XXVIII ESSAI SUR MARGHERITA ALBANA
la vaut-il la peine de nous battre pour notre prochain ? Pouvons-nous croire à notre bonheur éternel ? » Plus tard seulement elle devait se rendre compte que le mal et la douleur sont les creusets nécessaires de l'âme, où elle doit éprouver sa foi et fondre d'elle-même cette image divine qui démontre son identité, son origine et son but. Pour le moment elle ne sentait que le gouffre entre l'idéal et la réalité, entre le ciel intérieur et l'enfer terrestre. C'est la crise fatale où la plupart des hommes renoncent à leur moi supérieur. Mais, au lieu d'abandonner son idéal conçu aux heures sacrées de la solitude et de la jeunesse, Marghérita se jura à elle-même de le poursuivre toute sa vie envers et contre tout.
Pendant ce temps, le choléra se déclarait à bord. Des bandes de requins suivaient le bateau, flairant la mort et guettant les cadavres qu'onlançaitàlamer, cousus en des sacs de toile, un boulet au pied, au son lugubre des cantiques. Et le navire filait ses nœuds interminablesentre les brumes de Sainte-Hélène et le sombre pic de Ténériffe.