‹ Le CorrègeChapitre 138 sur 158 · SAINT-JÉROME MUSÉE DE PARME · texte numérisé non relu

SAINT-JÉROME MUSÉE DE PARME

Le plus important des tableaux à l'huile du Correue sur un sujet chrétien est sans doute le saint Jf'i urne. Jamais le maître n'a mieux g-roupé les périmâmes les plus disparates, ne les a mieux harmonisés par le jeu de la lumière, par l'unité du sentiment. La toile brille aussi par l'éclat du coloris, le reUef plastique et le modelé.

Au premier plan, à gauche du spectateur, on voit saint Jérôme debout, de profil. Sa grande figure sévère, avec barbe, cheveux et sourcils blancs, se détache par sa couleur forte, le relief du torse et des jambes nues, sur une tenture rouge, qu'on voit à gauche sur le devant du tableau. Il fait face à la Vierge, qui est assise au second plan, au centre du tableau, tenant aux bras l'Enfant Jésus. Le corps de saint Jérôme estceintd'une draperie bleue. Delà main droite il tient un rouleau où sont inscrits les actes des Apôtres. Sa tête accentuée est d'une énergie indomptable. Un lion assis à ses pieds semble être son symbole. Le museau de ce lion a la mine d'un homme (semblable à celui que d'ordinaire on voit auprès de saint Marc. Il a la patte levée ; car,

LE CORREGS

selon la lég-ende, saint Jérôme a une fois soig-né le roi du désert, qu'une épine avait blessé. Au premier plan, à droite du spectateur, et vis-à-vis de saint Jérôme, on voit la jeune Madeleine, délicieuse et folâtre, à côté du trône de la Vierge. Sa tête charmante est appuyée au corps du petit Jésus, dont elle tient le pied mignon dans sa main droite. Sa pose est remplie de caresses. Elle tient ce petit pied entre ses doigts, et le contemple avec délice et bonheur ! De sa gauche elle ramasse les plis de sa draperie jaune d'or. Elle est vêtue d'une robe violet pâle, qui sied à sa jolie figure, et relève ses formes séduisantes. C'est la Madeleine telle qu'elle devait être qu'a imaginée le Corrège. Elle n'a jamais été mieux peinte ni mieux conçue que dans ce tableau. Elle s'y montre dans la plénitude de ses charmes et de sa séduction, dans tout l'abandon d'une nature aimante, douce, gracieuse, avenante, vive et passionnée, soumise et dévouée tout à la fois. Son cœur tendre déborde d'adoration pour l'enfant qu'elle caresse de sa joue, et tout son être s'abandonne à ce sentiment.

De l'autre côté, à droite du trône de la Vierge, on voit, debout devant elle, un bel ange adolescent qui montre de son doigt au petit Jésus la page en blanc du livre saint où devra être inscrite l'histoire de la Madeleine. L'enfant semble s'en réjouir. Tl montre de sa main droite le g-ros livre qu'on tient devant sa mère. De l'autre main, avec un geste charmant, il embrasse la jolie tête de laMadeleine, qui est inclinée vers lui. La Vierge Marie regarde

LES TABLEAL'X 20I

SOI! jeune enfant avec tendresse. Sa main est passée entre les deux jambes du petit Jésus sur lequel ses yeux sont baissés avec amour. C'est un des groupes les plus souriants et les plus heureux que le Corrège ait imaginés. Un autre ange est entrevu dans le clair-obscur, derrière la Madeleine. Il porte un vase de parfums. Dans le fond du paisible paysage, on voit une échappée de coUines. Des arbrisseaux percent d'ici et de là, aux alentours de la Vierge, et prêtent au tableau un air champêtre, qui le remplit d'agrément. La Vierge elle-même est assise sur un tertre élevé en guise de trône. Sur la terre, à ses pieds, pousse une riche végétation de fleurs et de gazon. Une lumière harmonieuse et forte éclate partout, et enrichit le coloris du tableau qui semble nourri par le soleil du Midi.

