DU TACT ET DU TOUCHER
Le tact (de tangere , toucher) est le sens qui nous fait apprécier les qualités tangibles des corps extérieurs et nous protège contre leur action nuisible. Lorsque ce sens s’exerce sous l’influence d’une détermination volontaire et attentive, de passif il devient actif et prend le nom de toucher. Il y a entre le tact et le toucher la même différence qu’entre goûter et déguster, sentir et flairer, voir et regarder, entendre et écouter.
Le tact est répandu sur toute la peau , tandis que le toucher appartient spécialement à la main. La structure de cet organe se prête merveilleusement au toucher : l’exquise sensibilité de son enveloppe cutanée et la multiplicité de ses mouvements lui permettent de s’appliquer avec facilité à la surface des corps, d’en prendre, pour ainsi dire, le moule et de nous renseigner sur leur forme , leur consistance , leur poids et leur température.
ou toucher »A\g la série aximale. — Les organes du toucher chez les animaux varient d’une espèce à l’autre : ce sont les sabots des chevaux, les lèvres des ruminants, la trompe de l’éléphant, le groin du porc, la queue de l’atèle, le boutoir de la taupe, les antennes des insectes, les moustaches du phoque, le bec des oiseaux, le museau du chien, les piquants du hérisson, la langue des serpents, les barbillons et les nageoires des poissons , etc. Les moustaches des chats ont une délicatesse très-grande pour le toucher. On pense communément, mais à tort , que ces animaux perdent leur odorat lorsqu’on a coupé ou brûlé ces appendices pileux.
Il paraît aussi que les organes tactiles des limaçons ne sont pas, comme leur nom semble l’indiquer, les tentacules que Yalmont de Bomare comparaît pourtant au bâton des aveugles. Le siège du toucher chez ces gastéropodes réside dans le pied et les lobes buccaux trèsriches en filets nerveux.
Le toucher est le seul sens que l’on rencontre chez tous les animaux, même chez les polypes qui semblent, a dit le professeur Duméril,
SENS DU TACT
comme « palper jusqu’à la lumière » . Mais c’est chez l’homme qu’il atteint la plus haute perfection. On donne quelquefois au toucher le nom de « sens géométrique » ou encore de « sens régulateur » parce qu’il sert à rectifier les illusions des autres sens. Toutefois il est luimême sujet à l’erreur, ainsi que nous le verrons bientôt.
dë L’Importais ce i>u ToiJCRER. — Lecat appelle le toucher <r le plus sûr des sens et le dernier retranchement de l’incrédulité ; » pour Bufïon , c’est « le sens qui rectifie tous les autres sens , dont les effets ne seraient que des illusions et ne produiraient que des erreurs dans notre esprit, si le toucher ne nous apprenait à juger ; » Gondillac lui subordonne les autres sens et en fait dériver toutes nos idées ; enfin Helvétius lui accorde la plus grande importance sous le rapport intellectuel : « Si la nature, écrit-il, au lieu de mains et de doigts flexibles, avait terminé nos poignets par un pied de cheval qui doute que les hommes ne fussent encore errants dans nos forêts comme des troupeaux fugitifs ?» On peut réfuter cette opinion en répondant avec Galien : « L’homme a des mains parce qu’il est raisonnable , et que les mains sont pour lui des instruments convenables. Il n’est point raisonnable parce qu’il a des mains , mais il a des mains parce qu’il est raisonnable. Ce ne sont pas les mains qui lui ont enseignés les arts , c’est la raison. »
Il ne faut pas exagérer l’importance du toucher ; d’après Longet, ce sens, employé seul , nous égarerait au lieu de nous renseigner sur la connaissance des qualités physiques des corps. Le professeur Gerdy, dans un travail lu à l’Académie de médecine, a détrôné aussi le toucher pour proclamer, à sa place, le sens de la vue comme « roi des sens. »
Mais à bien considérer, les sens se complètent et ne s’excluent pas ; chacun d’eux donne des notions de nature différente sur les qualités et les propriétés des corps. Il est certain que, quelque exercé que soit le toucher d’un aveugle, celui-ci n’arrivera jamais à reconnaître la couleur d’un objet ; aussi ne citons-nous qu’avec réserve l’observation rapportée par Bayle d’un organiste hollandais qui était privé delà vue et distinguait les couleurs d’après les sensations du toucher. Cependant Joanes Chatin, dans les Organes des sens , tend à généraliser ce fait que nous considérons comme exceptionnel. D’après cet auteur, la plupart des aveugles reconnaissent, en les palpant, les cartes de couleur différente ou même les étoffes diversement teintées. Ils sont, ajoute-t-il, surtout fort habiles à distinguer les étoffes de laine, mais ils commettent de fréquentes erreurs pour les étoffes de soie ou de coton dont la teinture modifie sans doute la surface.
