‹ Le CorrègeChapitre 48 sur 158 · LXIV ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE · texte numérisé non relu

LXIV ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE

relies de Toschi, sa physionomie changea d'expression. Tout à coup, elle s'arrêta devant celle qui représente la Vierg-e en extase, emportée par des ang-es musiciens des deux sexes dans un vivant tourbillon, couleur de rose et de feu. — Voilà qui est beau! s'écria t-elle, devenue muette et pâle d'émotion, et j'aperçus dans ses yeux dilatés cette fulg-uration qui était le signe avant -coureur de ses g-rands enthousiasmes. Pendant les trois jours passés à revoir à ses côtés toutes les fresques de Parme, je m'aperçus que sa divination du maître dépassait la mienne de toute la force d'un essor inattendu. Déjà elle voyait, elle parcourait, sans les décrire encore, « ces mondes inconnus » que j'avais vag-uement entrevus dans les yeux du jeune Saint Jean, qui écrit avec une plume d'aigle sousTeffluvede sa vision. Avec sa foug-uc habituelle, elle avait pris possession du génie d'Allegri par le sommet, et 11 la possédait. Grande fut ma surprise et ma joie. C'était un rayon de soleil dans la tristesse de Tadieu. Quand nous nous séparâmes, elle médit : « En gagnant votre pari, vous avez fait un beau miracle sans vous en douter. — Lequel? — Celui de me donner une consolation et une tâche. Je sais maintenant que je ne serai pas désœuvrée dans ma solitude. Car je veux dire au monde ce que fut le Corrége I »

Ainsi naquit ce livre. Elle y mit plusieurs années, des recherches patientes, approfondies et la persévérance d'un long désir. Ce désir était double. S'associer à moi dans la littérature de ma patrie par une œuvre de choix et révéler le maître auquel il lui semblait qu'on n'avait pas encore rendu justice. Avant elle, en effet, on admirait les tableau.x du Corrége, mais connaissait-on son âme, sa vie, son entourage, le fond de sa pensée et le mot de son œuvre? La Grecque éprise du peintre lombard voulut le ressusciter. Elle traça pour la première fois le portrait de l'homme, elle dessina d'un crayon enjoué ses protectrices, l'abbesse de Parme et Véronica Gambara. Sa sympathie de femme alla jusqu'à s'énamourer du type de

DE MARGHÉRITA ALBANA

l'épouse aimée qu'elle crut deviner à travers certaines madones plus rêveuses ou plus alang-uies. Rien ne la rebuta de ce qui touchait de loin ou de près à sa chère idole, ni les vieilles chroniques de Parme, ni la technique aujourd'hui oubliée des i^rrandes fresques murales, et,chaque fois qu'elle en venait à parler du doux sondeur corrég-ien, la Poésie pensive souriait dans ses yeux. Celui que la critique a surnommé le peintre de la grâce et de la volupté, elle osa l'appeler le peintre des yeux et de rame. Beaucoup de lecteurs trouveront qu'en plaçant le Gorrège au-dessus de Raphaël, de Michel-An-e et de Léonard de Vinci, Mte Albana est allée trop loin et sans doute ils auront raison. L'amour ne veut pas d'é-aux à 1 objet aimé et se refuse à voir ses défauts. Mais il voit aussi ses quahtés mieux que personne. Certains diront encore que le développement sur Vidée de la Lumière dam l œuvre du Corrège est une trouvaille de génie mais que le peintre n'y a jamais pensé. On pourrait reprocher de même à Michelet ses pages grandioses sur Michel-Ange et d'avoir écrit à propos de la chapelle bixtine une ode révolutionnaire. Ce sont là des critiques dont il faut reconnaUre la justesse mais qu'on peut accepter comme un éloge. Qu'une statue inspire une mélodie, qu une fresque suscite un poème, c'est un honneur pour la fresque et la statue, comme pour le musicien et le poète. I s n ont pas trahi leur modèle, ils ont répondu à son verbe dans le leur, et le plus bel effet d'un chef-d'œuvre c est d'en provoquer un autre. Quoiqu'il en soit et maigre quelques erreurs de détail, il me paraît difficile qu on pénètre jamais mieux l'âme et l'œuvre d'Allegri que dans ce bvre. La lumière secrète qui sourit en Liéto rayonnait également en celle qui prit le nom de Liéta pour ses intimes en souvenir de lui. La même modestie et la même fierté s'exprime dans la devise qu'elle adopta en mémoire de son œuvre terminée : une femme voilée tenant un flambeau avec la légende: Non mihi sed

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