Par cet art magique qui lui était propre, le Corrège a su grouper ensemble et donner du relief aux personnages divers qui se trouvent rassemblés dans ce tableau et en faire un tout harmonieux.

Le peintre a dû se conformer souvent à la volonté de ses clients qui lui demandaient d'introduire dans son tableau tel saint qu'ils avaient pour patron. Le saint Jérôme, peint pour la dame Bréséide Collas, doit sans doute son origine à cette circonstance. C'est ce qui explique l'apparition de saint Jérôme à côté de Madeleine comme s'ils eussent été contemporains. Cela explique aussi la juxtaposition de la belle Madeleine et du petit Jésus, qu'elle ne devait connaître qu'à sa maturité i.

I. L'année 1Ô2S, le Corrège, a exécuté, après avoir terminé le Saint-

L ENLEVEMENT DE GANYMEDE MUSf^E DE VIENNE, l53l

Le maître a traité ce sujet deux fois. La première pour les comtes de Gorrège (à fresque) au château de Novellara, où il a représenté renlèvement de Ganymède, avec Jupiter, qui des sommets de TO- Jympe,en compagnie de deux jeunes déesses, observe le vol hardi de son fidèle messager. L'autre, que nous allons décrire, se trouve au Musée de Vienne? et offre une variante sur le même sujet.

L'aigle puissant vient de saisir Ganymède, dont le beau corps est vu de face. Les jambes, qui ploient sous la grifFe de Foiseau de proie, sont écartées; la droite est repliée au genou; la gauche tendue. Le cou de Taigle soutient le corps de l'adolescent, dont la tête est inclinée sur l'épaule droite. Ses cheveux flottent au vent, et tout son corps paraît secoué par la vitesse de la course aérienne. Les grandes ailes de l'oiseau sont étendues , Son œil de feu a des éclairs de triomphe, eii soulevant sa précieuse proie. Il perce les nuéei^ environnantes dans l'élan de son vol hardi, et yj fait une trouée lumineuse. Assis à terre, sur un tertre élevé, au premier plan du tableau, le chien

Jérôme (1527), le célèbre tableau qui représente laNatiuilé de J dit « la Nuit du Gorrège » et qui se trouve au Musée de Dresdel Cette commande lui avait été faite par Antoine Pratonieri dès i'anJ née i522. C'est alors que le grand artiste s'était engagé à peindre ca tableau sur toile par un contrat en règle. Nous rappelons ce fait aJ souvenir de nos lecteurs par ordre de date, ayant déjà donné une desl cription détaillée de ce tableau remarquable dans notre Introduction!

fidèle de Ganjmède semble pousser des hurlements lamentables. Le museau en l'air, dans l'attitude de la détresse, le pauvre animal observe le départ de son maître avec chag-rin et étonnement. L'attitude du chien est d'une admirable vérité. Dans le lointain on voit des montagnes, qui bordent un paysage maritime, où les barques flottent sur la mer azurée. Des arbrisseaux sauvages croissent çà et là sur la lande voisine — ce qui crée un ensemble fort varié.

Ce tableau réunit toutes les qualités du maître : force, hardiesse et douceur. La nature de l'aig-le et celle du jeune adolescent y sont relevées au grand complet.

SAINT GEORGES., l535

Le tableau qui représente saint Georges et qui se trouve au Musée de Dresde est peint dans sa meilleure manière, pour la richesse du colorisja morbidesse des chairs et le charme du clair-obscur.

Ici comme ailleurs, le Gorrège a su saisir l'esprit de son sujet ; il a su le relever avec grâce et le rendre avec vérité.

On se rappelle que saint Georges de Gappadoce était un jeune seigneur fort riche, brave et insouciant, qui jouissait de la confiance de Dioclétien. — Ayant un jour publiquement reproché à ce dernier les cruautés inouïes dont il se rendait coupable envers les chrétiens, et ne voulant pas ensuite

se rétracter, ni demander pardon pour lui avoir manqué de respect, il fut décapité, pour prix de son plaidoyer imprudent. Voilà en deux mots l'histoire de saint Georg-es.