MODIFICATION DE LA SENSIBILITÉ TACTILE. — La finesse
du toucher varie d’un individu à l’autre, suivant l’épaisseur de la peau
et le degré d’excitabilité du système nerveux. Ainsi les femmes et les enfants possèdent une sensibilité tactile beaucoup plus exquise que celle des vieillards, dont la peau est sèche et racornie. On sait, en effet, qu’une piqûre d’épingle est chez le nouveau-né une cause fréquente de convulsions.
Diverses circonstances modifient encore le sens du toucher et peuvent l’exalter, l’affaiblir ou même le suspendre selon les cas. Ce sens se développe surtout par l’exercice, l’habitude et l’attention ; il acquiert alors une précision des plus rigoureuses, comme on l’observe chez les aveugles. L’antiquaire Saunderson, qui à un an fut privé de la vue à la suite de la petite vérole, reconnaissait au toucher des médailles fausses que des connaisseurs prenaient pour vraies. Des sculpteurs aveugles, comme Gambasius de Yolterre et Jean Gonnelli, reproduisaient en argile des objets sur lesquels ils avaient promené leurs doigts. Michel- Ange, devenu aveugle sur la lin de ses jours, se faisait conduire devant le torse du Belvédère et ressentait un grand plaisir à palper les formes de ce bloc de marbre. On a pu voir aux dernières expositions de Paris les œuvres d’un sculpteur aveugle, M. Vidai. Le chevalier de Grammont parle d’un organiste hollandais qui était aveugle et jouait tort bien aux cartes et aux échecs.
alphabet des üveugles. — Depuis 1783, Haüy mit à profit la délicatesse du toucher des aveugles et imagina un plan d’études in-
Je
Fig. 201. — Alphabet des aveugles. Procédé L. Braille.
tellectuelles et professionnelles en se servant de livres dont les caractères étaient en relief et pouvaient être distingués par le tact. Mais ce n’est qu’en 1830 que Charles Barbier inventa l’écriture en points saillants, perfectionnée plus tard par Louis Braille dont la méthode est la seule suivie actuellement à l’institution des Jeunes Aveugles. Pour
SENS Dü TACT.
écrire à un voyant, l’aveugle se sert d’une planche divisée horizontalement par des lignes en cuivre et recouverte d’un papier épais ; avec un poinçon mousse il reproduit les lettres de son alphabet (fig. 201) en suivant les lignes de la planche.
exagération et diminution de la sensibilité et. taïotée. — La sensibilité tactile devient quelquefois excessive et détermine Vhypêresthésie (imép, qui indique excès; afoôyjatç, faculté de sentir), comme dans certaines névralgies ; d’autres fois, elle peut être complètement abolie et donne lieu à V anesthésie (av privatif ; o&Otqcjiç, sensibilité). Ces deux états différents se rencontrent assez souvent dans les mêmes maladies, telles que les névroses et les affections mentales.
On peut rapporter à l’hyperesthésie cutanée les douleurs inouïes qu’éprouvaient deux nervosiques, cités par Zimmerman, l’un à se faire couper les ongles, l’autre à se laver le visage avec une éponge. Anne d’Autriche avait une sensibilité cutanée aussi grande que celle du sybarite de Montesquieu dont « l’épiderme trop délicat était blessé par une feuille de rose ; » elle faisait doubler ses jupes de peau d’Espagne et couchait dans des draps de satin. C’est à propos de cette habitude que Mazarin lui dit, un jour : — Prenez garde, Madame, l’enfer pour vous ce sera l’odeur du fumier, avec des draps de toile bretonne.
L’hyperesthésie cutanée est surtout accusée chez les hystériques en état de sommeil magnétique, comme le prouve l’expérience suivante, faite par M. Dumont-Pallier : L’extrémité d’un tube de caoutchouc, long de sept mètres, a été placée près du pied d’une malade; une montre a été approchée du porte-voix dont était munie l’autre extrémité du tube. Aussitôt le pied s’est mis en mouvement et ses oscillations étaient synchrones avec le tic-tac de la montre. Ainsi le simple choc des vibrations sonores suffisaient pour déterminer un mouvement.
