CHAPITRE IV
Plein jour dans le génie du Corrèg-e. — Fusion de l'esprit hellénique et de la philosophie chrétienne. — Son mariaiçe avec Jéromine Merlini. — Portrait de celle-ci deviné d'après les Madones d'Allegri. — Caractère de leur amour, intensité de leur union. — Les Madones du Corrèg-e, — Autres tableaux. — Travaux préparatoires pour la coupole de Saint- Jean et du Dôme. — Il achève les fresques du Dôme pendant que la peste sévit à Parme. — Mort de sa femme. — Il revient à Corrèg-e. — Ses dernières œuvres et sa mort.
C'est le propre des grands artistes de la Renaissance et de tous les esprits supérieurs qui ont vécu depuis, d'avoir dû s'assimiler à la fois le g-énie hellénique et l'esprit du christianisme. Ces deux courants contiennent ce que l'humanité a produit de meilleur : d'une part la science du vrai et du beau; de l'autre la vie spirituelle et la grande relij^ion de la charité. Dans le Corrège, la fusion de ces deux mondes, en apparence si opposés, et dont la lutte incessante constitue le fond même de l'histoire depuis deux mille ans, s'est opérée sans effort, et d'une manière si naturelle qu'elle semble s'être faite avec l'éclosion même de ses facultés. Il était de ces natures qui ne peuvent apercevoir le vrai que sous la forme du beau et pour lesquelles
il n'y a d'art qu'au service de la noblesse humaine. Dès ses débuts nous le voyons peindre avec le même bonheur des sujets mythologiques et des sujets chrétiens. L'union de l'esprit antique et moderne est si parfaite en lui qu'on retrouve une grâce tout hellénique dans ses vierges et une douceur, une tendresse toute moderne dans ses nymphes et ses déesses.
Néanmoins nous pouvons affirmer que si l'aimable esprit grec a présidé à l'aurore de son génie, une haute philosophie, née de l'essence même du christianisme, domina son plein jour.
Xous avons tenté de décrire cette aurore de jeunesse, de joie vive et d'innocence enjouée qui éclate dans la Chasse de Diane, et se répand dans les feuillages encore humides de rosée, avec tous ces beaux enfants, que le sourire de la déesse semble avoir évoqués.
Après eux, viendront, à l'appel du maître, les Antiope, les lo, les Léda. Ce sera alors son plein jour, éclairé par le grand soleil de la Grèce et de l'Italie. A la lumière de ce jour éclatant, le monde de la fable antique apparaît de nouveau sur le sein verdoyant de Cybèle. Mais au-dessus de ces jeux d'une imagination riante s'élèvent ses plus hautes créations. Nous y reconnaissons la grande épopée chrétienne, dans une splendeur à la fois inaccoutumée et familière qui la rapproche de nos yeux. C'est la vie nouvelle tant rêvée par les poètes du moyen âge, la grande palingénésie si souvent annonîée, rendue visible par le pinceau. C'est la doctrine
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du Christ, librement interprétée dans une Vision éblouissante par un amant du beau, pour qui toute pensée se traduit en un symbole radieux. Nous imaginons que Platon aurait ainsi vu et interprété l'Idéal chrétien j s'il avait connu le divin Maître.
Tel fut le plein jour dans le génie du Corrège. Nous avons déjà touché à ces merveilles dans VJntrodiiction et nous y reviendrons au dernier chapitre; bornons-nous pour le moment à suivre le développement du maître dans sa vie intime. Le Gorrège fut à la fois penseur, artiste et croyant ; âme, pensée, imagination, furent d'accord chez lui. Par foi nous n'entendons pas un dogme abstrait et absolu, mais cette identification de l'âme avec son idéal qui fait que, pour elle, il est plus réel que la réalité. Celui qui aime croit et se réjouit. Le doute est le fait des âmes faibles, qui n'aiment qu'à demi et vivent dans la crainte éternelle d'une déception. Les grandes âmes croient en elles-mêmes ; leur foi se communique aux autres par sa seule radiation. C'est ce qui advint au Corrège, comme à d'autres grands esprits. Il inspira une foi entière et une passion profonde à une âme souffrante qui n'avait jamais connu l'amour, et languissait dans l'ombre comme une fleur sans soleil. Ces deux êtres, qui devaient s'aimer pour la vie, se comprirent et s'aimèrent du premier regard.