La légende lui attribue des hauts faits chevaleresques, par lesquels principalement il est connu.

Entre autres il doit avoir terrassé le Démon, qui sous la forme d'un dragon, poursuivait une jeune vierge, fille de Roi, pour la dévorer. On voit par rhistoire et la légende de saint Georges qu'il était surtout un brave et un caractère de forte trempe. Les premiers ordres de chevalerie furent institués en son nom. C'est sous cet aspect que le Corrège nous Ta présenté : d'une physionomie ouverte et insouciante, qui n'est rien moins que celle qu'on donne d'ordinaire aux saints du calendrier.

On voit ce beau cavalier exubérant de jeunesse et de santé, debout, à gauche du trône de la Vierge qui forme le centre de la composition. Il est placé sur le devant du tableau, portant l'habit de chevalier. Un riche manteau est à son bras gauche;; il tient en main la lance, qui a terrassé le dragon* La tête de ce dernier est à terre, et saint Georges y appuie son pied droit.

11 a le corps et la tète tournés aux trois quarts vers le spectateur. La Vierge portant l'Enfant est assise sur un trône élevé, sous un dais architectural richement sculpté. Elle est d'une beauté douce et souriante. Elle regarde avec complaisance la main de saint François, qu'il lui montre pour lu faire observer ses stigmates. Il est placé à sa gaur

elle, entre la Vierge et saint Georges. Le petit Jésus très joli, vivace et souriant, est tourné vers saint Géminien, de l'autre côté du tableau, à droite de la Vierge; TEnfant charge saint Géminien de protéger la ville de Modène. On voit un modèle exigu de cette ville supporté par un bel enfant qui le retient sur ses épaules. De ce même côté, debout devant le trône de la Vierge, se tient saint Jean le précurseur; son bras droit est levé et son doigt désigne Jésus. Ses jambes et ses bras sont nus. Une draperie serrée à la taille, évasée de côté, recouvre une partie de son corps. L'énergie et le caractère mystique de saint Jean font défaut à cette figure, dont l'attitude est molle; ses chairs sont plutôt flasques comme celles d'un bon vivant, que desséchées par le jeûne.

Entre saint Jean-Baptiste et saint Georges^ qui sont vis-à-vis l'un de l'autre, au pied du trône de la Vierge, se trouve un ravissant groupe d'enfants. C'est à l'épée et au casque du chevalier de l'Eglise qu'ils ont à faire. L'un d'eux, avec une grâce comique, essaie sur sa tête mignonne le gros casque de saint Georges, et semble en être à demi écrasé, quoique deux autres petits enfants soient en train de le supporter avec grand effort. Un quatrième enfant (au premier plan du tableau) traîne à grand' peine la grosse épée du saint personnage et fait mine de vouloir la tirer de son fourreau. C'est à propos de ce groupe ravissant que Guido Reni, qui avait vu le tableau à Modène, demanda en écrivant à un ami qui l'avait vu plus tard : « Les en-

« fants du Gorrège sont-ils toujours là, et ont-ils (( grandi? »

Dans le tableau de saint Georges, c'est surtout le naturel des enfants et l'empâtement des couleurs qui est admirable. A peine supposerait-on, par la simple vue de ce tableau, que le Gorrège est profond psychologue et passé maître théologien. Ici c'est saint Georges qui donne le ton; c'est l'insouciance, la force, la jeunesse d'un preux chevalier qui s'étale et qui doit briller. Aussi tout l'ensemble ' de la figure de saint Georges ressort en grand '> relief avec la splendeur et la vivacité exubérante j d'un jeune noble insouciant, qui connaît surtout | l'art des coups d'épée, mais qui a mis son bras au ; service de la vérité ; car la loyauté et la candeur i brillent dans son expression.