La sensibilité tactile est encoie exaltée, dans certains cas, par l’imagination : on connaît la sensation que procure une main étrangère passée dans les cheveux ; on sait aussi que la crainte du chatouillement fait ressentir une impression peut-être plus désagréable que l’acte luimême. Qui n’a éprouvé la pénible sensation que produit le contact d’un animal répugnant, comme une araignée, une limace ou un crapaud ?
M. Jules Luys, l’éminent médecin de la Salpêtrière, a publié les observations de malades atteints d’anesthésie de la peau qui, isolés du monde extérieur, en viennent à croire qu’ils n’existent plus ou qu’ils sont changés en bêtes, en verre, en beurre. « Vous voyez bien, disait un malade anesthésique, dont parle Micliéa, vous voyez bien que je n’ai plus de corps. » Foville père a cité le cas d’un ancien militaire anesthésique qui, depuis longtemps, se croyait mort. A ceux qui l’interrogeaient sur sa santé, il répondait : « Comment va le père Lam-
bert, demandez-vous ? Il n’v est plus, il a été emporté par un boulet ; ce que vous voyez n’est plus lui : c’est une machine qu’ils ont faite à sa ressemblance. »
L’anesthésie partielle ou générale accompagne souvent les paralysies; elle peut être aussi obtenue, comme nous l’avons déjà dit, par l’emploi des agents anesthésiques, tels que le chloroforme, l’éther, l’hypnotisme, etc. Le froid agit de la même façon ; c’est pourquoi les hommes du nord sont moins sensibles que ceux du midi, et, pendant l’hiver, on s’écorche les doigts sans s’en apercevoir.- De même les chirurgiens qui veulent enlever un ongle sans douleur entourent préalablement l’extrémité du doigt d’un mélange réfrigérant.
La volonté permet encore de supporter les plus grandes douleurs physiques : les martyrs religieux ou politiques en sont des exemples bien connus. Mucius Scœvola, qui se brûle la main droite parce qu’elle s’est trompée, a fait preuve aussi d’une énergie peu commune. Hérodote raconte que le devin Hégésistrate mis aux fers par les Spartiates parvint à s’échapper en se coupant la partie antérieure du pied, qu’il abandonna dans ses entraves. D’après Valère-Maxime, un esclave d’Alexandre se laissa brûler la main par un charbon ardent pour ne pas troubler un sacrifice. Le même auteur rapporte que Pompée, fait prisonnier par Gentius, qui voulait lui arracher les secrets de l’État, montra qu’il était résolu à endurer les plus grands supplices en mettant son doigt au feu, jusqu’à ce que le roi lui-même l’en retirât. On peut encore, avec le docteur Bourdet, citer Diogène de Laërce qui, brisé dans les mortiers du tyran Anaxarque, et ne voulant pas confesser sa torture, s’écriait : « Pilez, broyez tout votre saoul le sac d’ Anaxarque... vous ne sauriez le blesser ! » A Lacédémone, suivant Cicéron, les jeunes garçons, pour s’accoutumer aux rigueurs de la guerre, s’entrefouettaient devant la statue d’ Artémis, quelquefois jusqu’à la mort, sans montrer la moindre douleur. C’est encore la puissance de la volonté qui permet aux sauvages de l’Amérique du Nord, entre autres les Sioux, de se transpercer le corps, pendant la « danse du Soleil, » avec des cornes de bison, et à mettre ainsi leur vie en danger.
ACTSOM du TACT SUR UES AUTRES APPAREILS. — Le
tact réagit sympathiquement sur tous les appareils de l’économie. L’indigestion à laquelle on s’expose en plongeant les mains dans l’eau froide après le repas ; l’angoisse respiratoire qui suit l’immersion du corps dans un bain froid ; la syncope que peut déterminer le chatouillement prolongé ; enfin les contractions de la vessie provoquées par le contact d’un corps froid entre les cuisses, ainsi que Rayer le conseillait aux malades affectés de paralysie vésicale , sont autant de preuves de l’action sympathique qu’exerce le tact sur les appareils digestif, respiratoire, circulatoire et urinaire.
