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rencontre sur son chemin i ! Mais la patience du o-énie est à la hauteur de sa foi. Des l'aube le Corrè§"e était à l'œuvre, terminant les esquisses, des- .

I . Les dessins et esquisses du Corrège au lavis et à la sang'uine sont surtout intéressants en ce qu'ils nous aident à pénétrer toujours davantaiçe dans les procèdes par lesquels il a su alteindre à la perfection. C'est en répétant la même figure plusieurs fois, en diverses attitudes et en des poses variées, que le maître s'appliquait à atteindre son idéal. Ce sont évidemment les fresques de la coupole de la cathédrale de Parme qui ont surtout préoccupé le Corrège, à en juger par le nombre des esquisses qui ont trait à cette grande composition. Mariette, en décrivant la collection de M. Crozat, parle de certaines têtes au pastel, dessinées sur de grands carrés de papier, joints ensemble à cet effet. Il y vit douze variantes de saint Jean-Bapliste et dix de la Vierge de la cathédrale. Le P. Resta avait collectionné nn grand nombre de ces dessins dont il parle avec admiration. Parmi les plus remarquables étaient des groupes trois fois yar/e's, représentantes personnages et les apôtres qui entourent la Vierge de l'Assomption.

Jadis une riche collection de ces 'dessins se trouvait a Modène et à Lrbino, comme aussi chez le marquis Altovrandi de Bolos-ne (Pungileoni, Vitadel Covreggio, \o\. I, p. 17). Parmi ces derniers se trouA-aient des variantes, sous plusieurs formes, des saints patrons ce Parme, représentés ensuite par lui dans les pendentifs de la cathédrale. On observe parmi ceux-ci une transformation d'âge et d'attitude, qui font différer du tout au tout la première pensée de l'artiste de sa dernière conception. Le dessin surtout qui représente saint Thomas est corrigé et recorrigé à plusieurs reprises par la main du maître. D'autres dessins représentent les groupes d'anges qui entourent la V^ierge de l'Assomption. Des variantes diverses représentent aussi les apôtres, les jeunes enfants et les adolescents qui étaient destinés à orner la frise de la cathédrale de Parme. Le comte M. Zini possédait aussi une variante au crayon rouge d'un groupe d'anges pour servir à orner la coupole de Parme.

Le duc d'Arundel possède d'autres dessins précieux, parmi lesquels il y a un saint Jean dont un petit ange embrasse le genou. Quantité de ces dessins précieux ont disparu. Heureusement quelques-uns sont conservés à la galerie des Uffizi de Florence, parmi lesquels le plus intéressant peut-être est celui qui représente le « Couronnement de la Vierge » dont nous venons de parler, et dont le groupe central seulemeit subsiste à la bibliothèque de Parme. Parmi les dessins du Louvre, il 5' en a bon nombre de fort intéressants provenant de la collection de Modène et de M. ^Liriette, surtout une étude remarquable qui représente la vierge assise sur les nuages et portée par trois anges. Elle est vue presque de face, la tête de trois quarts, les mains croisées sur la poitrine. Cette esquisse est peut-être la première pensée du Corrège pour la fresque de l'Assomption, à la cathédrale de Parme, celle qui, en somme, fut son œuvre capitale. Ln autre dessin fort intéresant, à la sanguine

sinanl ses cartons, et composant les groupes en plâtre qui devaient ensuite lui servir de modèles. Quand il les avait mis en place à loisir, il les contemplait du haut de son échafaudage ou du fond de Téghse pour en juger l'effet général et observer les nuances du clair-obscur. Quant à son coloris, qui tient du merveilleux, le maître devait l'improviser sur place ; se tenant pour Texécution de l'œuvre dans une position fort incommode, c'est-à-dire couché sur le dos pour la plupart du temps, sur l'échafaudaee qui lui servait de support. Dans ces fresques merveilleuses, dont il varia les fines nuances par des gradations insensibles il a su donner le plus étonnant clair-obscur en pleine lumière. H atteignit ainsi l'effet le plus vrai et le plus éblouissant.