Jéromine Merlini (c'est le nom de la jeune fille qui fut ensuite la femme du Corrège) était une de
ces créatures exquises, sensibles et frêles, qui ne semblent pas faites pour vivre et prospérer ici-bas; une de ces natures qu'un souffle replie sur ellesmêmes, et qui soupirent après une autre existence, parce qu'elles ne trouvent dans celle-ci ni paix ni satisfaction, mais plutôt ennui et dégoût. Le mirage lointain d'une autre vie semble fasciner ces êtres timides et les attirer vers l'autre rive, où leur sourit l'espoir d'un avenir lumineux.
Telle était sans doute la disposition d'esprit de la jeune Jéromine au moment où elle rencontra le Corrège.
Enveloppée d'une sombre mélancolie, le cœur oppressé par une tristesse irrémédiable; absorbée par des idées noires et déclinant à vue d'oeil, elle semblait vouée à la mort. Fille unique d'un écuyer du duc de Mantoue et orpheline à quinze ans, elle avait fait un testament par lequel elle léguait sa fortune à ses oncles.
C'est alors qu'un heureux hasard lui fit rencontrer le Corrège : et il paraît qu'elle aperçut dans les yeux du jeune maître un rayon de vie qu'elle n'avait jamais trouvé ailleurs. Dès ce jour, elle se ranima; les couleurs revinrent à ses joues et le sourire éteint à ses lèvres. La fleur à demi fermée se redressa sur sa tige et se rouvrit au soleil de l'am.our.
Bientôt après cette rencontre, le jeune Allegri demanda en mariage la demoiselle Merlini. Elle avait quelque bien, et était de naissance noble à en juger par la position dont jouissaient ses parents
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à la cour de Mantoue. La main de la jeune fdlelui fut accordée et Funion suivit de près les fiançailles. Ce mariage fut des plus heureux. Il comblait tous les désirs, toutes les aspirations du jeune couple. Quatre enfants (un garçon et trois filles) scellèrent cette union. Leur amour ne cessa point. Leur vie domestique, égayée de leurs beaux enfants, a dû être l'image du plus inaltérable bonheur.
Un portrait nous manque de cette femme charmante, qui fut la compagne bien-aimée du Gorrège. Nous pouvons cependant, sans trop de hardiesse, en chercher Timage dans les traits de ses plus suaves Madones , peintes après l'époque de son mariage, qui eut lieu en Tannée i520.
Délicate et frêle (âgée à peine de i5 ans), Jéromine Merlini offrait sans doute dans sa personne et son attitude un type d'une parfaite distinction.
De grands yeux bruns tendres et lumineux flottant dans une douce rêverie, encadrés par un visage ovale; un nez fin et modeste, se reliant avec grâce à une bouche vermeille, aux coins relevés par un sourire timide ; un front élevé et noble, siège de belles pensées ; voilà comment nous nous figurons la femme du Gorrège.
Le mariage a souvent été appelé « le tombeau de l'amour ». Par une rare exception aux règles ordinaires, le mariage d'Allegri avec la demoiselle Merlini eut le charme de fiançailles indéfiniment prolongées. Get amour s'éleva dans leur vie, comme une symphonie, où les voix émouvantes du monde
visible semblaient s'unir aux voix mystérieuses d'un immense au delà.
Tels furent les rapports du Corrège avec sa femme. Ces rares alliances raffermissent l'idéal et enveloppent la vie du voile ondoyant de « Maïa » qui pré tait à chaque objet l'irisation et la beauté séduisante de l'Aurore.
