‹ Le CorrègeChapitre 19 sur 158 · XXVI ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE · texte numérisé non relu

XXVI ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE

— Situ crains cela, pourquoi te marier? — Jesuis fille de mou père, il faut que je tienne ma parole, n Et elle mourut après un ande mariage, pendant ses couches, à Bombay. Par une singulière coïncidence, les deux chiens favoris d'Emily, restés à Madras, se livrèrent, pendant la nuit de son agonie, qui advenait à plus de cent lieues de distance, à des hurlements lamentables en grattant la terre avec frénésie. Lanouvelle delà mort arrivahuitjours après. Ces faits frappèrent l'esprit de M'^ Albana , qui devait s'occuper plus tard activement de seconde vue avec un sujet hypnotique remarquable.

Une autre tristesse bouleversa la jeune fille à la même époque. Un sentiment tendre s'était développé entre elle et le Sicilien beaucoup plus âgé qui lui donnait des leçons. Aucun aveu, aucune promesse ne furent échangés, mais la découverte involontaire d'une attraction réciproque produisit entre eux une sorte de choc électrique. La tante de M^e Albana, lady Adam, personne altière, méthodique et dure, qui traitait sa nièce de cerveau romantique, s'en aperçut et la soumit à un interrogatoire sévère. Celle-ci avoua sa préférence avec une entière candeur, ajoutant qu'elle n'avait jamais songé au mariage et qu'elle ne voyait aucun mal à une affection noble qu'elle saurait toujours maintenir dans les bornes voulues. Aimer et être aimée dans une atmosphère de beaux livres et de belles idées lui semblait chose si naturelle. Après avoir dûment grondé sa nièce sur son imprudence et pris acte de sa résolution, la tante promit solennellement de n'en rien dire au général. Celui-ci n'en fut pas moins averti le soir même. Les leçons cessèrent dés le lendemain et l'ancien ami de la maison fut congédié. Peu après Marghérita en tomba malade de chagrin.

A toutes ces mélancolies vint s'ajouter une nouvelle séparation. Le climat de feu avait ébranlé la santé de la jeune fille en hâtant son développement. Le général décida que sa femme et sa nièce retourneraient en Europe

DE MARCHE RIT A ALBANA XXVIl

pour l'attendre à Rome. M*^ Albanase trouvait avec son père adoptif dans les rapports les plus exquis et les plus touchants. Jamais rien ne troubla son harmonie avec le plus distingué et le plus chevaleresque des oncles. Tous les soirs ils causaient intimement et lisaient à haute voix les classiques français. Le confiance du g'énéral dans le jugement de sa nièce était telle qu'il la consulta sur les mesures à prendre dans une révolte des indigènes de Madras causée par la famine. Mao^g-y fit vider les greniers de riz du g-ouvernement. Lady Adam était naturellement jalouse d'une telle influence et s'entendait mal avec sa nièce, qui, depuis l'affaire du Sicilieu, avait perdu toute confiance en sa tante, mais dont la supériorité s'imposait malgré tout. Quitter son oncle, pour vivre plusieurs années sous l'autorité de sa tante acariâtre après les jours lumineux de l'Inde, était dur. Elle s'y résigna pourtant sans protestation. Quand le général lui eut dit adieu dans la cabine du navire qui devait l'emporter, elle ressentit le plus grand vide qu'elle eût jamais éprouvé et ne s en consola que par cette réflexion bien conforme à son jeune idéalisme « l'amour est éternel et surpasse tout » .

Remise en face de l'Océan pendant la longue traversée, la jeune fille, devenue femme avant l'âge, put se livrer à de graves réflexions. Que de merveilles entrevues pendant son séjour en Inde ! Quel élargissement de l'univers et d'elle-même ! Mais aussi que d'amertumes dans cette première expérience de la vie! Le Simoun n'avait pas seulement brûlé la côte de Madras, lèvent rouge avait aussi soufflé dans son âme, menaçant de la dessécher. « Mes espérances hautaines avaient été abattues, mon élan vers la perfection avait reçu un choc. Tout semblait un sombre mystère de souffrance et de mal moral. » La foi aveugle était morte, la phase du doute commençait. Elle se demandait : ce Sur quoi est fondée la nature des choses d'où nous dépendons ? Pouvons-nous avoir confiance dans la loi qui gouverne ce monde ? Ce-

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