SENS DU TACT
durée: delà se\'sat5oa' tactile. — La durée de l’excitation tactile exige, pour sa perception, 0, 1733 de seconde. De telle sorte qu’en faisant tourner rapidement autour d’un membre un corps mis en contact avec la peau, il semblera que le membre soit entouré d’un bracelet. La sensation tactile est donc plus rapide que les impressions auditives et lumineuses qui exigent, les unes 0, 1940 et les autres 0; 1974 de seconde.
diverses sortes de toucher. — Les sensations que détermine un corps mis en contact avec la peau sont de trois espèces : 1° la sensation de contact ; 2° la sensation de résistance ; 3° la sensation de température relative .
1° sensation de contact. — Le toucher n’a pas une égale perfection dans toutes les parties du corps : ainsi un cheveu est inappréciable au toucher tandis qu’il produit une vive sensation sur le visage. La plus légère excoriation des lèvres semble, en raison de l’excessive sensibilité de cette région, être beaucoup plus étendue qu’elle ne l’est réellement.
Weber avait remarqué que les pointes d’un compas appliquées sur l’enveloppe cutanée devaient, selon la zone expérimentée, être plus ou moins écartées pour déterminer deux impressions distinctes ; il se servit de cet instrument pour établir, par le degré d’écartement de ses branches, la mesure relative de la sensibilité de contact des différentes parties du corps. C’est ainsi qu’il a constaté que la langue était l’organe le plus sensible et que les régions les moins impressionnables étaient le milieu des bras, des cuisses, de la nuque et du dos. Sur la langue, un écartement de lmm,13 suffit pour obtenir la sensation de deux pointes tandis que la cuisse et le bras n’éprouvent cette impression qu’après un écartement de 68 millimètres environ.
Ces variations de sensibilité tactile d’une région à l’autre expliquent pourquoi, lorsqu’on promène sur la face palmaire d’un doigt les pointes d’un compas écartées de 5 ou 6 millimètres, il semble que les branches de l’instrument s’ouvrent de plus en plus : cela tient à ce que l’impression, qui était unique à la racine des doigts, devient double à leur extrémité. Weber a trouvé que l’écartement pouvait au minimum aller jusqu’à 2mm,26.
hu chatouillement « — Le chatouillement est une modification particulière de la sensation de contact; et cependant les parties les plus impressionnables au chatouillement, comme la plante des pieds, les flancs, ne sont pas celles, nous le savons, qui perçoivent le mieux les sensations tactiles. Le chatouillement de la plante des pieds provoque des éclats de rire ; celui du nez, l’éternument ; et celui du conduit auditif, la toux.
Le chatouillement, s’il est modéré^ détermine une sensation agréable;
s’il est trop fort, il devient très-pénible à supporter. On sait que le chatouillement prolongé de la plante des pieds était un des supplices les plus usités pendant les guerres des Gévennes. Les coups de bâton que l’on inflige, en Orient, à la plante des pieds sont un châtiment moins douloureux.
2° sbmsatiom DE pressiom. — Cette sensation est celle qui résulte de toute pression exercée sur la peau ; elle acquiert une grande finesse chez les violonistes, par l’exercice du doigter et du maniement de l’archet. Pour apprécier le poids approximatif d’un corps, la sensation de pression est insuffisante et la contraction musculaire est nécessaire.
Nous jugeons alors de la pesanteur d’un corps selon l’effort que nous sommes obligés de faire pour le soulever. Dans cette appréciation, on soupèse ce corps alternativement avec les deux mains et l’on s’en rapporte surtout à l’impression donnée par la main gauche ; ce qui vient, d’après Weber, de ce que le côté gauche du corps est plus apte à percevoir les sensations de pression que le côté droit. Avec une grande habitude, on arrive à des appréciations assez exactes pour pouvoir facilement distinguer la différence qui existe entre un poids de 100 grammes et un poids de 105 grammes.
3° semsatiom de température. — Les sensations de température sont de deux espèces : le froid et la chaleur. Tel corps nous semble être chaud ou froid suivant qu’il nous communique du calorique ou nous en enlève. Un morceau de métal, ayant la même température qu’un morceau de bois, nous paraît plus froid que ce dernier, parce qu’il est bon conducteur de la chaleur et soustrait plus de calorique à la peau que le bois- On peut citer de nombreux exemples de ce phénomène : les pièces de monnaie nous semblent plus chaudes que les poches de nos habits ; lorsque l’air est à 17 degrés, si l’on plonge la main dans l’eau à 18 degrés, on éprouve une sensation de froid ; les corps laineux retiennent mieux la chaleur lorsqu’ils sont d’un tissu léger que lorsqu’ils forment un feutré épais ; la neige protège la terre contre la gelée.
