‹ Le CorrègeChapitre 24 sur 158 · XXXII ESSAI SLR LA VIE ET L ŒIVRE · texte numérisé non relu

XXXII ESSAI SLR LA VIE ET L ŒIVRE

terie aux An^-laises fougueuses qui ont jeté leur bonnet par-dessus les moulins. La jeune fille écoutait, moitié souriante, moitié railleuse, et de graves réflexions sur son sexe et sur l'autre glissaient sous son grand front d'albâtre. Sa joie était de visiter les artistes dans leurs ateliers. Elle vit le vieux Tliorwaldsen un peu avant sa mort. Il la touclia par sa modestie. Après lui avoir montré toutes ses œuvres, il s'arrêta devant une petite statue grecque, et, baissant avec mélancolie sa tête majestueuse : « Mademoiselle, dit l'illustre vieillard, j'ai travaillé toute ma vie, mais je n'arrive pas à cela. » A cette époque, Gvpson fit le buste de M^<^ Albana, dont la photographie est reproduite dans ce volume. C'est le meilleur portrait d'elle qu'on ait fait, avec celui peint par sa fille. L'original "se trouve aujourd'hui au musée britannique de Londres. Le sculpteur, qui réussit à faire un chef-d'œuvre, déclara que jamais tête ne lui avait donné autant de mal à cause des nuances fuyantes du modèle dans l'harmonie des lignes. Naturellement il n'a pu rendre ni l'éclat des yeux, ni la variété de l'expression qui prêtait à cette physionomie classique une mobilité chatoyante, un mélange énigmatique de force et de morbidesse *.

I . De cette époque je raconterai une anecdote qui montre la clairvoyance et l'énergie que savait déployer la jeune fille lorsqu'elle prenait en main la cause des autres. Elle avait une amie d'Angleterre du même âge qu'elle, héritière d'une g'rande fortune et orpheline. Le tuteur qui l'avait élevée en administrant ses biens couvait le projet lucratif de lui faire épouser son fils. La jeune fille, âgée descize ans, ne l'aimait pas, mais la faiblesse de son caractère l'avait fait consentir. Elle se confia à M"*^ Albana, lui disant qu'elle se résignait au destin parce qu'elle n'aurait jamais le courage de résister au tuteur qui la terrorisait. « — Aurais-tu le courage de lui avouer la vérité en ma présence, si je parlais d'abord? — Oui. — Alors viens! » Les deux jeunes filles se trouvant devant l'homme daftaires, Marghérita lui dit avec le plus grand calme : « — Mon amie ne peut pas épouser votre fils, parce qu'elle ne l'aim.e pas. >- Le tuteur, bondissant comme un tigre sur sa pupille, la saisissant par les bras et la secouant avec violence, s'écria : « Ebt-ce vrai ? Reponds ! Veuxtu répondre ? — C'est vrai, balbutia la pauvre enfant tremblante comme une feuille et plus morte que vive. — Ce que vous venez de

DE MARGHERITA ALBAXA XXXIÎI

M'i^ Albana avait environ vingt-deux ans, quand la société romaine apprit, non sans surprise, son mariage avec un Grec de Céphalonie. Giorgio Mignaty était un jeune homme sans fortune et sans position, venu à Rome pour étudier la peinture. Ce mariage fut le résultat d'un coup de tête de la jeune fille et d'une sorte de gageure. Supérieurement be'le et intelligente, richement dotée par son oncle, M'i^ Albana avait été souvent demandée en mariaoe et avait refusé les plus beaux partis. Le vide et l'hypocrisie de la vie mondaine, qu'elle avait déjà pénétrés, lui inspiraient une horreur instinctive et un mépris profond. Le jeune Céphalonien, mal vêtu, contrastait par sa rudesse, son air triste et un peu farouche, avec les dandys qu'elle voyait tous les jours. C'était un homme fruste, sans profondeur d'âme, sans supériorité d'intelligence, avec des naïvetés et des emportements d'enfant terrible, mélange curieux de faiblesse et de violence, qui n'excluait pas une grande bonté naturelle. Mais il était pauvre, inconnu et passionné pour son art ; autant de qualités rares pour la jeune fille généreuse et enthousiaste. Giorgio Mignaty s'était présenté à l'ancien gouverneur de Corfou avec la recommandation d'un personnage important de l'île. Le général Adam, affable et gracieux pour tous les hôtes de sa maison, l'accueillit avec faveur. 11 avait l'adoration de sa fille adoptive et n'imaginait pas qu'il lui viendrait à l'idée d'épouser un jeune homme qu'il jugeait son inférieur par l'éducation autant que par le rang social. Lady Adam par contre s'était aperçue avec la perspicacité des femmes du penchant de sa nièce pour le peintre. Loin de s'y opposer, elle le fa-

faire est une iadiçnité, vociféra le tuteur en grinçant des dents et en se retournant vers M'i'^ Albana. Je le dirai à vos parents ! — Dites-le leur; je n'ai fait que mon devoir d'amie. « Marg'hérita fut vertement semoncée par sa tante. Quant au g'enéral, eu apprenant le fait, il partit d'un çrand éclat de rire qui était une absolution. L'important c'est que la pupille échappa aux griffes de son tuteur et devint plus tard la duchesse S.

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