgée de vingtsix ans, demeurant à Morlay, resta trois cent cinquante-deux jours, du 8 septembre 1825 au 26 août 1826, sans manger et sans changer de position. Le 15 juillet 1826, elle annonça que le jour de l’Assomption, à six heures, elle se lèverait et suivrait la procession. Ce qu’elle fit, en effet, au jour dit. On assure que Louise Lateau, la stigmatisée du Boisd’Haine, a observé pendant quatre ans l’abstinence la plus complète.

Les exemples d’abstinence prolongée, par suite d’un sommeil de plusieurs mois, ne sont pas rares dans l’espèce humaine. Les sujets qui présentent cette particularité, sont alors dans les mêmes conditions que les animaux hibernants et les insectes à l’état de chrysalides: ne faisant aucune perte, ils n’ont besoin d’aucune réparation. Ainsi

DG LA DIGESTION

s’explique comment on a pu retrouver vivants au milieu d’un bloc de plâtre des crapauds que l’on y avait enfermés plusieurs années auparavant. Quant au sommeil et à l’abstinence d’Épiménide de Gnosse, qui durèrent cinquante- sept années, il faut les considérer comme une légende allégorique, signifiant que ce philosophe crétois passa la plus grande partie de son existence dans la retraite et la méditation.

La privation plus ou moins complète des aliments est diversement supportée suivant les sujets. La fréquence du besoin d’aliments dans l’enfance rend les effets de l’abstinence plus promptement destructeurs à cet âge qu’à toute autre époque de la vie. Le Dante nous montre, en effet, le comte Ugolin délia Gherardesca succombant de faim le huitième jour, après avoir vu périr par rang d’âge, ses trois enfants et son petit-fils.

Les adultes résistent mieux à la privation des aliments que les vieillards, ainsi que le prouve l’exemple des derniers survivants des passagers de la Méduse. Cependant, comme dans la vieillesse les sucs nourriciers servent, non plus à accroître, mais seulement à soutenir, on conçoit que les matériaux alimentaires puissent être diminués dans une certaine mesure. Il y a longtemps que Paracelse l’a dit : « La vieillesse ressemble à l’arbre, qui, à l’approche de l’hiver, perd ses feuilles les unes après les autres et toute sa parure, et a d’autant moins besoin d’aliments que l’automne est plus proche. Il peut s’en passer bien mieux alors qu’aux approches de l’été, au temps de sa jeunesse. » Hippocrate aussi pense que les vieillards supportent facilement le jeûne.

Le vénitien L. Cornaro qui mourut à quatre-vingt-seize ans, se contentait, dans les dernières années de sa vie, d’un jaune d’œuf pour deux repas. Cornaro trouva quelques imitateurs, entre autres un nommé Lessius; mais ils ne purent supporter ce régime trop rigoureux.

PERSO.W AGES CÉLÈBRES MORTS DE FAIM. — On peut citer

bien des personnages célèbres qui se sont suicidés par inanition. Le rhéteur Albutius Silus le fit avec un certain appareil : il se retira à Novarre, sa ville natale : « Là, dit Suétone, il convoqua le peuple, ! exposa longuement du haut de la tribune aux harangues les motifs 1 qui le déterminaient à mourir, et s’abstint de nourriture » ; Pythagore obligé, pour échapper aux persécutions de ses ennemis, de se réfugier à Métapont dans un temple consacré aux Muses, s’y laissa mourir de faim ; le médecin suisse Zimmermann succomba à l’inanition volontaire qu’il s’imposa dans la crainte de ne pas avoir assez de ressources jusqu’à la fin de ses jours ; l’astrologue Jérome Cardan, mourut l’année et le jour qu’il avait prédits, c’est-à-dire le 21 septembre 1576 : « On crut, dit deThou, que pour ne pas en avoir le démenti il avança sa fin

LE CORPS HtJMAlN.