Sur le fond lumineux du tableau, on voit le ciel / ouvert. Un joli arbrisseau, à la droite du trône de la Vierge, fait rêver à la campagne. Dans tous les tableaux du Gorrège on rencontre de ces paysages. Mieux qu'aucun maître il s'entend à mettre la nature en harmonie avec les scènes morales qu'il représente.

VÉNUS ET AMOUR. LONDRES, l532

Encore un tableau d'une beauté de contours et d'une grâce incomparables. G'est une idylle antique qui a pour thème Gypris et Gupidon ; c'est un hymne à la nature, à la mère des Grâces et des Amours.

Elle se passe en pleine campag-ne, à l'ombre d'un bosquet. Vénus et son fils jouent ensemble et se taquinent avec une grâce pleine d'abandon. Vénus vient d'enlever son arc à l'Amour. Ce dernier voudrait le rattraper. Sa mère se lève sur la pointe des pieds et tient son bras étendu de tout son long audessus de sa tète, pour le tenir loin de sa portée. L^enfant s'efforce de le ressaisir. 11 se lève, lui aussi, sur ses pieds mignons, et semble sur le point de s'élancer d'un bond, tant le jarret de sa jambe fine est tendu. Ses jambes, modèles de beauté et de grâce parfaite, ont un galbe et des contours exquis. La petite figure de Cupidon est toute frétillante avec ses ailes bien vivantes et sa blonde tête bouclée, qui paraît entre ses jolies épaules. Il lève son bras droit en s'elforçant d'atteindre l'arc. Dans ce jeu, Cupidon met son pied sur le pied de sa mère, qu'elle tient légèrement posé sur un tertre voisin. Appuyée sur l'autre pied, elle montre au grand jour son sein rose, ses flancs nacrés et forme elle-même de son beau corps comme un arc élégant. Mère et enfant se ressemblent. Ils ont la même grâce, la même beauté, la même séduction. Vénus regarde l'Amour avec un sourire ravissant, où se mêle la malice et la molle langueur. C'est une blonde aux cheveux d'or, splendide de jeunesse et de fraîcheur. A peu de distance de ce groupe charmant, on voit, accroupi dans l'ombre (au second plan du tableau) la figure fauve d'un satyre. Sa tête fortement accentuée est dirigée vers le groupe. Ses yeux y sont fixés dans une âpre convoitise. 11 re-

288 LE CORKÈGE

garde avec une complaisance mêlée d'envie ces belles chairs blanches dont le poli nacré et délicat ressort à la lumière. Pour ne rien perdre de cette scène il se penche en avant. Sa main droite est appuyée sur le carquois de Gupidon, qui gît à terre à ses côtés. Son bras musculeux, brun et charnu, sa peau bronzée, son visage lubrique, font contraste avec la beauté fine et lustrée du groupe enchanteur.

De sa main gauche le satyre tient sa flûte de roseau. Il respire à peine dans sa muette contemplation, de peur d'être interrompu dans ce festin des yeux. Le groupe entier est ombragé par un grand massif d'arbres^ dont un gros tronc s'élève derrière Vénus. On voit dans le fond du paysage une riante éclaircie.

Anacréon n'a jamais mieux chanté l'Amour et sa mère dans ses Odes. La nuance est diverse; mais l'abandon, le charme et la vivacité sont les mêmes.

DAXAÉ. PALAIS BOIIGHÈSE, l532

On voit, à demi couchée sur un lit tout blanc, et soutenue par de grands coussins, la belle Danaé qui paraît à moitié assise, dans une attitude d'attention. La tête légèrement inclinée sur sa poitrine, elle voit venir la pluie d'or qu'elle recueille dans un linge déployé devant elle. Un jeune Amour, assis auprès d'elle, tient l'autre bout du drap. Danaé a l'une de ses jambes hors du lit, et s'ap-