Tous les points des téguments ne peuvent juger également la température des corps. La sensibilité à la chaleur semble surtout dépendre de la finesse de la peau : c’est pourquoi la langue, les paupières, les lèvres, les joues et le coude sont très-sensibles à l’action du calorique. Aussi les mères qui baignent leurs enfants plongent-elles leur coude dans l’eau du bain pour en apprécier la température ; de même les blanchisseuses approchent des joues leurs fers, pour en apprécier la chaleur.
Les mains ne donnent que des notions incomplètes sur la température du corps ; ainsi il est rare que l’on puisse, à l’aide des mains,
SENS DU TACT
reconnaître des différences plus petites que 2 à 3 degrés : c’est pour éviter les erreurs de ce genre que l’on juge du degré de fièvre d’un malade avec un thermomètre placé dans l’aisselle ou dans le rectum. L’état exact de la température est important à connaître puisqu’elle ne | peut monter de 3 ou 4 degrés sans mettre les jours en danger. Nous verrons, dans l’étude de la chaleur animale, qu’elle est comprise, pour Thomme entre 30 et 37 degrés centigrades. Au dessus de cette température, les corps nous semblent chauds et, au-dessous, ils nous paraissent froids.
Plus l’étendue de la surface tactile est grande , plus le degré de la température nous semble élevé : aussi pour apprécier la chaleur de l’eau d’un bain de pieds faut-il y plonger la main tout entière et non le bout des doigts. C’est pour la même raison qu’un bain paraît d’autant plus chaud qu’on y entre davantage.
Les individus sont plus ou moins sensibles aux variations extrêmes du calorique. On raconte que le géomètre Fourier était si impressionnable au froid que vers la fin de sa vie il se tenait dans une espèce de boîte capitonnée, qui ne laissait passer que sa tête et ses bras. Il est des gens qui, par leurs professions, sont habitués à supporter ces chaleurs excessives , tels sont les verriers , les chaufourniers , les forgerons, les cuisiniers, etc. Les personnes anémiques chez lesquelles la circulation périphérique est peu active , sont plus sensibles au froid que les pléthoriques : c’est aussi à un ralentissement du sang dans les capillaires de la peau que l’on attribue la production du stade de frisson des fièvres intermittentes ; le stade de chaleur serait dû, au contraire, à la suractivité de cette circulation.
Un endurcissement progressif permet de supporter les plus basses températures. Le paysan garde sa blouse en toute saison, et il n’est pas rare de rencontrer l’hiver des malheureux, les pieds nus et des vêtements en loques. Montaigne raconte qu’on demandait à un gueux qui allait en chemise, en plein hiver, comment il pouvait prendre patience : « Eh bien ! Monsieur, répondit-il, vous avez bien la face découverte, or moy, je suis tôut face » . Cette réponse est imitée de celle du Scythe à qui Aristide adressait la même question : « Je suis tout visage.
L’homme supporte des températures d’autant plus élevees que 1 air est plus sec, parce qu’alors la transpiration est plus abondante et que l’évaporation de la sueur à la surface du corps détermine un refroidissement qui neutralise l’effet de la chaleur. C’est pourquoi l’on ne peut rester dans un bain dont l’eau est de 45 degrés, tandis que dans un bain d’air chaud on peut dépasser de beaucoup cette température. Ainsi, dans la salle dite le Laconicum du Hammah de Paris, la température dépasse souvent 95 degrés centigrades. Berger a supporté pendant sept
minutes 109°, 47 G., mais il ne resta que douze minutes dans une étuve saturée de vapeur chauffée à 53°, 75 ; Lemoine ne demeura que huit minutes dans un bain de 45 degrés. Tillet a vu dans l’Angoumois trois jeunes filles, du bourg de la Rochefoucauld, qui supportaient pendant dix minutes, la chaleur d’un four chauffé à 132 degrés où cuisaient de la viande et des pommes. En 1811, on vit à Paris Y homme incombustible rester dans un four de boulanger avec un gigot, jusqu’à ce que celui-ci fût cuit ; mais il avait soin de s’envelopper dans un épais vêtement de laine qui , nous l’avons dit , est mauvaise conductrice de la chaleur. Quant à ceux qui, au moyen-âge, sortaient victorieux de Y épreuve du feu , ou jugement de Dieu, peut-être faisaient-ils usage de préparations analogues à celles qu’emploient les mangeurs d’étoupes enflammées de nos fêtes publiques.
