‹ Le corps humainChapitre 72 sur 144 · DU SENS OLFACTIF · texte numérisé non relu

DU SENS OLFACTIF

usages de l’odorat. — L’odorat nous fait connaître les odeurs des corps. C’est un des sens dont les usages sont le plus variés. Placé à l’entrée des voies respiratoires et des voies digestives, il sert, d’une part, à juger les qualités de l’air respirable, et, de l’autre, à guider les animaux dans la recherche de leur nourriture : d’où le nom de « conseiller de l’estomac » que lui a donné Gerdy. On sait, en effet, que les animaux ne prennent jamais un aliment sans le flairer avec soin, et que cette précaution permet aux ruminants d’éviter les plantes vénéneuses. Les naufragés jetés sur les côtes des régions tropicales ne se nourrissent que des végétaux qu’ils voient manger aux singes.

Le contrôle vigilant qu’exerce l’odorat dans le choix des substances utiles à notre organisme est d’autant plus facile, que presques toutes celles qui lui sont nuisibles possèdent une odeur désagréable. Si l’oxyde de carbone, qui s’échappe des charbons incandescents, détermine des accidents souvent mortels, c’est qu’il est un des rares gaz délétères qui sont inodores.

Nous connaissons les rapports intimes qui unissent le goût et l’odorat ; et nous savons que, par les sensations agréables qu’ils procurent, ces deux sens concourent à exciter et à régler notre appétit. Voilà pourquoi l’odeur de certains mets nous paraît agréable, avant de nous mettre à table, et ne provoque plus, après le repas, qu’une impression indifférente ou pénible. Le morceau de pain sec que mange le malheureux accroupi auprès des soupiraux de restaurants lui semble imprégné des délicieuses vapeurs qui flattent son odorat. Mais c’est une erreur d’attribuer aux odeurs culinaires une action nutritive réelle ; et on ne peut croire ni Diogène, lorsqu’il raconte que Démocrite prolongea son existence par l’odoration du pain chaud; ni Oribase, quand il parle d’un philosophe qui se nourrissait en respirant du miel; ni même Bacon qui assure avoir observé un individu « qui se soutenait cinq jours en respirant l’odeur d’un mélange d’herbes auxquelles il ajoutait de l’ail, des oignons et autres substances fortement odorantes, »

L’odorat est encore une source abondante de plaisirs, grâce aux sensations agréables que procurent les parfums. Les anciens en faisaient un usage excessif : ainsi les Romains avaient l’habitude de se couronner de myrte et de roses pendant les festins, et l’on raconte que pour recevoir Néron à sa table, Othon fit disposer autour de la salle des robinets d’or et d’argent d’où coulaient des essences de toutes sortes. Cet abus des parfums fit dire à Juvénal que les dames romaines qui assistaient aux combats de taureaux répandaient une odeur plus insupportable que celle des animaux de l’arène.

DE LA FINESSE HE L’ODOItAT EX I>E SES ViARIÉXÉS

wsdeelles, — L’odorat est de tous les sens celui qui jouit delà plus exquise sensibilité, puisque, d’après Valentin, nous pouvons percevoir l’odeur de 2 millionièmes de 1 milligramme de musc. La finesse de l’odorat varie avec les individus, et elle peut, selon les circonstances, se développer, s’affaiblir et même disparaître. Quelques auteurs pensent qu’il existe un certain rapport entre la finesse de ce sens et la puissance de l’intelligence, et ils regardent l’action de l’air sur les filets olfactifs comme le principal stimulant du cerveau : ainsi, J.-J. Rousseau appelait l’odorat le « sens de l’imagination».

L’odorat se perfectionne par l’habitude, comme on l’observe chez les parfumeurs, chez les gourmets, qui reconnaissent un vin à son bouquet, et chez les sauvages, qui suivent les hommes et les animaux à la piste. Les gendarmes corses poursuivent les bandits dans les maquis, guidés par l’odeur de la fumée de tabac. Saint Philippe de Néri passait pour reconnaître les gens chastes à leur seul parfum spécial ; saint Pacome prétendait distinguer les hérétiques à leur fumet ; Woodwart parle d’une femme qui prédisait les orages par une sorte d’odeur sulfureuse qu’elle discernait dans Pair ; Digly cite un homme qui reconnaissait, à de simples émanations, sa femme d’une autre femme; Haller lui-même, d’après Zimmermann, percevait à distanoe la transpiration de personnes, insensible à d’autres qu’à lui.