puie d'une main sur les coussins. Son "enou droit sert de support à l'autre qui retient la draperie. L'Amour, ou pour mieux dire THyménée, qui a le corps tourné de trois quarts vers le spectateur et le visag^e de profd, a la tète levée, dans l'attitude d'une attente passionnée et d'un désir voluptueux. L'expression est très caractéristique. Deux petits Amours se trouvent groupés à terre au chevet du lit. Ils semblent être en train d'essayer l'or, dont les gouttes viennent de tomber, avec la pointe d'une flèche^ sur une pierre de touche que l'un d'eux lient dans ses mains, et que l'autre veut saisir à son tour. Est-ce Éros et Antéros que le Corrège a voulu représenter, en donnant des ailes à l'un de ces deux enfants, le douant de la beauté et de la grâce, tandis que l'espièglerie et la cupidité marquent la %ure de celui qui tient l'or et qui n'est point ailé ? Ce qui est sûr, c'est que ces deux Amours sont vifs et spirituels. Le coloris du tableau est dans la g-amme grisâtre et violacée. Le relief et la solidité des chairs y sont admirables et le clairobscur parfait, comme toujours dans les tableaux du Corrèg^e.

LEDA ET SES COMPAGNES MUSÉE DE BERLIN, l532

Le tableau du Corrèg-e qui représente Léda et ses compagnes surpasse tous les autres qu'il a

vgo LE corrp:ge

peints au chevalet, par la splendeur et le fini de son art.

Sur un fond de paysage riant, à Tombre d'un massif d'arbres qui croissent au bord d'une nappe d'eau pure, on voit un ravissant g-roupe de nymphes, aux formes de déesses, dont les corps blancs et sveltes ressortent en pleine lumière à la sortie. du bain.

Léda, qui vient de quitter l'eau, est assise nonchalamment au bord du petit lac, tenant un cyg-ne sur ses genoux. Un de ses pieds, à peine sorti du bain, traîne mollement au bord de l'eau. Elle tient l'autre un peu écarté en repliant légèrement le genou, qui sert de support au cygne. Elle retient auprès d'elle le bel oiseau par l'aile, avec un geste caressant. Sa main mignonne, blanche et potelée, est douce comme le fin duvet du cygne qui pose sur son sein palpitant. L'autre bras est appuyé au vieux tronc deTarbrequi ombragece groupe ravissant. Le blanc duvet du cygne tout frémissant de volupté frôle son sein embaumé. Son cou s'y enlace avec ardeur, et son bec amoureux semble demander des caresses aux lèvres de Léda. Celle-ci, qui a les yeux baissés sur le cygne et la tête doucement penchée, va à sa rencontre amoureusement. Ses lèvres semblent le flatter, — son regard lui sourit avec douceur. L'ne volupté enivrante respire dans tout son être, dans son attitude et dans son regard. Lue langueur molle semble la posséder et subjuguer tous ses sens. Ce groupe forme le centre duta!)leau. Adroite, une nymphe encore au bain est sur le point

de sortir de l'eau. C'est une jeune fille charmante, dont une jambe est encore mouillée, l'autre a g^agné le ])ord. La jeune fdle a la tête levée vers le haut; elle observe le départ d'un beau cyg-ne qui vient (le s'envoler dans les arbres du bosquet voisin. Une suivante l'attend au bord de l'eau pour lui passer ses vêtements. Un peu plus loin, à gauche, on voit la troisième nymphe attardée dans l'eau, qui évite les poursuites d'un cygne amoureux. Elle s'en défend des deux mains, avec une pudique coquetterie, et semble le chasser avec un geste animé. Entre ce groupe et Léda, on voit la figure d'une femme déjà mûre, qui se tient au second plan, à demi Aoilée et un peu à l'écart. Appuyée contre un tertre qui s'élève derrière le dos de Léda, elle semble contempler en silence les ébats de ces belles nymphes, en faisant peut-être ses réflexions sur la frivolité de la vie et la fragilité du bonheur. On voit le regret du passé et l'avidité du désir dans ses yeux et dans son expression.