Seul parmi les artistes, Allegri eut ce bonheur. Le rude et superbe Michel-Ange rêva, lui aussi, l'amour noble et passionné, en adressant des sonnets platoniques à la dame de son cœur, la belle Victoria Golonna. Le doux Raphaël n'eut qu'un amour banal, quoique passionné. Le beau Léonard, aimable et splendide, vécut en sphinx indéchiffrable ; personne ne pénétra jamais dans sa vie intérieure. Bon vivant et débonnaire, le Titien buvait à longs traits dans la coupe enivrante de la vie ; toujours en train de bonnes fortunes , sans sérieux comme sans idéal. La femme du Tintoret est effacée par l'image d'une fille chérie, dont la mort causa au peintre un chagrin cuisant.
Mais la femme du Corrège fut l'ange de son foyer, la gardienne souriante de sa vie, partageant ses peines et ses plaisirs avec l'homme de son choix. Jamais ces deux êtres ne se quittèrent, sinon par quelque inévitable nécessité. Dans ses courts voyages, dans ses longs séjours à Parme, la femme du Corrège l'accompagnait toujours. Elle et ses beaux enfants étaient ses uniques joies, en dehors de son art bien aimé. Pour des êtres de cette nature, passionnés et tendres, l'amour augmente à
chaque jour par l'habitude et la possession. Chaque instant ajoute à sa force par un nouveau charme de tendresse et un nouveau souvenir.
C'est à cette époque de sa vie que le Corrège a produit ses plus belles œuvres. Dans ses premières années déjà il avait fait preuve d'un désintéressement profend et d'une entière pureté de sentiment. Avant son mariag-e il a peint entre autres deux tableaux ayant pour sujet les fiançailles de sainte Catherine. L'un de ces tableaux se trouve au Louvre, l'autre à Naples. Il offrit le premier à sa sœur (i 619) ^ comme cadeau de noce, et donna le second à une pauvre femme, qui l'avait soigné pendant une maladie, comme témoignage de sa gratitude.
Ces deux tableaux ont un accent de candeur et de sincérité qui produit sur les cœurs simples les effets les plus émouvants.
On raconte, à propos du premier, que six jeunes fdles en furent tellement émues qu'elles entrèrent au cloître pour le reste de leurs jours, espérant sans doute y retrouver les joies pures et célestes qui se révèlent dans ce tableau. Il est indéniable que les vierges et les saintes femmes du Corrège sont entourées d'une auréole de candeur qui leur donne un accent à part. Ces âmes tendres et passionnées nous intéressent par les dons du cœur. Les traits de leurs belles figures, moins parfaits peut-être que ceux des vierges de Raphaël, ont cependant plus d'expression. Ces dernières, reines
I . Le jeune Allegri s'engagea à cette occasion à doter sa sœur d'une somme de loo écus en or.
splendides et délicates, semblent se tenir à distance de nous. C'est à peine si elles savent s'émouvoir pour Tenfant qu'elles tiennent dans leurs bras. Nous les admirons; elles ne nous touchent pas, Les vierg-es du Corrèg-e, au contraire, nous touchent comme une mélodie murmurée au berceau et qui nous rappelle la voix d'une mère. Elle renferferme à la fois les souvenirs les plus tendres et des espérances infinies.
Une douce clarté enveloppe ces vierges pures, sourit sur leurs lèvres, qui semblent embaumées de tout le miel de la maternité. L'amour du bien qui les pénètre rayonne de leur front et nous attache à elles par un mouvement de sympathie spontanée. Si le type de ses Vierges mères nous ravit et nous touche, que dirons-nous de ces petits enfants, de ces ang-es du Corrèg^e, au sourire ensoleillé, qui se balancent légèrement dans l'éther, se roulent dans les nuées et s'y meuvent avec la liberté des oiseaux dans l'air ? Les ang-es du Corrège sont une des merveilles du monde î II en a peint de tout âg-e et dans les poses les plus gracieuses, toujours beaux et rayonnants. Leurs grands yeux lumineux dilatés, leurs jolies têtes, entourées de boucles d'or nous invitent à la plus pure joie. Ce sont de vrais messagers célestes, ministres des plus pures consolations. Le Corrège semble se complaire dans la pure nature enfantine. Des centaines d'anges entourent le Christ transfiguré dans la splendeur de son ciel.