La subtilité de l’odorat augmente sous l’influence des maladies ; aussi les personnes qui visitent les malades doivent-elles éviter avec soin l’usage des odeurs. C’est surtout dans les affections du système nerveux que la sensibilité olfactive acquiert son plus grand développement.

Pendant un accès de migraine, rapporte H. Cloquet, un célébré médecin de Paris fut continuellement tourmenté par l’odeur de cuivre que répandait une épingle perdue dans son lit.

S»aîVE5LOI»I»EASEAïX B>E L’ODORAT CHEZ LES AMIMAUX.

— L’odorat est beaucoup plus développé chez les animaux que chez l’homme, et « ce sens, comme l’a dit Ruffon, est, chez eux, un organe universel du sentiment ; c’est un œil qui voit les objets non-seulement

DE l/OLFACTION.

où ils sont, mais partout où ils ont été » . On sait combien l’odorat est subtil chez le chien et chez le porc, et quel parti on tire de cette qualité pour la chasse du gibier et la recherche des truffes. L’histoire de Bémol , le chien de chasse de M. Blaes, professeur de clarinette au Conservatoire de Bruxelles, est souvent citée. Sans autre guide que son flair, ce chien était venu de cette ville surprendre son maître pendant qu’un soir il prenait son café à la rotonde du Palais-Royal, j Les anciens, dit M. Chatin dans ses Organes des sens , étaient unanimes à proclamer que les oiseaux l’emportaient sur tous les animaux par la finesse et la sûreté de l’odorat. On connaît la fable des vautours et des corbeaux, passant d’Afrique et d’Asie en Europe après la bataille de Pharsale ; Aristote et Pline abondent en exemples semblables. Ainsi ce dernier prétend que les vautours devinent trois jours d’avance la mort d’un homme. Dans les campagnes, l'apparition d’une chouette autour de la maison d’un malade passe, encore de nos jours, pour un mauvais présage. Les naturalistes modernes ont fait justice de ces récits merveilleux et n’accordent aux oiseaux qu’une sensibilité olfactive relativement faible. C’est à la finesse de la vue et non à celle de l’odorat qu’il faut rapporter la sûreté avec laquelle les rapaces fondent sur leur proie à de grandes distances. Audubon porta dans un endroit hanté par des vautours un crâne de daim bourré de foin et qui ne présentait aucune odeur. Ces oiseaux de proie ne tardèrent pas à se précipiter sur cet appat trompeur, et ne l’abandonnèrent qu’après l’avoir mis en pièces pour en tirer la cervelle absente.

On a attribué aussi à l’odorat du mouton une subtilité qu’il est loin de posséder : on dit, par exemple, que ce ruminant seni loin la présence du loup ; or le père Kircher a suspendu un cœur de cet animal au cou d’un mouton et celui-ci a continué à broutter paisiblement.

ixfluexces qui modifient l’odorat. — L’odorat est le premier sens qui s’affaiblit avec l’âge ; sa diminution et même sa perte complète ou anosmie (av privatif ; oa^, odeur) s’observent dans diverses affections locales ou générales. L’usage du tabac à priser émousse encore la sensibilité olfactive, et l’habitude déporter certaines odeurs fait que celles-ci n’impressionnent plus l’odorat. De même, les personnes qui ont mauvaise haleine ne sentent pas l’odeur qu’elles répandent et se moquent volontiers de celles qui ont la même infirmité. i

L’odorat est impressionné plus ou moins vivement selon les odeurs ; il en est qui passent inaperçues en présence de certaines autres : ce qui explique l’habitude de brûler du sucre dans les chambres des malades. Lorsque l’impression olfactive a été trop forte, il peut en résulter une paralysie de l’odorat, ainsi que le prouve l’exemple suivant rapporté par de Graves. Un militaire, présidant au curage d’un cloaque

infect, eut beaucoup à souffrir de la puanteur des émanations qui s’en dégageaient. Le lendemain il s’aperçut qu’il avait entièrement perdu l’odorat. Trente-six ans se sont écoulés depuis, et il est resté privé de ce sens.

Comme tous les autres sens, l’odorat est sujet à des illusions et à des hallucinations ; elles sont surtout fréquentes dans les névroses et dans les maladies mentales. Les hallucinations olfactives ne sont jamais isolées ; elles s’unissent toujours à celles de la vue, de l’ouïe ou du toucher : c’est ainsi que les visions célestes seront accompagnées de parfums exquis, tandis que celles des démons sembleront répandre une forte odeur de soufre.

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