A la droite de Léda, du côté opposé, assis sous Tombrage des arbres, paraît l'Amour triomphant ; ce bel adolescent ailé (qu'on pourrait appeler un Hyménée) pince la cithare d'un air malicieux. Deux autres petits Amours, dont l'un est roulé à terre dans un coin, soufflent dans des conques marines avec un entrain amusant. A droite et à gauche du tableau, de hautes montagnes se détachent sur rhorizon. Le grand jour qui perce par des éclaircies enlève tous ces groupes en pleine lumière. Le charme des nymphes n'est pas moins admirable que

la beauté des cygnes. Le caractère de l'oiseau est parfaitement saisi dans sa grâce amoureuse, dans ses audacieuses poursuites et jusque dans son vol alourdi. Enfin le beau duvet des cygnes, moelleux, perlé et frémissant ajoute à l'ensemble qui resplendit de vie et de beauté.

Les figures sont à peu près de grandeur naturelle, ce qui ajoute au charme du tableau, qui est sans contredit le plus beau tableau à l'huile qu'ait fait le Corrège. Le maître en a peint une répétition qui égale l'original par sa perfection. L'un se trouve au musée de Berlin, l'autre au Palais Rospigliosi, à Rome. 11 est conservé dans l'appartement privé de la famille, où le public ne pénètre pas *.

10 ET JUPITER. 3IUSÉE DE VIENNE, l532

Le Corrège, dont le génie élevé et la fibre délicate autant que robuste et passionnée était à même

i.Le célèbre tableau de « Léda avec ses compagnes », qui est la propriété des princes Rospigliosi de Rome, a elé décrit par l'abbé Anioine Coppi qui cite les titres historiques sur lesquels s'appuie son authenticité. (Voir : Notizie di un quadro del Correyio ; lette nell'Accademia Romana di Archeolojia il2-'. g'mgno i845, a Roma. Koma. Salvincci, in-S» di pag. 12.) Ce tableau se trouve conservé intact au palais Rospigliosi, dans sa merveilleuse fraîcheur. Il v est gardé précieusement dans une des chambres réservées aux dames de la maison. C'est la que, par faveur spéciale d'une des princesses de la famille Rospigliosi, l'auteur de ce livre a pu le voir il y a un nombre d'années. Nous avons pu juger alors de TincomparabJe beauté de ce tableau qui n'a subi aucun outrage par des scrupules exagérés ou par les ravages du temps. Ce tableau est sans contredit le plus étonnant par sa beauté ])lastique et l'empâtement des couleurs qu'ait peint le maître célèbre. La Danaé du palais Borylièse, aussi bien conservée, est d'un mérite esthétique bien inférieur. Quant au « Christ >. qu'on montre au Vatican comme une œuvre du Corrège, il est impossible de ne pas douter de son authenticité.

de tout concevoir, savait affiner en maître chaque accent de la passion, dans les diverses situations de l'esprit el du cœur humain. Il les exprime avec l'habileté d'un psychologue profond et d'un maître de l'art.

Le tableau qui représente Jupiter venant visiter la nymple lo, sous forme d'un nuage, est un chefd'œuvre d'audace et de délicatesse. La belle lo est vue de dos, à demi couchée sur un tertre fleuri. Sa tète, qui se présente de profd, est renversée en arrière ; son beau corps pâmé et tout frémissant est comme noyé dans le fluide électrique d'un nuage sombre qui descend sur elle. Dans ce nuao'e on aperçoit une tête d'homme dont la bouche est collée sur la sienne; une main caressante, à peine visible sous le nuage, entoure la nymphe. Embrasée par ce souffle ardent, brûlée par ce contact de feu, elle semble s'abandonner à toute l'ivresse de Lamour. L'ne biche altérée boit avidement à la source voisine.

Rien de plus simple que ce tableau. On y aperçoit à peine la main furtive et la tète passionnée de Jupiter ; elle se confond presque avec le nuage qui enveloppe la jeune nymphe.

On ne voit distinctement que le corps d'Io, le dos tourné au spectateur. Mais on sent le frisson voluptueux courir dans ses veines et soulever tout son être, qui semble vouloir se fondre sous la force d'une sensation. On n'a jamais osé davantage en peinture. Mais un charme suave enveloppe le tout, et le feu de la passion dévore et consume la

volupté elle-même. C'est une ode de Sapho en peinture.