Ce sont des archanges et des anges qui annon-
cent, qui accompagnent et qui suivent la Vierge bien aimée, dans sa divine apothéose, et qui semblent rayonner de joie à la vue de son bonheur. Ce sont encore des anges qui président au berceau de Jésus et le consolent au moment de son angoisse mortelle, au jardin de Gethsémané. Ce sont des anges qui entourent les apôtres transfigurés eux-mêmes dans la gloire du Seigneur. Ils président aux conseils des PP. de l'Eglise et aux travaux des Evangélistes, au moment de leur plus belle inspiration. L'ange, selon la poétique tradition chrétienne , est la divinité tutélaire de l'homme bon. Pénétré du sens profond de cette tradition, le Corrège a placé des anges (figurant Vesprit du bien) à côté de tout vrai bonheur et de toute noble inspiration.
La venue du Corrège à Parme marque une ère nouvelle dans Thistoire de l'art. C'est le plein jour radieux et souriant qui succède à la nuit du moyen âge. Il y apporte, par son merveilleux génie, la lumière éclatante d'un idéal complet et conscient. Avant lui, çà et là dans la ville de Parme, on trouvait quelques peintures hiératiques '. Rien cependant d'assez remarquable pour faire école. — Les mœurs turbulentes et les troubles constants dont la ville avait été le théâtre, avaient trop souvent
I. Les vieilles csrlises y sont intéressantes, surtout le Baptistère qui est de très ancienne date et fort beau. Les portes sont en bronze sculpté, fig'urant des épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Des })eintures murales en ornent l'intérieur. Ces fresques, fort remarquables, dans leur s"cnre. remontent à une époque antérieure à celle de Giotto ; c'est-à-dire aux environs de 12G0.
détourné les esprits du courant paisible de Tart. Par une cause ou par l'autre. Parme était toujours restée un peu en dehors du grand courant de la Renaissance italienne ou n'y avait pris qu'une très faible part. Il y avait cependant parmi les seigneurs et les savants parmesans quelques fins appréciateurs de l'antiquité, tout prêts à encourager les reproductions artistiques faites d'après les beaux modèles de l'antiquité. Sous l'influence de ces patrons, se forma l'habile modeleur Begarelli. C'est lui dont les groupes en plâtre excitèrent l'admiration de Michel-Ange, qui, en les voyant s'écria : « Si cette terre devenait marbre, gare aux statues antiques ! » Begarelli était contemporain et ami du Corrège. En jugeant du savoir plastique de ce dernier par les formes accomplies et ravissantes dont il a su orner la Chambre de Saint-Paul, au début de sa carrrière à Parme (i5i8), on peut affirmer qu'il était déjà passé maître dans l'exercice de l'art plastique, avant sa rencontre avec Begarelli. Ce qui est sur, c'est qu'Allegri modelait lui-même avec une habileté extraordinaire ses groupes et ses figurines en plâtre. 11 mettait ensuite en place ces mêmes groupes, dans la situation que les personnages imaginés devaient occuper dans la fresque. Ces groupes plastiques, qu'il tournait et retournait à volonté, l'aidaient à peindre, à comprendre et à préciser le clair-obscur, à le fixer définitivement dans la composition de ses cartons. Il s'en servait ensuite pour ses fresgues, qui nous étonnent comme des merveilles de savoir. Ainsi furent composés ces
groupes d'anges et d'archang-es qu'on voit peints avec une si grande vérité sur la voûte du dôme.
La période de sa vie qui suivit l'exécution des fresques de Saint-Paul fut la plus brillante de son existence. Elle fut marquée par une incomparable activité, qui ne devait cesser qu'à sa mort. Les commandes lui venaient de toutes parts. Ses amis l'aimaient pour son caractère, autant qu'ils l'admiraient pour son génie croissant.
Mais reprenons dans l'ordre chronologique la narration des événements de sa vie, qui sont marqués par les dates de ses œuvres. Cette même année, celle de son mariage, 1620, il peignit plusieurs tableaux à l'huile, et dans toutes ces Madones on devine des réminiscences de sa jeune femme. On la soupçonne notamment sous les traits de la Bella Zingarina, la Madonna délia Cesta et d'autres encore. Revenu à Parme vers la fin de cette même année, il y peignit deux belles fresques. L'une représente « la Vierge et l'Enfant », l'autre a l'Annonciation ».