Tout est peint et représenté par le Corrège dans la vérité même de la situation. Par son sentiment exquis de la forme et sa profonde connaissance de Tanatomie, joints à un goût parfait et à une finesse esthétique incomparable, il a plutôt indiqué que précisé les contours de ces créatures éthérées que nous admirons. Il donne ainsi aux corps le relief et la substance de la vie, tout en leur prêtant la légèreté fluide d'êtres aériens. On sait qu'en réalité les contours des objets en peinture sont fictifs, et ne sont que des taches de couleur fondues avec d'autres, que les plans s'étagent, que les tons

(destiné à orner la frise de la coupole de Saint-Jean à Parme), représente un enfant ailé, assis, et tenant un aigle. (Voy. Notice des dessins et cartons exposés dans les salles du Louvre, Paris.)

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s'opposent selon des lois qui ne tiennent pas à la pure géométrie, mais aussi au jeu de la lumière dans le prisme de Tair. Le Gorrège a compris lout cela d'emblée. Il nous présente les objets dans toutes les intensités imaginables de relief et de clarté selon les lois subtiles de cette perspective aérienne. C'est là ce qu'on appelle à proprement parler la science du clair-obscur, qu'il conduit au plus haut point de perfection où il lui ait été donné d'atteindre.

S'il avait du vaincre d'immenses difficultés pour obtenir le résultat voulu, il avait la divine satisfaction de donner une forme à ses pensées d'élite et à ses sentiments. C'était là sa consolation, son soutien constant. Aussi jamais une œuvre n'a-t-elle mieux exprimé l'allégresse exubérante d'une joie pure et infinie. Quand nous songeons au nombre et à la supériorité des œuvres du Corrège, et au ; cours limité de sa vie, nous ne pouvons nous défendre d'un fort étonnement. Aucun peintre n'a mieux soigné chaque œuvre sortie de ses mains; aucun n'en a peint un si grand nombre sans l'aide d'aucun élève. A d'autres, d'une énergie moins indomptable et d'un génie moins fécond, il aurait'^ été moins facile qu'à lui d'entreprendre et d'exécuter (tout en continuant ses merveilleuses fresques) des peintures de chevalet sur divers sujets. Mais par son incomparable activité dsut tenir tète à ses nombreuses commissions. On se souviendra qu'ayant terminé les fresques de Saint-Jean (1021^)1 il avait peint la déposition du Christ et \q martyre

de saint Placide et de sainte Flavienne qui sont au Musée de Parme. L'année suivante (io25) le trouva à Modène où il peignit le triste et beau saint Sébastien (de la galerie de Vienne). L'année d'après (i526) il peig-nit la célèbre Madone de Uécuelle, où sa manière s'élarg-it. Ses anges semblent devenir plus éthérés et le fondu de son coloris touche à la perfection. Jusque-là, pour beaux que soient ses tableaux à l'huile, on les dirait d'une main moins sûre et moins habile que celle qui a peint les merveilles du parloir de Saint-Paul et les fresques de l'ég-lise de Saint-Jean. Mais, après la Madone de Véciielle^ ses tableaux au chevalet acquirent une force de relief et un coloris qu'ils n'avaient jamais possédé jusque-là. Les deux années suivantes, quoique son temps fût absorbé par la fresque de V Assomption , il trouva moyen de faire pour une dame noble de Parme son célèbre saint Jérôme ^ (1527). ^e beau tableau de la Nativité dite la Xuit de Dresde, déjà commandé en 1022,

1. Le fameux tableau de saint Jérôme fait pour Bréseide Colla, femme d'Orazio Bergonzi, lui fut payé, suivant les conventions, 400 livres impériales, monnaie du temps. 11 reçut en outre, à titre de récompense, « deux charrettes de fagots, quelques mesures de blé, et un porc s:ras . »

2. Cette JVa//yi7e, dont nous avons déjà parlé dans l'Introduction de ce livre, est généralement connue sous le titre de la Nuit du Corrège et se trouve à Dresde.