Les quatre chefs-d'œuvre que Corrège peignit en l'année i532, Vénus et Léda, Danaé et lo, furent exécutés pour Gharles-Ouint, par ordre de Frédéric de Gonzag-ue, Ce dernier venait de recevoir l'investiture de son titre pour le duché de Mantoue des mains de l'empereur, l'année même du couronnement.

Plusieurs de ces célèbres tableaux ont été soumis à de bien rudes épreuves. Raphaël Mengs raconte que le père du duc d'Orléans vivant de son temps (c'est-à-direauxviii® siècle), scandalisé par la volupté séduisante de la tête d'Io, avait fait trouer la toile à l'endroit de la tête coupable, en y faisant appliquer le feu. On prétend même que le tableau de (( Léda avec ses compagnes de jeu » a subi le même ^ sort, et qu'il aurait été en partie détruit. Quoi qu'il en soit, ce qui reste encore de ces beaux tableaux, . fort habilement restaurés par Prudhon et Schle-singer, les rend très remarquables. Quant à la tête d'Io, qui est d'une autre main que celle du Corrège, • quoique tout à fait conforme à la situation, elle a : un type fortement germanique, qui ne ressemble en rien à ceux du maître. Le tableau qui représente Danaé a été longtemps caché, dit-on ; c'est pour , cela qu'il est resté intact. Quant au splendide ta-j bleau de « Léda et de ses compagnes » possédé pa^ les princes Rospigliosi, il semble d'hier et reluit d^ sa première fraicheur *.

I. Les trois tableaux du Corrcge, Danaé (acluellement conservéd

LA MADELEINE. MUSEE DE DRESDE, l533

Au fond d'un antre caverneux, on voit la belle Madeleine couchée à terre, le coude appuyé sur un vieux livre, dans l'attitude d'une profonde méditation. Sa tête repose sur sonjoli bras. Les trésors de son sein blanc, aux contours fermes et moelleux, ressortentàla grande lumière ; comme aussi Tivoire de ses bras admirables, éclairés par le grand jour; tandis que le reste de l'antre est plongé dans l'obscurité. Elle songe, elle réfléchit, elle médite cette belle Madeleine. Son grand front, siège de douces pensées, est appuyé sur sa main droite qui plonge dans Tonde abondante de ses beaux cheveux. Ces cheveux sont blonds, crépelés et fins; leur masse ondulée s'élève sur ses tempes, encadre sa belle figure et retombe avec grâce sur son cou nu. Ses grands yeux sont baissés vers le texte sur lequel elle médite. Sa figure, d'un ovale accompli, aux traits fins et réguliers, est celle d'une nymphe ou d'une déesse, si ce n'est qu'une grâce intime, par-

à la galerie Borçhèse à Rome), Léda avec ses compagnes et lo appartinrent jadis à Christine de Suéde, ensuite au cardinal Azzolini, puis au duc de Bracciano. Enfin ces tableaux fameux tombèrent entre les mains du duc d'Orléans dont le fils Louis fit détruire les têtes de Léda et d'io. Modene possédait jadis plusieurs des chefs- .d'œuvre du Corrèçe, qui passèrent à Dresde, quand le duc de Modène vendit les meilleurs tableaux de sa galerie. Ces tableaux furent achetés par Gustave III, roi de Pologne, pour la somme de i3o.ooo sequins d'or qu'il fit frapper à Venise. Parmi les o cent tableaux ■ doot alors il fit l'achat, il y en avait six duCorrège, dont cinq peuvent se ranger parmi ses plus beaux : la Xuil. le Saint-Geor'/es, le Saint- Sebastien, une Sladone et quatre saints \dit Saint-François)^ la Madeleine (sur cuivre) et le portrait du D' Lombardi.

fumée d'innocence et de candeur suave, émane de tout son être ; l'âme en fleur s'épanouit dans cette beauté. Une draperie d'un bleu sombre enveloppe son corps jusqu'aux pieds. Ces pieds nus, d'une légèreté exquise, sont croisés l'un sur l'autre, et ressortent en plein relief dans la pénombre du demi-jour. Les formes sveltes de son corps charmant sont entrevues sous les plis de son vêtement sombre .

