‹ Le CorrègeChapitre 43 sur 158 · LMII ESSAI SLR LA VIE ET L ŒUVRE · texte numérisé non relu

LMII ESSAI SLR LA VIE ET L ŒUVRE

que nous n'imag-inions pas pouvoir séparer nos existences. Le tourbillon des mois qui suivirent fut tel que nous crûmes y sombrer tous les deux. Chacun, ne vivant plus que dans l'autre, avait perdu son centre de gravité. J'avais suscité en elle la nature dionysiaque jusqu'alors contenue. Elle avait réveillé en moi un monde de pensées, de rêves et de désirs. Echappés d'un long- sommeil, ils se précipitaient en désordre vers l'imprudente éveilleuse. Le premier besoin de l'amour lorsqu'il embrasse toute la g-amme de l'être humain est un désir de fusion, d'oubli de soi, d'immersion dans l'autre. Ce désir qui, dans la sphère intellectuelle et spirituelle produit l'harmonie et la lumière, produit tout d'abord, dans la sphère passionnelle, un vortex chaotique, où la fête sublime de la vie semble aboutir au g-ouffre de la folie et de la mort. Le dernier mot de l'existence paraît alors l'étreinte de deux âmes dans le naufrage du monde et leur suprême désir se résume dans le cri d'Isolde :

Dans les flots submergeants,

Dans les sons grandissants.

Dans ton souffle vivant — Univers —

Je plonge, je m'abîme,

Sans conscience — suprême Joie !

Au printemps de l'année 1872, je fis un voyage à Rome et àNaples. Cette absence, pendant laquelle notre correspondance ne chôma pas, nous permit de nous ressaisir l'un et l'autre. Quand nous nous revîmes en juillet, au bord de la mer, nous nous étions retrouvés tous les deux, elle, dans sa belle sérénité, moi, dans mon travail. Plus que jamais nous nous sentions unis. Cependant nous avions compris que le but de notre rencontre devait être non la destruction dans un bonheur égoïste, mais l'affirmation d'un idéal commun dans une double et harmonieuse activité. Cette résolution comportait la subordination de nos vies à ce but, avec tous les renoncements nécessaires que nous imposaient ce travail et

DE 3IARGHERITA ALBANA

les devoirs particuliers de notre double passé. Nous coDcIûmes alors, en pleine conscience et dans une joie plus haute, un pacte d'Alliance pour noire Idéal et d'Amour dans V Action. Notre pacte hardi disait : Fidélité de l'âme dans une liberté entière et une égalité absolue. Cette unité d'âme, de pensée et d'action nous l'avons maintenue pendant quinze ans jusqu'au jour de sa mort, en dépit de longues séparations, au milieu de circonstances difficiles, et malg-ré toutes les fluctuations du monde extérieur. Cette unité fut à tour de rôle l'absorption de l'un dans l'autre, mais non le sacrifice de l'un à l'autre. Elle fut au contraire une fécondation mutuelle, l'accouplement par aimantation de deux individualités diverses, devenues indivises. Je n'ai pas rencontré ailleurs la même intensité de fusion animique et intellectuelle. Mais il n'est pas dit que cet équilibre et cette harmonie, d'un caractère forcément exceptionnel, ne devienne pas plus fréquent à l'avenir, g-râce au progrès du développement psychique chez l'homme et du développement intellectuel chez la femme, qui leur permettront une pénétration plus intime. A partir de notre rencontre, nos vies et nos pensées rejstèrenl si mêlées, de près ou de loin, qu'il serait difficile de raconter Tune sans l'autre. Je m'eff^acerai cependant autant que possible dans cette biographie qui n'est pas la mienne et ne parlerai de moi que dans la mesure indispensable pour éclairer son œuvre et sa pensée.

Je passai à Florence l'hiver de 1872 à 78 et j'y écrivis le premier volume de mon Drame musical dans une harmonie croissante avec l'amie qui s'était si entièrement et si généreusement associée à mon travail. Cette histoire de la Poésie et de la Musique depuis le drame grec jusqu'à Wagner, qui était pour moi la recherche d'un verbe nouveau^ le verbe de l'Art régénérateur et libérateur, l'intéressait au plus haut point. Elle s'y oublia complètement. Pendant plus d'une année, elle ne

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