Sous la date de cette même année 1628, à en juger par une lettre de Véronica Gambara, adressée à Béatrice d'Esté, marquise de Mantoue, le 3 septembre, le Corrège aurait peint un magnifique tableau représentant la Madeleine pénilente, qui malheureusement a été perdue de vue. Voici le texte de la lettre : « Je croyais sortir « de mon devoir envers Votre Excellence, si j'oubliais de vous faire « connaître un chef-d'œuvre de peinture que notre Antoine Allegri « a récemment achevé. La Madeleine est fisrurée dans une horrible a caverne, au milieu d'un désert, agenouillée à droite, les mains

ne fut exécuté qu'en 1028, lorsque le maître était en pleine vigueur de son talent.

La période de 1624 à 1628 fut sans doute des plus importantes dans la vie du Corrège. Elle nous parait l'ère la plus merveilleuse qui ait été vécue par un peintre. Ce quinous frappe par-dessus tout, peut-être, c'est la sérénité inaltérable qui se reflète dans toutes les œuvres de cette époque, sérénité qui, malgré les malheurs qu'il éprouva plus tard, accompagna le grand peintre jusqu'à sa fin et entoura ses plus belles œuvres d'une sorte de gloire. L'état de Parme n'était pas fait cependant pour favoriser une disposition semblable. Après lesrigueurs d'un siège et les longues luttes des partis, la ville était retombée sous le gouvernement de l'Eglise, qui débuta, nous l'avons dit, par la clôture du couvent de Saint-Paul. Après la guerre vinrent d'autres calamités : la famine, les maladies, la peste. Les campagnes étaient dépeuplées, les champs incultes. Un air lourd et malsain planait sur la ville et enveloppait ses habitants comme d'un linceul funèbre. Des chiens sans maîtres erraient dans les rues désertes, des oiseaux de proie enhardis par la solitude tournaient sur les places publiques.

Dans cette atmosphère impure , sous l'haleine brûlante de la peste à l'œil enfiévré, les hommes n'étaient plus que les ombres d'eux-mêmes. Ceux qui n'étaient pas atteints par le fléau, étaient para-

u jointes et levées vers le ciel, dans l'acte de demander pardon à « Dieu pour ses péchés. Dans cet ouvrage, il a exprimé tout le su- « blime de l'art. «

lysés par la peur ou dénaturés par un cynisme effrayant. Comme il arrive toujours quand la société se désorganise, le mal (plus hideux encore que les fléaux les plus horribles) naissait des calamités et s'étalait au grand jour. Au milieu de la ville frappée d'horreur, un homme au front tranquille et serein traversait tous les matinslesrues muettes pour g-ag-ner le Dôme. C'était le Corrège. L'année 1529 qui décima la cité de Parme le trouva à son poste, acharné au travail de sa grande fresque dans la cathédrale. Jusque-là tout lui avait souri. Il était à l'apogée du génie et du bonheur. Tout brillait à son horizon : ses créations, sa famille, ses amis; quand la mort vint frapper à sa porte. Deux années auparavant elle lui avait déjà enlevé deux personnes qu'il aimait particulièrement, son oncle Lorenzo ei son ami Bartolotti. Elle lui prit enfin sa femme bien-aimée, Jéromine, qui régnait modeste, mais rayonnante, à son foyer, l'illuminait et l'échaufïait de son sourire d'ange et de madone. Comment supporta-t-il ce coup ? On n'en sait rien ! La tradition n'en a point conservé de trace; maisnous pouvons croire que sa douleur fut grande et profonde, comme son amour avait été fidèle et dévoué. Du reste le Corrège était de ces âmes qui vivent si complètement dans un autre monde, que la perte d'êtres chéris ne fait que lesunirdavantage à eux, et qu'ils trouvent dans la douleur comme un surcroît d'enthousiasme.