Les Bénédictins avaient été très satisfaits de « l'Apothéose de saint Benoît » que le Corrège avait peinte au dortoir de leur monastère. Ils lui proposèrent de peindre la coupole de l'église de Saint-Jean, commission assez importante pour demander une longue réflexion. Allegri, modeste comme il était, hésita d'abord, et n'accepta la proposition ainsi faite qu'après mûre délibération.
Il s'agissait, nous l'avons dit, de l'église de Saint- Jean. La vision apocalyptique de l'apôtre, le mys-
tère de la vie future, l'idéal transcendant de l'humanité transfigurée dans la personne du Christ, tout cela lui apparut sans doute dans une sorte d'éblouissement. Il dut être au premier moment comme foudroyé sous la grandeur et Téclat du sujet; pour un temps, il douta de lui-même et resta découragé. Ces hésitations, ces doutes vis-à-vis des grandes entreprises sont surtout le propre des grands esprits. Mieux que les autres, d'emblée, à la première heure, ils sondent avec la clairvoyance du génie les difficultés du sujet qu'ils ont conçu. La nécessité d'imaginer des types choisis et de les exécuter selon les exigences de l'idéal s'impose à eux comme la nécessité d'une loi naturelle. Le doute cesse et la lumière se fait dès que leur esprit a embrassé le détail de l'œuvre entière, qui paraît alors devant leurs yeux sous sa forme définitive. Le Corrège, au cas échéant, devait créer tout un cycle nouveau de personnages divins, pour composer l'épopée qui brillait devant son esprit créateur. De nouveaux types, de nouvelles physionomies étaient nécessaires pour annoncer aux hommes une nouvelle ère de l'humanité, aussi bien qu'une époque plus lumineuse dans l'art. Il accepta enfin, quand il crut pouvoir faire honneur à son sujet, et s'engagea formellement par contrat réglé à peindre la coupole de Saint-Jean (i52o).
On apprend par les livres de comptes du monastère de Saint-Jean qu'il fut stipulé entre le prieur des Bénédictins et AUegri, au mois de juillet i520, que ce dernier devait recevoir le prix de cent
trente ducats en or pour l'œuvre commandée; dont trente lui furent accordés par anticipation le 6 juillet de la même année. Ce qui fait supposer que le grand peintre avait déjà préparé ses cartons et se trouvait à même de commencer son œuvre. Aux difficultés ordinaires s'ajoutaient, pour l'exécution des fresques de Saint-Jean, la difficulté d'y voir clair. De fait l'ég-lise est si sombre, qu'il était impossible au maître d'y travailler, sinon à certaines heures de la matinée, et alors seulement aux jours les plus clairs. Avec l'énergie et la persévérance, le génie sait vaincre les plus grandes difficultés. C'est ce que le Corrège nous a prouvé. Ses études préparatoires furent profondes et consciencieuses comme toujours.
On conserve encore d'ici et de là de très beaux dessins et des cartons remarquables qui prouvent combien de variantes il faisait sur la même figure, avant de fixer le type définitif de ses créations. Il y a certaines figures d'apôtres, à poses différentes, qui se trouvent esquissées et refaites jusqu'à dix fois! Il cherchait à exprimer dans toute leur simplicité le sublime et le beau, sous leurs plus nobles traits. Il n'y a que les Grecs qui aient ainsi conçu l'art; c'est-à-dire en faisant vivre chaque type qu'ils représentaient par le fond même de son esprit, en créant un parfait accord entre la forme et le fond.
Pour que l'église de Saint-Jean eût le plus d'éclat possible, en même temps que le Corrège, un autre artiste, Girolamo Mazzola, dit le Parmigianino^ fut invité à orner de peintures murales deux
chapelles latérales de l'église de Saint-Jean. Lejeune Parmesan, quoique âgé de 19 ans, commençait déjà à se faire connaître. D'un talent prompt et vif, il appartenait à une famille de Parme où on était peintre de père en fds. A la grâce du pinceau il alliait une merveilleuse facilité dans la mise en œuvre. D'autre part, comme caractère, c'était Topposé du Corrège. Capricieux et frivole autant que l'autre était sérieux et profond, il aimait le luxe, courait les aventures, homme étrange et désordonné, contrastant du tout au tout avec le sobre et modeste Allegri.
