‹ Le CorrègeChapitre 42 sur 158 · LIV ESSAI SUR LA VIE ET L ŒLVRE · texte numérisé non relu

LIV ESSAI SUR LA VIE ET L ŒLVRE

nations. Elle s'appuie du coude sur son divan. Un châle pourpre de Turquie ou une g"aze brodée de l'Indeestjetée sur ses épaules. Les cheveux d'un noir bleuâtre, qui encadrent son grand front, retombent sur son col et se recourbent, comme disaient les Grecs, en boucles d'hyacinthe. La tête se dég-ag-e d'une nuque à la peau ambrée et domine parla force du regard. Elle parle de la Grèce, sa patrie d'orig-ine, de l'Italie, sa patrie d'élection, de la France, qu'elle a choisie comme patrie littéraire, pour écrire son plus beau livre. La larg-eur de ses vues, l'indépendance de son esprit, ses révoltes et ses audaces trahissent le sang paternel. On y retrouve la fierté de ses aïeux épirotes, qui, après avoir combattu pour la liberté, s'exilèrent de leur patrie pour fuirlejougdesTurcs. Lorsqu'elle lance ses défis, ses prédictions sur le triomphe de la justice dans l'humanité, on dirait que le cri de Rig-as ou le canon de Botzaris retentissent à son oreille.

« Mais observez-la un instant après. Elle plaisante, elle sourit avec enjouement, et captivé on l'écoute. C'est un homme ou c'est une femme qu'elle attire et qu'elle fixe dans le cercle de sa fascination. Sa divination merveilleuse des caractères, ses questions frappantes de pénétration appellent la confiance. Son regard phosphorescent a des blandices pour chacun. Elle charme, elle épanouit ceux qu'elle enveloppe ainsi. Sans le vouloir, sans le savoir peut-être, ils lui diront le fond de leur vie, et avoueront daus une première visite à cette inconnue des secrets qu'ils n'ont jamais confiés à personne. Vous avez vu la magicienne. Mais que cela vous rassure ou que vous le reg-rettiez, elle ne pratique que la magie blanche, faite de clairvoyance et de sympathie.

« Voici que Marg-hérita se transforme encore. Ses yeux lancent des éclairs, les coins de ses lèvres s'abaissent ; sa bouche décoche l'ironie sanglante. Idéaliste jusqu'aux moelles, elle ne pardonne pas à la prétention, à l'hvpocrisie, à la lâcheté, à la faiblesse, aux compromis de la conscience. Ce sont ces passions mesquines, ce sont ces

DE MARGHERIÏA ALBANA LV

défauts honteux pour la nature humaine qu'elle démasque, qu'elle crible de ses traits acérés et parfois impitoyables. Ici l'Epirote se retrouve, aig-uisée de finesse ionienne. »

Tout le monde s'accordait à dire que ses yeux, d'une g-randeur et d'un éclat uniques, étaient la merveille de sa physionomie, son lang-ag-e souverain et son arme invincible. Sous l'arc délié des sourcils, roulaient d'immenses prunelles noires qui semblaient brunes à force d'être chaudes et lumineuses. Le fluide vital s'y projetait sans cesse avec toute l'âme et toute la pensée. De là leur pouvoir de dilatation et d'enveloppement...

. , . Mais quel verbe peindrait la flamme colorée De ces grands yeux nageant dans leur nacre azurée, El les vibrations et les rayonnements De ces prunelles d'or aux vastes tournoiements, Qui dardent la lumière en longs jets électriques Par le cristal fondu de leurs globes magiques ?

Tel son regard caressant. D'autrefois sa pensée s'élevaitd'uncoup d'aile au-dessus du point de vue de son interlocuteur et disparaissaità une hauteur inacessible pour retomber sur lui en une lueur foudroyante, reflétant la beauté nouvelle qu'elle venait de découvrir. C'était son regard d'aigle...

. . . Ivre, loin de la terre, Plane en aigle perdu son âme solitaire. Elle semble couver sur l'Océan qui dort L'île de son désir avec des ailes d'or.