Ce qui est certain, c'est qu'il continua de travailler avec la même ardeur à son chef-d'œuvre, et

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qu'il peignit peu après le groupe de la Madone emportée par les anges. Peut-être faut-il voir dans ce visage noyé d'un bonheur surhumain et dans ce regard, qui est comme embrasé par la splendeur des vérités éternelles, le dernier adieu d'Allegri à la seule femme qu'il aima et une affirmation éclatante de sa propre foi. Que cette peinture soit ou non le dernier mot de son amour, elle est le dernier mot de son génie ; elle rayonne plus que toute autre de cette émotion sublime qui est la consécration suprême des œuvres d'art.

Mais après tant de peines et d'efforts une dernière et cruelle épreuve l'attendait.

Les frères quiavaientcommandé la fresque comprendraient-ils les intentions du maître ? Les merveilleuses images qui planaient au-dessus de leurs têtes, ces corps légers et élancés qui se balancent délicatement dans les airs, s'éloignaient sans doute trop des traditions hiératiques et de la raideur conventionnelle pour que leur esprit pût d'emblée comprendre et savourer à leur juste valeur cette grâce infinie, cette science, cette hardiesse et cette légèreté de pinceau. Malgré cela on n'imaginerait pas leur première impression. Au moment où l'on enlevait la toile qui cachait la voûte, le Prieur compara la fresque à « un plat de grenouilles 1 » Certes ce mot ridicule ne pouvait atteindre le chef-d'œuvre ; mais quelle récompense pour le maître qui y avait travaillé depuis deux ans !

Quelques années après, le Titien passant par Parme, visita le Dôme pour voir la fameuse coupole.

Comme il la reg'ardait sans rien dire, les moines lui demandèrent si elle valait le prix qu'elle leur avait coûté. (( Renversez-la, remplissez-la d'or et elle ne sera pas encore payée ! » répondit le grand peintre vénitien:

Malheureusement le Corrège ne put entendre cette réponse qui était la plus brillante réparation à la grossièreinjuredes moines; car à cette époqueil était mort. On devine son triste sourire et son silence dédaigneux à l'injustice qui lui était faite. Ce qui se passa dès lors dans son cœur serait difficile à dire. Soutenu par sa foi ardente et son enthousiasme fécond, son âme s'éleva de plus en plus aux sphères sublimes de la vérité pure, qui s'animait sous ses mains etprenait la forme plastique. La douleur est la pierre de touche des grandes âmes. Aux jours de l'affliction, les cœurs forts se relèvent toujours davantage, soutenus par la conscience du Bien et du Beau qui forme le fond de leur foi. Dans cette conjoncture si difficile de sa vie, devant ces misérables ignorants, qui méconnurent son œuvre la plus belle, le Corrège garda le silence. Il resta impénétrable comme toujours au courant banal de la vie extérieure, qui ne parvint jamais à l'atteindre, parce qu'il n'avait rien de commun avec elle. Sans doute il se renferma toujours davantage en lui-même et aurait succombé irrévocablement sous le poids de « l'humeur mélancolique » dont l'accuse Vasari, si le besoin de venir en aide à son pays et à sa famille ne l'eussent arraché à cet état. Ces motifs le décidèrent à quitter Parme, avant même

d'avoir donné le dernier coup de pinceau à la fresque de la cathédrale.

Il se transféra momentanément à Corrèî^e. où maints fléaux, avec la pesle, avaient sévi parmi les populations, affligées en même temps de misère et de peur. Non que la famille d'Antonio Allegri fût parmi celles qui eussent besoin de secours. Son père jouissait d'une fortune aisée et vivait patriarcalement avec ses enfants ; mais le cœur généreux du grand maître désirait tout partager avec les êtres qu'il aimait. Il voulut donc les soutenir par sa présence et sa sj^mpathie aux moments de trouble et de danger auxquels ils étaient exposés. C'est pourquoi il se fixa à Corrège, où ses parents (son père et sa mère) vivaient encore. Il vint habiter chez eux et les entoura de ses soins jusqu'à sa mort.