On supporte plus facilement la chaleur que le froid. Le vent et l’humidité rendent les effets du froid plus pénibles encore. Ainsi le chirurgien A. Fisher , qui prit part à l’expédition du capitaine Parry , rapporte qu’il n était pas plus incommodé par un froid de — 46°11 G., le temps étant calme, que lorsque le thermomètre marquait — 17°, 11 G., pendant la brise . L’humidité et les vents firent des ravages considérables dans l’expédition de Sétif au Bou-Taleb, en 1846. « En trois jours, dit le professeur Lacassagne, sur une colonne composée de 2800 hommes , 208 périrent par l’action immédiate du froid et plus de 500 furent atteints de congélation. Le thermomètre ne descendit pas à 2 degrés au dessous de zéro. »
illusions ou tact. — Le tact, comme tous les autres sens, peut commettre des erreurs d’appréciation, qui portent sur les diverses sensations de contact , de pression et de température.
G’est par une illusion de contact qu’une boulette de pain paraît
Fig. 202. — Expérience d’Aristote.
double lorsqu’on la touche avec les deux doigts indicateur et médius croisés, tandis que la sensation est unique si on la place entre ces deux doigts dirigés parallèlement (fi g. 202). La même boulette placée entre
SENS DU TACT
les lèvres nous parait double lorsque nous tirons la lèvre supérieure dans un sens et la lèvre inférieure dans un autre. Les personnes qui ont eu le nez restauré à l’aide d’un morceau de peau emprunté au front éprouvent une illusion analogue; elles portent la main à la région frontale quand elles ressentent une démangeaison sur leur nouveau nez. C’est une sensation analogue que les amputés éprouvent dans les membres qui n’existent plus.
Comme illusions de la sensation de pression, on a remarqué que plus la base de pression est grande, moins lourd paraît le poids du corps : ainsi un cône reposant sur la base semble plus léger que s’il repose sur son sommet. Weber a signalé le premier une illusion de la sensation de pression assez curieuse, à savoir que les corps chauds paraissent plus légers que les corps froids. En plaçant sur le dos de la main d’une personne qui a les yeux fermés une pièce de cinq francs froide, puis au même endroit deux pièces de cinq francs chaudes, le poids de ces dernières paraîtra semblable à celui de la pièce froide.
Les sensations de température sont les plus sujettes à des illusions. On sait qu’une application de glace sur un point du corps détermine la sensation d’une brûlure ; par contre, dans un accès de fièvre intermittente, on éprouve un frisson général avec grelottement et claquement de dents, quoique le thermomètre révèle dans la température du corps une augmentation de 3 ou 4 degrés. W. Edwards et Gentil ont remarqué qu’en plongeant une main dans l’eau glacée, on obtient, par action réflexe, un refroidissement considérable de l’autre main. L’application de la chaleur à une main produit, d’après les mêmes physiologistes, un effet analogue et naturellement inverse.
Si les caves nous paraissent plus chaudes en hiver qu’en été, bien que leur température soit uniforme, c’est parce que nous jugeons de leur chaleur relativement à l’atmosphère; ce n’est donc pas une illusion à proprement parler, mais un défaut de jugement.
Les illusions et les hallucinations tactiles sont très-fréquentes chez les aliénés : ils croient recevoir des coups, des soufflets, des décharges électriques ; Berbiguier (de Terre-Neuve-du-Thym), surnommé le fléau des farfadets, qui a publié ses hallucinations , en trois volumes in-8°, sentait des farfadets aller et venir continuellement sur son corps. « Ces ennemis invisibles, dit à ce sujet Brierre de Boismont, voyageaient sur lui jour et nuit, et leur pesanteur était quelquefois telle qu’il craignait d’étouffer. Pour se défendre contre leur puissance, il imagina de les saisir sous son linge avec dextérité, et de les fixer à ses matelas avec des milliers d’épingles, ou bien il les mettait en bouteilleSi
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