, en refusant de prendre aucun aliment » ; Montézuma II, roi du Mexique, se laissa mourir de faim pour é happer à l’asservissement ; Charles VII, roi de France, dans la crainte d’être empoisonné par le dauphin, depuis Louis XI, s’imposa un jeûne si prolongé qu’il en mourut ; Elisabeth d’Angleterre éprouva un tel chagrin de la mort de son dernier favori, le comte d’Essex, exécuté sur ses ordres, qu’elle se priva en grande 1 partie de nourriture et s’éteignit lentement d’inanition. Quant à Malfilàtre, que les fameux vers de Gilbert (i) font mourir de faim, il a succombé à un épuisement général causé par une vie de misère et de débauche.

de la. dhète. — Les médecins imposent souvent la privation plus ou moins complète d’aliments aux malades. Cette abstinence médicale prend le nom de diète (Staa, régime). La diète est le meilleur remède contre la perte de l’appétit ; elle peut même guérir certaines maladies. Ainsi, on raconte que Pomponius Atticus, souffrant d’une maladie chronique, résolut de se laisser mourir de faim ; mais après quelques jours d’abstinence, il éprouva un grand soulagement et renonça à son coupable projet.

On désigne encore par le mot diète l’usage bien ordonné et mesuré de certaines substances alimentaires: telles sont la diète lactée ou diète blanche, si utile dans l’ulcère de l’estomac et dans l’albuminurie; la diète végétale, destinée à combattre les manifestations de la goutte et du scorbut ; la diète animale, appliquée aux anémiques.

A côté de ces divers régimes, on peut placer la diète spéciale à chaque religion et qui consiste dans l’abstention continuelle ou seulement à des époques déterminées de certains aliments. Telle est la défense de la chair de porc par le Lévitique et le Coran, et, pour la religion catholique, l’institution du « maigre » le vendredi, le samedi et toute la durée du Carême.

ou carême. — On donne ce nom à l’abstinence annuelle instituée par l’Église, en souvenir des quarante jours de jeûne de Jésus- Christ dans le désert. Son éthymologie vient de quadragésima , quarantaine, parce que le carême commençait quarante jours avant Pâques. Aujourd’hui il part du Mercredi des Cendres et dure six jours de plus, mais ses prescriptions ont perdu de leur ancienne rigueur, et sont pour ainsi dire tombées en désuétude. Autrefois, la loi du maigre était obligatoire et des peines sévères étaient édictées contre ceux qui l’enfreignaient. Ainsi le Concile de Tolède, en 653, interdisait l’usage de la viande durant toute l’année à ceux qui en auraient mangé pendant le carême. Un capitulaire de Charlemagne va jusqu’à punir de

La faim mit au tombeau Malfilàtre ignoré ; S’il n’eut été qu’un sot il aurait prospéré.

DE LA DIGESTION

s mort quiconque se nourrira de la chair des animaux pendant le jeûne quadragésimal, quadragesimale jejunium. Dans les premiers temps de leur conversion au christianisme, les Polonais avaient la barbarie d’arracher les dents à ceux qui avaient violé la règle de l’Église. Henri II condamnait à l’amende, au fouet et à la prison les mécréants qui auraient l’audace d’enfreindre les édits relatifs au carême ; en outre, les délinquants chez lesquels on trouvait de la viande étaient promenés dans la ville avec le corps du délit. Brantôme parle d’une femme qui « fut prise et condamnée à se promener par la rue, avec son quartier d’agneau à la broche sur l’épaule et le jambon pendu au col » . Sous François 1er les mêmes peines furent appliquées dans toute leur rigueur. Elles n’épargnèrent même pas Clément Marot, favori du roi, qui avait été blessé à Pavie et fait prisonnier avec son maître. Ce poète satirique fut enfermé neuf mois au Châtelet pour avoir mangé du lard en Carême ; il raconte, dans son poème de V Enfer, qu’il fut dénoncé par une de ses maîtresses :

A je ne sais quel papelard Elle alla dire tout bellement :

Prenez-le, il a mangé le lard.

Érasme figure aussi parmi les récalcitrants de. l’époque. Comme on lui reprochait de ne pas observer le carême, il répondit : « J’ai l’âme catholique ; mais mon estomac est luthérien. »

Henri IY, sans doute pour donner aux catholiques des gages de la ferveur de sa conversion, montra autant d’intolérance que ses successeurs dans l’application des lois canoniques. En 1595, il fit publier à Paris « les deffences de manger chair en quaresme, sur peine de punition corporelle, et aux bouchers d’en vendre ni estaler sur peine de vie » .