Les événements de sa vie se résument dorénavant plus que jamais dans ses œuvres. Celles qu'il exécuta en sa dernière période sont marquées au coin de son génie. Ces tableaux de la pleine maturité ont une saveur plus riche encore que ceux de sa jeunesse. Il fit encore une courte visite à Parme Tannée suivante (i53i) pour donner une dernière main à la fresque célèbre F Assomption qu'il ne put néanmoins achever. Après cela Allegri ne quitta plus sa bourgade et son coin du feu. Les dernières années de sa vie sont aussi rempHes, aussi actives que les autres. Les commandes lui venaient de toutes parts. C'est alors qu'il exécuta les belles fresques pour les comtes de Corrège, à la Villa

de Xovellara; elles ont pour sujet V Enlèvement de Ganymêde par V aigle de Jupiter. A cette même époque (entre l'année i53i et i532) le maître orna de fresques la Villa de Véronica Gambara, aux environs de Gorrèg'e. G 'est là que, l'année précédente elle avait reçu Gharles-Ouint, et qu'il revint la visiter en l'an i532 avec Alexandre de Médicis.

Ges fresques, qu'il semble avoir peintes en témoignage de bonne amitié et en sig-ne de reconnaissance envers ses anciens patrons, les comtes de Gorrège, représentaient de beaux et joyeux enfants qui jouaient dans les M'g-nes, sous des berceaux de feuillage. La tradition a conservé le souvenir de ces fresques, mais rien n'en n'est resté. G'est l'année i53i que le maître exécuta le beau tableau d'autel qui se trouve, sous le nom de Saint Georges au Musée de Dresde ; il fut peint pour la confrérie de Saint-Pierre le Martyr, à Modène, et destiné à orner l'église de Rio, près de Gorrège. L'année suivante (i532) n'est pas moins productive. Il peint deux tableaux qui sont devenus fameux. Vénus et Léda furent faits sur une commande de Frédéric Gonzague, premier duc de Mantoue (élevé à ce rang par Gharles-Ouint), et furent présentés à l'Empereur. Jules Romain, qui se trouva à Mantoue au passage de l'Empereur dans cette ville au moment où ces tableaux lui furent offerts, s'extasie sur la merveilleuse beauté de ces deux œuvres du maître corrégien. Gette même année vit naître encore la fameuse /o, la célèbre Danaé (qui furent és^alement offerts à l'Empereur); le Vice et/a Vertu àlagoua-

che (tableaux symboliques qui sont au Louvre). L'année suivante (i533) il peignit sa célèbre Madeleine sur cuivre et en fit une répétition de la même grandeur avec variante. Dans l'une de ces admirables peintures, la Madeleine se trouve couchée au fond d'un antre caverneux. Dans l'autre, c'est un riant paysage qu'on voit dans le fond ; ses teintes d'un bleu foncé font ressortir le calme profond du crépuscule *. Cette peinture, où se reflète la sérénité d'une paix inaltérable, fut sa dernière. Elle est empreinte d'une suavité merveilleuse et comme d'un divin repos dans une méditation profonde. Il paraît certain que l'une de ces Madeleines, destinée à Gharles-Ouint, et peintes par Antonio Allegri pour la comtesse de Corrège, avait été offerte à cette dernière en témoignage de sa respectueuse affection et comme un hommage à ses anciens patrons.

Par le nombre de ses œuvres et les sommes considérables qu'elles lui ont rapportées, grâce aussi à sa vie rangée et à ses économies, le Corrège se trouvait maître d'une fortune assez considérable. Il avait fait, à diverses époques, des placements de capitaux en biens fonciers situés près de Corrège. C'était tantôt son père, tantôt lui qui faisait ces achats de terrain, comme il résulte des contrats qui existent encore. C'est ainsi qu'en revenant

I. Baldinnucci parle de ce tableau qui avait disparu et fut trouvé à Rome par le peintre Vallati sous la croûte d'un vieux tableau oublié au fçrenier. 11 l'avait acheté à la vente de la galerie du cardinal Fesch pour huit écus romains. Ce trésor "est en Angleterre.

