XLVIII ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
ble. » Entre temps, quand il laissait tomber son masque de douceur et d'humilité, Villari, devenu puissantet homme d'importance, montrait un caractère jaloux, exclusif, dominateur, et serait devenu dans l'intérieur de son amie un inquisiteur gênant, un tyran redoutable — si elle le lui eût permis.
Un incident, futile en apparence mais très grave au fond, fut pour AD® Albana une de ces révélations foudroyantes où le caractère d'un homme se trahit. En 18G6, lors de la fête de Dante à Florence, elle eut l'idée d'écrire un petit livre sur l'AUighieri et son temps. Dans sa pensée cet essai n'était qu'un modeste hommage au poète enchanteur de son adolescence, que l'Italie allait célébrer comme le plus grand représentant de son unité nationale, et dans lequel le monde entier salue depuis un siècle le vrai précurseur de l'âme moderne. Quand M'^ \1 bana manifesta ce désir, Villari le combattit de toutes ses forces, sous prétexte qu'elle n'aurait pas le temps d'achever convenablement un tel livre, qu'il serait bâclé et qu'elle n'y pourrait donner sa mesure. « Vous ne savez pas ce que c'est que le métier d'écrire, dit-il, c'est trop tard, et puis vous ne trouverez pas d'éditeur. » Devant ce mauvais vouloir et cette opposition formelle, Mt6 Albana se tut, acheva son manuscrit sans rien dire et le fît imprimer à ses frais. La veille de la fête, elle présenta à son ami le volume coquettement broché et orné d'une gravure représentant le jeune Dante d'après la fresque de Giotto. Villari resta muet d'étonnement, puis s'écria avec une sorte de rage intérieure : « Quand vous avez une idée en tête, vous passeriez sur le corps de votre père pour la mettre à exécution ! — Avant de me juger si sévèrement, lisez le livre, dit Marghérita en souriant, vous me direz alors si je me suis compromise. » Trois jours après, elle lui demanda: — (( A propos, avez* vous lu mon petit livre? Gomment le trouvez- vous? — II est bien, » répondit sèchement l'auteur de Savonarole, et jamais plus il n'en souffla mot.