Je ne suis pas le seul qui ait eu d'elle des impressions analogrues. Les femmes autant que les hommes subissaient le charme physique et psychique de cette puissante personnalité. Peu d'années avant sa mort, M^® Albana se lia avec une délicieuse Anglaise, poétesse de talent, M°i® Swayne, femme d'un helléniste distingué. Elles portaient

L\I ESSAI SLR LA \I!: ET L (EUNRE

l'une et l'autre le nom de Marg-uerite, qui désigne en angolais la fleur de ce nom ti signifie en grec une perle. Pour leur commun jour de fête, M""^ Swajne envoya à son amie une poésie ravissante d'où s'exhale comme un parfum d'Anthologie et où elle jouait d'une manière exquise sur le double sens de leur nom de baptême. Ces vers donneront une idée du genre d'enthousiasme que M*6 Albana inspira à de nombreuses femmes. En voici la traduction.

Dame brillante, eu la face classique — habite une magie qui t'est propre — dont le charme rappelle cette grâce attique — que nous cherchons en vain dans les pierres sculptées — niçois qui chanle encore dans la légende grecque.

« Ton regard peut inspirer la vie — à l'âme la plus obscure parce qu'il renferme — un éclair du feu prométhéen — qui brûle dans les yeux du poète — et dont la flamme sacrée ne peut s'éteindre.

Tu as le droit de vaincre le mal — le droit de la race héroïque — le haut courage, la trempe de la volonté — qu'aucun âge vulgaire n'efl'ace — et celte beauté que le temps ne tue pas — que l'art ne saurait dégrader.

Je porte le même nom que toi, celui d'une fleur. — Laissemoi l'envoyer ce tribut. — Car tu es pour moi ce que le vin est pour l'eau. — Depuis l'heure où je t'ai vue — j'ai connu, à travers toi, ma faiblesse, — j'ai connu ton pouvoir. — Je m'incline devant lui.

L'humble fleur soupire en vain — pour devenir la perle, elle aime cl se plie. — Tu es la perle, je suis la fleur. — Tu vis, et moi je rends dans un soupir — mon âme insensée et je meurs — inconnue (i).

Maugaret Swayne.

*. Briçht Indy, in thy classic face

There dwells a mau:ic ail thine own Whose charm recalls that aUic yrace \Ve vaiiily seck in sculptured stone, And l)ut in Grccian legend trace Alone, alcne.

Well may thy çlancewilh life inspire Tlie dullest soûl, for in il lies

DE MARGHEUITA ALBANA LYII

Si telle était l'attraction que M^e Albana exerçait involontairement sur les femmes, on conçoit aisément quel était son pouvoir sur les hommes lorsqu'il lui plaisait d'en user.

Eotrecette femme, en pleine possession d'elle-mêmeet le jeune homme, en plein devenir, qui lui fut présenté en décembre 1871, il y eut au premier contact une entente secrète, une sympathie irrésistible. Je sentis ce reg-ard solaire me couver avec une curiosité profonde comme pour me pénétrer dans mes dernières fibres. Je me trouvais en présence d'un g-rand inconnu et d'un foyer de chaleur qui évoquait les forces dormantes de mon être. Elle m'avoua plus tard que ce qui l'avait attiré vers moi c'était le mystère d'une âme sini<'ulière, venant de très loin, s'ig-norant elle-même et qu'elle se sentait la force d'épanouir. Attraction entre le Midi Conscient et le Rêve du Nord.

En peu de semaines nous fûmes amis de telle sorte

The flash of tiiat Promethean fîre That burns wiihin thy Poet eyes \\'hose SHcred flame shall n'eer expire That aever dies.

Thou hast the riçht lo vanquish ill, The Righl of tl.y heroic race; The couraiçe high — the tempered will No vul gar era can efface ; Aud the beauty time can never kill Nor art debase.

To thee. let me thy namesake flower This tribute seud — for thou to me Art wine to water — from the hoar I saw thee this l knowia thee, I knew my weaka.ss — kaew thy power, I beat to thee.

The lowly flower must vainly sii^h To be the pearl — its wlll must bend. Thou art the pear! — tlie flower I Thou hvest — while I — a breath may rend ^ly foohsh hcart — and 1 must die Unnot ced end.

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