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XLVI ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE

mes, une connaissance des littératures étransfères d'autant plus approfondie qu'elle parlait l'ang-Iais, l'italien et le français comme trois lang-ues maternelles, sans ombre d'accent étranger mais avec la mélodie puissante de son âme. Elle lui apportait aussi le don précieux de l'intuition psychique avec ce sens du relief et de l'harmonie des ensembles qui est la qualité g-recque par excellence. Elle élargit l'horizon de l'historien, elle aiguisa son regard, l'aida activement dans l'élaboration et dans la composition de son œuvre, dont elle suivait la lente construction avec une sollicitude maternelle. Si grande était la confiance de l'auteur en son guide qu'il remania jusqu'à dix fois certains chapitres, les bouleversant chaque fois de fond en comble parce qu'ils n'avaient pas encore atteint la vie et la perfection qu'elle exigeait de son ami. Villari ne jugea pas à propos de dédier publiquement son livre à M'"^ Albana Mignatv, mais il écrivit dans l'exemplaire qu'il lui remit :A celle sans laquelle ce livre n'aurait pas été écrit. — Quand Savonarole parut, il obtint un succès aussi éclatant que durable. Pasquale ViUari fut classé parmi les premiers historiens de l'Italie. Son livre lui valut en outre la placede professeur d'histoire à VIstitato di perfezionamento de Florence, charge qu'il sut remplir avec toute l'autorité de son talent et de son caractère.

Rien ne semblait devoir entamer une amitié couronnée d'un si beau succès. Toutefois le temps, cet implacable destructeur de tout ce qui n'est pas fondé sur les arcanes de l'âme et cimenté de ses intangibles mystères, devait amener une scission graduelle entre ces deux êtres. Il y a, dans l'amour comme dans l'amitié, des différences d'idées et de sentiments qui ne sont d'abord que des lézardes imperceptibles mais qui deviennent avec le temps des abîmes. Villari était devenu illustre. Il se lança dans le monde et dans la politique. Son caractère et son esprit s'accentuèrent avec la réussite et l'ambition croissante. Une notable divergence éclata entre lui et son

DE MARGIIERITA ALBANA XLVII

amie, le jour où il éprouva le besoin de faire une profession de foi positiviste, à la suite du mouvement d'idées qui triomphait en France avec Taine et Renan. M^^ Albana ne s'était jamais attachée à aucune philosophie d'école ni à aucune foi d'ég-lise. Platonicienne avant d'avoir lu Plalou, théosophe sans le savoir, occultiste par intuition et par expérience, religieuse par l'âme et par la pensée, elle affirmait qu'on ne peut retrancher du domaine de l'investigation ni le prétendu surnaturel qui n'est que le monde des forces inconnues, ni la métaphysique qui est l'essai toujours imparfait mais toujours nécessaire d'un système de l'univers au nom de l'Idée. Elle croyait à la souveraineté absolue de la science de l'Ame et de l'Esprit sur toutes les autres sciences. Elle trouvait donc le positivisme d'Auguste Comte et de Littré, qui veut remplacer la philosophie idéaliste et le sentiment religieux par les sciences particulières, une théorie étroite et stérile. Elle voulut dissuader son ami de s'en proclamer l'adepte. Mais, entraîné en partie par son scepticisme de critique, en partie par son besoin de suivre le courant du jour et d'en être le leader en Italie, il ne l'écouta pas et publia son article. A ce positivisme intellectuel s'en joignait un plus pratique, qui consistait en un certain nombre de petites habiletés et de petits compromis, dans la conduite de la vie, que les Italiens appellent la politica et qui répugnaient à la droiture foncière de Marghérita. Elle trouvait que l'apôtre se changeait en politicien et qu'un Machiavel inattendu surgissait de son Savonarole d'autrefois. Alors, avec des défis d'Amazone et des rires de Walkyrie, elle lui opposait ses enthousiasmes dionysiaques, ses hardiesses imprudentes et sa foi dans le triomphe de la vérité sans ruse ni détour. Parfois le politique habile raillait son amie avec cette remarque : « Vous dépensez votre bien en pure perte. » Parfois il s'en effrayait et disait avec dépit : « Après tout vous me connaissez, mais moi je ne vous connais pas; il y a en vous le moment incalcula-

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