Le Corrège était dans le premier feu de la composition préparatoire en vue de cette grande œuvre, quand Parme fut assaillie par les armes étrangères. C'était un moment de trouble pour toute l'Italie et la ville de Parme dut s'en ressentir. L'alliance entre Charles-Ouint et le pape venait de se faire. La ville était remplie d'hommes d'armes et de tumultes. Les milices des alliés menaçant Parme au dehors, et les boulets tombant dans l'église même de Saint- Jean, le Corrège voulut rejoindre sa famille et se réfugier dans sa ville natale pour fuir les dangers du siège 1. Les auxiliaires du pape eurent le dessus et Parme fut soumise au régime pontifical 2.
1. Pour faire ce voyage, il reçut un acompte de huit ducats en or, sur le prix de l'œuvre commencée. Avec cet argent, il acheta une monture qui lui servit pour son voyage,
2, L'année i52i, Parme, qui était alors occupée par les Français, fut assiégée par les troupes des alliés (Allemands, Espagnols et^lta-
Pendant son absence, le Corrèg-e fit plusieurs de ses plus beaux tableaux : VAntiope endormie^ r Ecole d'Amour furent le fruit de ses loisirs. Si Ton compare la peinture murale et la peinture à rhuile au point de vue de la difficulté, celle-ci n'est qu'un jeu d'enfant. Aussi le maître ne put-il dérober que de rares instants à son grand œuvre, pour les dédier à la composition de ses nombreux tableaux.
L'année i522, il était de retour à Parme, se vouant avec une ardeur extrême à l'exécution des fresques de la coupole de Saint-Jean. La beauté de l'œuvre et le génie de l'artiste inspirèrent une telle confiance aux Bénédictins qu'ils lui proposèrent, dès lors, d'entreprendre la peinture de la grande coupole du Dôme de Parme. Ils voulurent même qu'après avoir examiné l'emplacement des futures fresques le Gorrège leur fît un devis de son œuvre.
Alleg-ri visita l'intérieur de la cathédrale, en compagnie des /abriciens du Dôme (parmi lesquels se trouvait le marquis Montino délia Rosa) et demanda pour prix de l'œuvre mille deux cents ducats en or. — La dite somme lui fut accordée par contrat signé le 3 novembre 1622. — Il fut stipulé encore qu'il lui serait payé en plus cent ducats pour les dorures, plus les frais pour l'érection des échafaudasres.
liens). Sous les ordres de Prospero Colonna et du marquis de Pescara, ils soumirent Parme au nom de Léon X. La ville, qui avait subi les épreuves du blocus , fut alors pillée et saccai^ce au milieu du désordre le plus affreux. (F. Guicciardini, lib, Xi, cap. V., p. 214.)
Étant surchargé de besogne, il ne commença l'œuvre que plus tard. Il est probable, cependant, qu'il put préparer les cartons dans l'intervalle et composer les groupes pour sa grande Epopée de V Assomption. Il y aura sans doute dédié les heures nombreuses où il lui était impossible de peindre dans la sombre église de Saint-Jean, surtout aux jours où il faisait noir.
La coupole de Saint-Jean ayant été terminée dès cette année même (i522), le Corrège fut obligé de peindre à fresque la grande chapelle de la même église. On lui demandait un Couronement de la Vierge qu'il exécuta dès lors. Cette fresque représente la Vierge assise sur les nuées à côté de son fils, lequel dépose sur sa tête une couronne d'étoiles lumineuses, qu'une blanche colombe vient d'effleurer. Des saints, des archanges, des patriarches et des bienheureux entouraient le groupe principal. Des têtes d'anges ressortaient sur le fond clair de l'atmosphère transparente. L'attitude de la Vierge, modestement penchée, et celle de respect filial que marque le geste de Jésus sont d'une grâce et d'un sérieux inimitables. Ce groupe ravissant forme le centre du tableau. La face de la Vierge brille d'une sérénité et d'une beauté adorables; ses beaux bras croisés sur la poitrine et ses blanches mains donnent à l'ensemble de son expression un charme de candeur et d'humilité tout particulier *.