de Parme (i53o), le Corrège voulut placer en rente foncière la somme qu'il venait de recevoir comme payement de son œuvre célèbre (c'est-à-dire mille écus plus 100 é eus en or). Il acheta alors un bon bout de terrain. Nous l'avons dit, la famille des Alle^ri vivait en commun, selon l'usage patriarcal du bon vieux temps. Point de division de biens entre père et fils. Aussi Antonio AUegri, qui mourut chez ses parents, ne laissa-t-il point de testament, et son fils Pomponio lui-même, qui à l'époque de sa mort était un enfant de 12 ans, fut laissé aux soins de ses grands parents^, qui survécurent de plusieurs années au Corrège. C'est le grand peintre cependant qui avait acquis la partie principale des biens de la famille. Cet héritage, qui resta à son fils Pomponio, lors de la mort de son aïeul PellesTino Allegri, montait à plus de 70 hectares de terre, à quatre maisons dans la ville de Corrège, et à un magasin de drap et de tissus. Ce qui a été évalué dans l'ensemble à plus de cinq mille écus en or. A la naissance d'Antonio Allegri^ son père ne possédait qu'une modeste maisonnette et quelques biens en marchandises, tandis qu'à la mort du grand peintre ses biens pouvaient s'évaluer à soixante mille francs de notre argent. Cette somme, pour ce temps-là, représentait le double ou le triple de la valeur actuelle. Nous l'avons dit à plusieurs reprises, loin d'être w avare et pauvre ))•> comme Vasari a voulu le faire croire, le Corrège était fort à son aise et le prouvait par ses générosités plus que par son train de vie. Quant à ses œuvres,

il n'éparçnait ni soins ni peines en les composant ; il était prodigue, à leur intention, des plus fiiies couleurs (comme le bleu d'outremer, etc.) afin de leur donner le plus haut degré de perfection par le nuancement des teintes. Plusieurs de ses tableaux sont faits sur cuivre et tous sont restés inaltérables dans leur coloris.

Quand le grand maître eut terminé la célèbre Madeleine, d'autres commandes l'attendaient encore. Il avait été prié de faire un tableau d'autel pour la ville de Reggio, par commission du D^ Alberto Panceroli, natif de cette dernière ville. Mais le temps lui manqua pour l'exécuter. La dernière fois qu'on voit sa signature sur un acte public, c'est au mois de janvier de cette même année i5.S4. Son nom se trouve écrit parmi ceux des témoins aux fiançailles du fils de Véronica Gambara, Hippolvte de Gorrège, avec Glara de Gorrège, sa cousine, cérémonie qui, paraît-il, se fit avec beaucoup d'éclat.

La vie du Gorrège s'était écoulée sans langueur ni maladie. Il mourut subitement au mois de mars i534 S dans la pleine possession de ses forces, dans sa plus féconde maturité. Il avait à peine quarante ans. Point de détail sur son lit de mort. Un silence profond règne sur safin, comme sur sa vie. A en juger par le caractère de son œuvre, qui dans son merveilleux naturalisme brille cependant d'un éclat transcendant, nous devons croire que ses derniers

I. On trouve son nom inscrit au nombre des morts dans les registres de la sacristie de Saint-Franrois à Gorrège, sous la dale du 6 mars i534. De plus, nous apprenons que treize sous (monnaie d'alors) suffirent aux frais de son enterrement I

moments furent embellis par les plus nobles espérances. Le peintre des deux coupoles ne semble avoir été lié à aucun dogme. Mais il a dû être de ceux qui croient à la continuité de l'âme et sont persuadés qu'elle est faite pour atteindre ailleurs cette vérité qu'elle entrevoit si puissamment sous le voile de la beauté et l'impulsion du sentiment. Il mourut entouré des soins de sa famille. Son père et sa mère, nous l'avonsdit, vivaient encore et son fils Pomponio, âgé alors d'environ douze ans, était auprès de lui.

Son corps fut déposé sans bruit dans l'église de Saint-Franrois, dans le caveau de famille des Ormanni, dont il avait hérité lesbiens par succession.

Aucun mausolée ne marque la place oii il repose. Mais son nom sera toujours comme un signe d'espérance pour les amants du Beau et brillera comme un flambeau de joie parmi les initiés de l'Idéal i.