L’Hôtel-Dieu avait alors seul le droit de vendre de la viande et des œufs en temps de carême et seulement à ceux qui obtenaient des dispenses. Défense était faite de laisser entrer de la viande dans Paris, et, pour surveiller l’exécution de cet édit, Louis XIV ordonna des visites domiciliaires aussi bien chez les nobles que chez les roturiers.

Le roi Louis XV n’oubliait pas dans sa vie de débauche qu’il était toujours le fils aîné de l’Église; il maintint et fît appliquer avec sévérité les édits relatifs à l’observance du carême : l’amende, la prison, l’exposition au carcan et une foule d’autres peines non moins dures, punissant les coupables. Ce prince, il est vrai, prêchait d’exemple et faisait maigre tout le carême ; il n’accordait que peu de dispenses aux gens de sa maison et ne fit qu’une rare exception en faveur de madame de Mailly, sa maîtresse. Le duc de Bourgogne, son père, avait moins de scrupules religieux. Fénelon surprit son élève en train de manger un morceau de veau froid, en carême ; comme le jeune prince s’excu-

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sait sur sa mauvaise santé, le prélat se contenta de dire : « Mangez un veau et soyez juste. » Cette réponse, qui fait honneur au caractère et à l’esprit de tolérance de l’archevêque de Cambrai, pourrait bien être apocryphe ; elle nous semble calquée sur l’anecdote suivante, que nous trouvons dans les Pièces intéressantes de de la Place :

M. Feuillet regardait Monsieur faire collation en carême. Monsieur, en se levant, lui montra un biscuit qu’il venait encore de prendre sur la table, en disant : « Ce ne sera pas rompre le jeûne, n’est-il pas vrai ? — Ehl Monsieur 1 lui dit M. Feuillet, mangez un veau et soyez chrétien. »

Malgré l’énergique répression déployée contre ceux qui cherchaient à éluder les rigueurs du carême, les délinquants étaient fort nombreux à Paris. Pour dépister la police, ils masquaient l’odeur de la viande par celle du hareng qu’ils faisaient ostensiblement rôtir sur le pas de leur porte.

Dépouillée de son caractère religieux et considérée au point de vue hygiénique, l’abstinence de la chair des animaux à certains jours déterminés de l’année ne peut exercer qu’une influence favorable sur la santé de l’homme, dont les organes digestifs sont organisés pour l’alimentation végétale.

C’est avec raison que Frédéric Hoffmann a dit que les livres sacrés sont comme une fontaine de miséricorde divine, d’où s’écoulent par deux points opposés des eaux salutaires, les unes pour notre âme, les autres pour notre corps.

ëiÉGEDE la faim. — Les physiologistes sont divisés sur le siège de la faim ; les uns le placent dans l’estomac et les autres dans le système nerveux, avec tous les autres besoins. Des expériences contradictoires semblent plaider en faveur de ces deux opinions. Les partisans de la localisation stomacale s’appuient sur cette observation, que la faim se calme dès que l’on introduit une substance quelconque, même inerte, dans l’estomac. C’est ainsi qu’ils expliquent l’action de la matière minérale, dite « beurre de roche », que recherchent les chevreuils, de la terre glaise qu’avalent les loups, et des morceaux d’argile que mangent les géophages de l’Amérique du Sud.

Les autres physiologistes invoquent des expériences plus probantes, telles que la satiété qu’éprouvent les animaux auxquels on introduit dans les veines des substances alimentaires, et la persistance de la faim chez ceux qui ont été privés de l’estomac.