I . Le Couronnement de la Vierge, c'est-à-dire le groupe central de celle çrande composilion qui se trouvait à l'église de Saint-Jean, a été transporté dans son intégrité au fond de la biblin-
Cette belle fresque, comme aussi les « pendentifs » et les arcs qui soutiennent la voûte de Saint- Jean (commencée en même temps que le Couronnement de la Vierge) ne furent terminés qu'en l'année 1624. — Au mois de janvier, le reste de la somme qui lui était due pour l'ensemble de l'œuvre (c'est-à-dire 262 ducats en or) lui fut payée et le Corrèg-e, en sig-nant son nom, se dit satisfait du payement.
Il fit, encore à 'celte même époque, sans rémunération, et pour son bon plaisir, le ravissant saint Jean qui est peint à fresque dans la lunette audessus de la porte à l'entrée de la sacristie. Il peignit aussi de son propre mouvement le beau tableau à l'huile de la Déposition de Jésus et le Martyre de saint Placide et de sainte Flavienne. De leur côté les Bénédictins voulurent l'admettre, en témoignage de respect, parmi eux dans la confrérie c/Mil/on/-Ca55m. La lettre existe (citée parMuratori où on lui donne ce titre d'honneur 1.
A cette époque seulement le Corrège, ayant terminé ces œuvres importantes, put se dédier avec toute l'énergie de sa grande intelhgence et de son
thèque de la ville de Parme. On peut l'admirer aujourd'hui encore. Ce groupe est le dernier mol de l'art dans la peinture à fresque.
1. Voici un fragment de la lettre fort gracieuse, citée par Tiraboschi et par Pungileoni, par laquelle Antonio Allegri fut admis comme agrégé à la confrérie des moines du Mont-Cassin.
« Egregio viro M. Fra Antonio Leto de Corrigia, nec non genitoribus, consorti ac liberis salutem in Domino. Meretur veslrœ devotioais affectus ac piœ iatenlionis fervor, quem erga congregationcm nostram ac specialiler ad monaslerium S. Joannis Evangelistœ de Parma vos habere cl ejusdem monasterii Prions relatione didicimus, ut vos inter singulares nostroe congregationis devotos inscribamus, etc. » Meinorie isioriche di Antonio Allegri, Tiraboschi, vol. II, p. 169.
profond savoir à l'exéculion des fresques de la cathédrale. C'est ce qu'il fit pour de bon, vers l'an iD?6. Il reçut le premier pavement pour ladite œuvre, le 29 novembre 1026 *. Dès lors il ne la quitta plus avant de l'avoir achevée. Nous l'avons dit, la composition de cette grande fresque et les études préparatoires étaient commencées depuis long-temps. Par la majesté et l'admirable disposition des personnages saints ou angéliques qu'il sut inventer, cette œuvre dénote une conception plus haute et plus vaste que toutes celles qui l'ont précédée dans l'histoire de l'art. Au surplus l'artiste, dans sa solitude de Parme, n'eut pour s'inspirer que sa propre pensée'. Lanzi dit avec vérité en parlant de la merveilleuse coupole de la cathédrale : « Chacune de (( ses figures offre à l'œil quelque chose de neuf « par l'incroyable variété qui se trouve dans le « raccourci de chaque pose. C'est rare (ajoute « l'historien de l'art) qu'une tête vue en dessus « ou en dessous, qu'une main, qu'une figure ence tière ne se meuvent pas avec une grâce qui paraît (( sans égale. En dessinant des corps vus de bas en « haut, genre que Raphaël a évité, il a su vaincre a les difficultés qui restaient encore à surmonter (( après Mantegna; c'est par lui seul que cette parce tie de la perspective parvint à un si haut degré de (( perfection. » Aussi par quels prodigieux efforts d'étude et d'application persévérante ce divin génie n'a-t-il pas su vaincre les difficultés que l'artiste