‹ Le CorrègeChapitre 137 sur 158 · SAINT SÉBASTIEN · texte numérisé non relu

SAINT SÉBASTIEN

Date inconnue.

Un autre tableau du Gorrège, qui se trouve au Musée de Vienne, représente le buste de saint Sébastien. Sa belle encolure et sa large poitrine sont découvertes. Dans sa main droite il porte une flèche en guise de sceptre. C'est la flèche qui l'a transpercé. Il est maintenant bienheureux. Mais l'ensemble de sa figure indique un tout autre sentiment que le bonheur. Ce n'est plus le jeune héros, heureux et triomphant, que nous avons vu tantôt, subissant le martyre, le sourire aux lèvres. Frappé jadis au cœur par les flèches ^ennemies, il semble se souvenir encore, dans le bonheur, de ses frères malheureux, des méchants et des persécutés, de ceux qui, moins heureux que lui, sont en train de sup-

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porter le poids de la vie. A cette triste pensée il ressent une douleur plus aiguë qu'au toucher de la flèche qui Ta percé jadis. Une divine sympathie touche son cœur profond. Sa tendresse s'exprime sur sa pâle figure, siège d'un sentiment divin. Son front rêveur est recouvert en partie par la masse de ses cheveux. Cette superbe chevelure se sépare au milieu de la tête et retombe sur ses épaules, en cachant ses tempes. Le visage est ovale, le nez est réguher et beau. Les plis de la bouche trahissent une bonté consciente, alliée au sérieux viril d'un caractère fort. Un souci profond, infini, se peint dans ses yeux qu'on ne se lasse jamais de regarder. Car le mystère de l'âme s'y révèle tout entier. C'est le mystère des mondes et de l'amour. La rêverie consciente d'un être supérieur y est imprimée. Cette expression de divine sympathie et de sainte pitié en dit plus que toutes les auréoles! Heureux, dans le ciel des justes, ce jeune saint souffre encore pour les autres. Il accomplit ailleurs une nouvelle mission de charité et d'amour. Car, ayant une fois vaincu la mort, il a compris que l'activité dans le bien est la vie de l'âme, le progrès son but supérieur. L'exercice de la sympathie est le moyen d'atteindre à la perfection.

Il est difficile de rendre par les paroles l'impression qu'on ressent à la vue de cette figure. Il faut la voir pour comprendre la psychologie profonde qui se cache dans ses traits. Elle nous console en attristant. Quelqu'un s'est-il figuré la mélancolie des an^es et des bienheureux? Elle est là.

La date de celte admirable tête ne peut être précisée. Elle a sans doute été peinte quand le talent du Corrè^e avait atteint sa pleine maturité.

MADONXA DELLA SCODELLA MUSÉE DE PARME, l526

La Madone de TÉcuelle, c'est le nom qu on donne à ce tableau, représente un a Repos en És-vpte )) de la sainte Famille. La conception du sujet est assez nouvelle, l'exécution en est merveilleuse.

La scène est dans une forêt, où la sainte Famille se trouve réunie sous l'ombre d'un dattier à palmes : la Vierge est assise près du tronc sur un ter- Ire, à gauche. Elle tient de sa main droite une large écuelle. Un ange à demi caché derrière un buisson voisin est en train de lui verser Teau fraîche d'une cruche. La tête de la Vierge, légèrement penchée à sa gauche, va à la rencontre de l'Enfant. L'expression en est doucement rêveuse. Elle est vêtue d'une robe rouge, en partie recouverte d'une draperie jaune pâle à revers bleu. L'Enfant Jésus, debout devant sa mère, est appuyé contre son sem et détourne sa tète blonde vers le spectateur. Un de ses bras déhcats, nu jusqu'au coude, repose sur la main de la Vierge, surlaquelle il appuie la sienne. Il étend son bras droit vers saint Joseph, qui est debout de l'autre côté et lui offre des dattes en souriant. Saint Joseph se tient à droite, un peu en

arrière du groupe de la Vierge. Sa jambe gauche est repliée, et le bras gauche est levé dans l'acte de saisir les hautes branches du palmier sous lequel on campe et qu'il reploie jusqu'à lui en cueillant le fruit pour l'enfant. Il est vêtu d'une blouse bleu cendré, entr'ouverte sur le devant. Une ample draperie jaune d'or passe sur son épaule gauche et vient se nouer au flanc droit. Dans l'arrière-plan, on voit l'humble monture de la sainte Famille, qui repose à terre, tandis qu'un ange lumineux fixe la corde d'attache à un tronc d'arbre. Il n'y a pas jusqu'à cette humble monture qui n'ait pour gardien un ange, selon la poétique idée du Gorrège.

Une couronne de beaux anges flotte dans un nuage au-dessus du palmier qui recouvre de son ombrage l'heureuse famille. Ces anges, beaux, légers, lumineux et souriants ont un air de famille avec le petit Jésus. Mais il y a cette différence, qu'eux, ils sont pleins d'allégresse, heureux de faire garde à l'enfant prédestiné, tandis que l'expression du petit Jésus est douce et triste. C'est un être frêle, délicat et intelligent, d'une nature fine et sensible, rêveuse et mélancolique. Sa peau diaphane, ses cheveux longs et soyeux dénotent un tempérament exalté et nerveux. La jeune mère a les yeu'^ bruns et ouverts, le visage ovale, le nez gracieux et la bouche souriante.

Elle regarde son enfant avec douceur. L'ange qui verse l'eau dans la cruche de la Vierge est couronné de fleurs; lui aussi est charmant de naïveté et de fraîcheur. Le petit chœur d'anges lumineux

qui se bercent dans les airs est ravissant. Le tableau en lier est rempli de lumière et sourit comme un n'\e d'Orient.

Dans ce beau tableau, le Corrège se lance par la largeur du trait dans sa grande manière.

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