DE LA DIGESTION

B. — De la soif.

causes de ea soif. — De même que la diminution des matériaux solides du sang donne lieu à la faim, de même la diminution de sa partie liquide détermine la soif. Ce sentiment se produit donc dans toutes les circonstances qui enlèvent au sang une certaine quantité d’eau, soit directement, comme on l’observe pendant la saignée et les hémorrhagies (1); soit indirectement, par suite de la sécrétion exagérée des liquides de l’économie. Ainsi, les principales causes de la soif sont : d’une part, les transpirations abondantes, Phydropisie, la diarrhée, la fièvre et les flux diabétiques ; et de l’autre, l’usage des féculents, des sucreries, des liqueurs alcooliques, des salaisons et de tous les « autres compulsoirs de beuverie », selon l’expression pittoresque de Rabelais ; la cfiarcuterie « contraint, dit Merlin Goccaie, de vider souvent des bouteilles », et Grimod de la Reynière appelait les fromages « le biscuit des ivrognes ».

La soif est surtout exagérée sous l’influence de diverses névroses et dans le diabète. Certaines organisations, par une prédisposition individuelle, sont portées à une soif excessive.

Le général Bisson, d’après Brillat-Savarin, buvait chaque jour huit bouteilles de vin à son déjeuner.

siège de la soiF. — Quelques physiologistes ont localisé la soif dans le pharynx et l’ont appelée pour cela «le sens pharyngien ». Mais il est plus probable qu’elle réside, comme la faim, dans les centres nerveux. Aussi les marins peuvent-ils calmer leur soif en portant des vêtements imbibés d’eau de mer. Dupuytren parvint à satisfaire la soif de certains animaux en injectant de l’eau dans leurs veines.

L’expérience suivante, faite par Cl. Bernard, démontre encore que le siège de la soif n’est pas dans le pharynx. Ayant introduit une canule dans l’estomac d’un chien, il remarqua que cet animal buvait sans

(1) Sitiot Siiiot J’ai soif! J’ai soif! C’est la dernière parole que prononça le Christ sur la croix, en perdant tout son sans. j

Le DrTillot, dans sa chanson des Buveurs d'eau, a fort bien dépeint l’altération des blessés et des mourants sur le champ de bataille.

Voici la nuit : dans une roupre ornière Sont confondus les morts et les mourants:

On n’entend rien, hormis cette prière :

« A boire! à boire! » en accents déchirants.

Pauvres blessés! Pour calmer votre envie Vous vous traînez jusqu’au bord du ruisseau;

Plus d’un y meurt, croyanL trouver la vie;

Honneur à vous, valeureux buveurs d’eau ! .

cesse si la canule restait ouverte et que sa soif s’apaisait dès que la canule était bouchée.

abstinence des boissons. — La privation des boissons est encore plus pénible à supporter que celle des aliments : le docteur Tanner est resté quarante jours sans manger, mais il n’a pu résister plus de quatorze jours à la soif. Si l’abstinence des boissons se prolonge, elle devient un véritable tourment. Aussi était-ce un châtiment jadis fort employé en Allemagne ; on poussait même la barbarie jusqu’à forcer le coupable à manger du salé pendant toute la durée de ce supplice, renouvelé de celui de Tantale. On sait que la Fable représente ce roi attaché par les Furies à un arbre chargé de fruits, dont les branches se relèvent dès que sa main veut les saisir, et plongé dans un lac limpide, dont l’eau fuit sa lèvre altérée.

L’excitation mentale, portée jusqu’au délire, que l’on observe dans les cas d’inanition, est due surtout aux tortures de la soif. Ainsi, au bout de peu de jours, la moitié des cent cinquante naufragés de la Méduse voulaient briser leur radeau.

On a cru que la privation de boissons était la cause principale de la rage chez le chien ; cependant à Constantinople, où l’on a l’habitude de mettre à la porte des maisons des vases remplis d’eau pour désaltérer les chiens errants, les cas de rage sont très-fréquents.

Il est des animaux, les moutons par exemple, qui supportent facilement la privation des boissons ; de là est venue la locution populaire de « repas de brebis » , pour désigner un .repas que l’on fait sans boire.

Nous savons que l’espèce humaine est portée plutôt à l’excès qu’à l’abstinence des boissons, et comme Beaumarchais le fait dire à Figaro : « Boire quand on n’a pas soif, c’est ce qui nous distingue des autres bêtes. »

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