LX ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
vécut, ne respira et n3 vibra que pour mon livre. Je n'ai jamais vu une telle puissance de s'identifier avec, la pensée d'un autre, de la couver et de la faire éclore. Son action ne s'exerçait pas sur l'expression et sur la forme dont j'étais maître, mais sur les Idées-Mères et sur les Sentiments Animateurs. J'avais remarqué tout de suite sa merveilleuse compréhension de la poésie par une interprétation qu'elle fit de Lohengrin le lendemain de sa première représentation à Florence, qui avait eu lieu la veille de notre rencontre. Cette compréhension allait droit au cœur même de l'œuvre, à son centre psychique, au sentiment si délicat qui unit le héros et l'héroïne, à cet amour tissé par la foi, lien sublime et fragile, que rompit d'une manière si tragique le doute d'Eisa. Quant au parfum musical du poème, qui en dégage le mystère, elle en savourait la plus subtile essence en avouant que l'adieu de Lohengrin à son cygne d'une si suave mélancolie, au moment où le chevalier arrive pour accomplir sa mission, lui avait paru l'adieu de l'Ame à son séjour divin avant de s'incarner sur la terre. Sans la comprendre entièrement, je sentis instinctivement qu'elle avait touché du premier geste à ces profondeurs ésotériques de l'œuvre wagncrienne, dont Wagner luimême n'eut conscience que com.me artiste créateur et comme inspiré, mais non pas comme théoricien et comme philosophe spéculatif.
Cette vive intelligence des arcanes divins de la poésie, qui distinguait M^^ Albaua, me frappa encore à propos de ShelJey, qu'elle me força de faire entrer dans mon histoire de la poésie comme le poète qui représente le mieux les aspirations infinies de l'âme moderne. Nous lûmes ensemble toute l'œuvre du poète, que je n'aurais sans doute jamais deviné si sa voix ne me l'eût fait comprendre. Sa façon mélodieuse de nuancer les vers dans l'intimité était le contraire de la déclamation théâtrale. Elle lisait d'une voix très douce, presque so//o voce cl qui s'enflait graduellement d'une musique intérieure