Un grand apaisement semble s'être fait en elle; une profonde sérénité règne dans tout son être; une paix parfaite s'est substituée aux aveuglements de la passion. Ainsi purifiée par le charme de l'amour vrai qui a su triompher de tous les égarements, sa beauté en est comme transfigurée. On ne peut rien voir de plus doux et de plus parfait, de plus tendre et de plus pur que celte Madeleine. C'est plus que la beauté d'une vierge qui s'ignore. C'est la pureté consciente, l'innocence reconquise par une vie de renoncement et l'amour des clioses éternelles. Jamais sainte ne fut plus charmante que cette pécheresse transformée. Elle mérite le mot du Christ : « Il lui sera beaucoup pardonné, car elle a beaucoup aimé. » Cette vérité sublime ainsi formulée par le Maître, le Corrège a su la traduire par son pinceau. Dans son attitude simple, pleine de noblesse sans ostentation, sa Madeleine nous donne l'impression d'une nature régénérée par la puissance de l'âme aimante et profonde. C'est l'harmonie du cœur et de la raison, l'idéal gagné par la méditation. Elle nous touche comme une sœur bien-

aimée et la clarté de son front est douce comme l'aurore de la vérité.

Le Corrèore a fait une variante de ce tableau. La

ravissante figure et l'attitude de la lectrice y est la même ; le paysage est différent.

On y voit la IMadeleine à l'ombre d'un tertre élevé, avec un horizon de montagnes au crépuscule. Ce fond répand sur tout le tableau une paix mystérieuse, comme celle qui nous vient de Tadieu du jour, quand la lumière baisse et que les objets commencent à se fondre dans la pénombre.

Ces deux tableaux, peints sur cuivre, chefsd'œuvre de fini et de perfection, sont les derniers du maître ^.

I, L'histoire de ces deux chefs-d'œuvre du Corrège est intéressante. Apparemment le maître fit présent des deux tableaux qui représenlent la Madeleine aux comtes de Corrège. à titre de reconnaissance envers cette famille, qui lui avait, dès l'adolescence, témoigné une sincère amilic. La Madeleine, qui se trouve à Dresde, fut probablement offerte par les seigneurs de Corrège à Charles- Quint, lors de son passage en Italie, après le couronnement. L'autre tableau représentant aussi la Madeleine semblable au premier, avec un ravissant paysage eu plus, fut perdu de vue, après un certain nombre d'années. Une étrange aventure le fit sortir de l'oubli. Il arriva qu'à la mort du cardinal Fesch (oncle de Napoléon l^r), sa riche collection de tableaux fut mise en vente par ses héritiers. C'est alors qu'une croule, trouvée au grenier de la maison princière, fut vendue au peintre Yallati, pour la somme de huit éciis romains. Le peintre, en grattant la couche supérieure de couleur, trouva sous la croû/e apparente la répétition précise du célèbre tableau de Corrège, qui représente la Madeleine en méditation, avec la variante d'un paysage qui le rend encore plus précieux. Cette trouvaille fit du bruit. Tout Rome se rendit à l'atelier du peintre pour admirer le chef-d'œuvre. Les héritiers du cardinal Fesch intentèrent un procès à M. Vallati, pour réclamer le fameux tableau, ainsi vendu, disaientils à leur insu. Le peiulre cependant, ayant prouvé la parfaite légalité de son achat, put retenir scn trésor, qu'il vendit ensuite à un Anglais pour une galerie privée. D'autres Madeleines, en assez grand nombre, ont été attribuées au Corrège. Leur authenticité est cependant fort douteuse. Dans leur genre, ces deux Madeleines en méditation sont uniques.

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