Les heureux n'ont pas d'histoire, a-t-on dit. Le mot s'est vérifié pour Antonio Allegri. Toute histoire est un combat. LeCorrège vécut trop absorbé dans ses rêves et fut trop indifférent au monde

I. Ce fut en l'année 1718 qu'une simple pierre fut posée à la mémoire du g:rand homme, aux frais d'un ecclésiastique Jérôme Conti, qui en était devenu admirateur fanatique. « De nos jours, dit l'abbé Pungileoni,qui écrivait en 1817, des ossements d'homme et un crâne ont cte déterrés dans l'église de Saint-François. Ces restes ayant été attribués au peintre illustre, le crâne a été placé à l'École des Beaux- Arts à Modène, où il est vénéré comme celui de Raphaël l'a été longtempsà l'Acadcmie de Saint-Luc, à Rome. ))0n sait que la véritable dépouille de Raphaël a été découverte plus récemment au fond d'une chapelle du Panthéon, à Rome.

Dans ces dernières années, la vie de l'Italie ayant été renouvelée par son unité^ le souvenir de son passé s'est réveillé en elle, l'attention du public s'est aussi portée sur le Çorrège. On vient de luiéleverjoct. 1880) une statue en marbre, par le sculpteur Vêla, à Corrège même, dans l'humble bourgade qui doit tout son renom à Antonio Allegri.

pour entrer en lutte avec lui. Aussi le monde n'at-il rien su nous dire de son caractère et de son âme. Nous avons essayé deles deviner à travers son œuvre, en nous aidant d'un petit nombre de faits. Peu à peu sa personne s'est dessinée devant nous ; elle s'est révélée, avec une noblesse et unemodestie sing-ulièrement rares. Nous y avons trouvé une g-randeur qui s'efFace dans l'harmonie, une énerg-ie qui fleurit en douceur, une force qui se voile d'une bonté suave. Un tel homme devait être heureux et pouvait hardiment sig-ner ses tableaux du nom de Lieto, le joyeux.

Michel-Ang-e fut un puissant athlète et un confrère querelleur; Raphaël un idéaliste mondain ; Léonard un homme universel, qui devint artiste par la mag-ie de la science.

Le Gorrè^e est parmi les gTands peintres l'idéaliste transcendant, dontla vie entière fut en parfaite harmonie avec son œuvre, unique exemple de cette profonde unité entre la réalité et l'aspiration. Ce fut un amoureux du Beau et du Bien, fidèle à son culte jusqu'à la fin! Gœthe aurait pu le ranger dans son paradis, comme Doctor seraphiciis. De cette complète absorption dans la pensée de l'Éternel lui vint cette sorte de béatitude qu'il a en commun avec les g-rands mystiques, mais qui dut s'allier en lui à une humilité profonde. Ni misanthropie, ni rudesse, ni légèreté dans cette nature vraiment ang-éliquc. Véronica Gambara nous apprend dans une de ses lettres qu'il était « beau, aimable et charmant » ; et nous n'avons nulle peine

à lecroire.Ilvécuten solitaire et en philosophe, mais non en ascète : heureux dans sa famille, dans ses amis et dans son art. Il resta étranger à toute ambition, ne fit pas attention à sa gloire et passa dans le monde en le regardant à peine, tout entier à ses visions éblouissantes, qui étaient la vie de sa vie et brillaient au soleil de sa vie intérieure. Disciple à la fois de Platon et de Jésus, s'il ressemble au premier par l'élan et la profondeur de la pensée, il se rattache au second par la douce et ineffable charité qui domina sa vie entière, qui s'exprime jusque dans son silence et son amour de l'obscurité.

Son génie est le plus éclatant qu'on puisse imaginer; sa personne, au contraire, fuit et se dérobe : elle a quelque chose d'insaisissable comme la lumière. Celui qui fut dans son œuvre le plus poète des peintres semble avoir été dans sa vie le plus modeste des philosophes : exemple unique d'un caractère aussi pur qu'élevé, dans un siècle cynique et corrompu.

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