XVI ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
tune en prodig-alités princières et songeait à en réparer les brèches. Il avait sollicité et obtenu la place de gouverneur de Madras. Sa femme et sa fille adoptive durent le suivre. Il fut décidé qu'on s'embarquerait sur un navire, qui, après avoir traversé le détroit de Gibraltar, doublerait le cap de Bonne-Espérance et transporterait la famille en Inde. Le départ de Corfou fut la première grande douleur dans la vie de Marghérita. Le charme d'une nature édénique et les liens des plus tendres affections l'y retenaient. . . Elle se rendait compte que c'était l'adieu éternel au paradis de l'enfance, au rêve tranquille, au bonheur sans nuage. « Dans ce séjour d'élection, rien ne choquait les veux. Le cœur pouvait souffrir ou languir. Mais le dehors de la vie était aussi lisse qu'une glace. )) Ces adieux ont laissé dans ses souvenirs comme un sentier mouillé de larmes. On n'imagine guère autrement le déchirement d'une âme forcée de quitter un séjour céleste pour s'incarner sur la terre. Les dernières semaines se passèrent à revoir les beautés de l'île aimée. (( L'air, les sons, les fleurs avaient une voix caressante, une musique intime. » Enfin vint le jour du départ. (( Je m'étais assise triste dans le crépuscule, à côté de mon jeune frère, regardant dans ses yeux, ses larges yeux profonds pleins de pensée et d'amour, — d'amour pour moi. Je regardais le ciel qu'on voyait obliquement depuis la chambre et puis toutes les choses autour de moi, — et j'aurais voulu baiser la terre dans une agonie de tendresse en quittant le foyer de mes pères. L'heure approchait. « Il faut que je parte, mère — oh, ma mère! Le Dieu tout puissant t'assiste et me donne la force... » J'ouvris mes bras, je tombai dans les siens, je la couvris de baisers à travers nos larmes et je m'enfuis. Quand je repris possession de moi-même, je me vis sur la rive. Il faisait sombre, il était tard. Je marchais en trébuchant, refoulant mes larmes, silencieuse. Un tintement de cloches lointaines me semblait sonner mes funérailles, un catafalque s'étendait sur toute mon âme. J'entenJis
DE MARGHKRITA ALBAXA XMI
des sang-lots; je sentis ma main pressée doucement. Lesvœux, les bénédictions, les adieux tombèrent sur moi comme la motte de terre sur le cercueil. Une idée me possédait, me subjug-uait, — le visag-e de ma mère me disant adieu avec un inexprimable chagrin. Un moment après la barque rejoignait le navire. »
Le voyage se fit dans les meilleures conditions, sur un navire à voiles spécialement frété et aménagé par le g-énéral Adam pour lui et sa famillft. Cette traversée de l'Atlantique et de l'Océan indien fut pour l'âme intuitive et ardente de la jeune fille un prodigieux élargissement de l'intelligence, une communion vivante avec l'univers, une sorte de prise de possession du globe et de l'espace. Quand plus tard elle parlait de ce voyage et de son séjour en Inde, ses larges prunelles s'agrandissaient encore pour s'illuminer des splendeurs du ciel austral et de la clarté profonde des nuits indiennes. Ces grandes impressions ont laissé leurs reflets dans ses mémoires.
(( Quatre mois à bord!... cela me semblait effrayant, et pourtant je trouvai que le temps passa rapidement et que chaque heure fut remplie. Pour des personnes d'un intellect sain, sachant employer leur temps, un long voyage en mer offre de plus grands avantages qu'une courte traversée. Flotter sur l'Océan, dans ses calmes et ses tempêtes, dans les orages noirs qui s'élèvent de ses profondeurs ou dans l'immobilité de sa surface sans souffle — cela vous met en face de vous-même et de la vaste création, de l'espace sans borne comme rien au monde ne peut le faire. Les vents apaisés vous parlent en soupirs capricieux. L'oracre menaçant se lève tout-à-coup et le navire paraît son unique objectif; le tonnerre roule sans obstacle et n'ad'autre écho que sa propre et grande voix; la pluie et la grêle sont les bienvenues comme des voix de la terre perdue. Subitement un nuage qui s'élève, change le jour en nuit et s'étend comme un catafalque sur le monde. Bientôt le pauvre bateau craque, se couche sur le flanc et se relève au gré du vent qui le