‹ Le CorrègeChapitre 47 sur 158 · DE MARGHERITA ALBANA LXIII · texte numérisé non relu

DE MARGHERITA ALBANA LXIII

Resserré entre des montagnes boisées, aux pentes abruptes, le lac de Lugano est une retraite un peu sombre et qui porte à la rêverie. On y est comme séparé du reste du monde. Drapés dans leurs manteaux de forêts, les monts sévères jettent des ombres monotones. Le lac foncé, qui reflète la couleur du temps, chatoie comme l'œil inquiet de la terre. Nous causions un jour sous les grands arbres de la rive. J.a conversation tomba sur les correspondances secrètes qui relient entre eux les arts et en font les manifestations diverses d'une même vérité, les organes d'un tout vivant. Elle m'avoua que jamais les tableaux ne lui avaient donné les profondes émotions qu'elle trouvait dans la sculpture, dans la musique et dans la poésie. « Je rêve d'une autre peinture, me ditelle, peut-être les Grecs l'ont-ils connue, une peinture lumineuse, éblouissante, qui par la séduction de la forme humaine et la magie du regard saurait rendre toute l'intensité de la vie intérieure. — Aimez-vous le Gorrège? lui dis-je. — Ce que j'ai vu de lui m'a paru exquis mais un peu mièvre, répondit-elle. — Avez-vous été à Parme? — Non, jamais. — Moi, repris-je, je n'ai fait qu'y passer, mais cette visite m'a valu la plus grande révélation picturale de ma vie. Je la dois aux aquarelles de Toschi reproduisant les merveilleuses fresques du Gorrège. La beauté étrange de ces Apôtres et de ces Anges, de ces Madones et de ces Amours m'a donné une impression unique. Leurs yeux me hantent encore. Ils renferment et voient des mondes. — Vous m'étounez, dit-elle, mais j'ai peine à vous croire. — Eh bien, je veux vous convaincre. Allons à Parme! Au lieu de nous quitter devant ce triste lac, nous nous dirons adieu devant les êtres adorables que je voudrais vous faire connaître. — Soit, j'y consens. Partons demain. »

Ainsi fut fait. En arrivant à Parme, nous entrâmes d'abord au musée. Les tableaux à l'huile du maître ne changèrent nullement l'opinion de ma compagne. Son sourire sceptique continuait. En approchant des aqua-

Page 1