X ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
d'esprit et d'éducation. Sa femme et lui, n'ayant pas d'enfant, s'énamourèrent de la petite fille aux joues pâles et aux yeux brillants. L'enfant répondait à l'afFec, tion du général avec une spontanéité charmante. Unjouril la prit sur ses g-enoux et lui demanda : « Gomment m'aimes-tu ? » La petite, fixant ses g-randes prunelles noires sur les yeux bleu clair de Sir Adam, répondit : (( Je t'aime comme mes yeux. » Pensait-elle à toutes les merveilles qu'ils lui faisaient voir, ou connaissait-elle déjà le pouvoir qu'ils exerçaient ?
Pour avoir une fille, la tante Nina et l'oncle Frédéric adoptèrent leur nièce, du consentement de ses parents. Il fut donc résolu qu'on l'emmènerait au palais du gouverneur. (( Mais, dit M*^ Albana dans ses mémoires, toutes ces splendeurs me laissaient indifférentes ; car la maison de ma mère me semblait le palais de l'amour. » Le jour venu, il fallut l'entraîner de force, malgré ses cris et ses sang-lots. Elle avait alors deux ans. Elle aimait cependant son oncle comme un père véritable et s'attacha passionnément à lui sans que jamais d'ailleurs son sentiment pour sa mère diminuât. L'éducation aristocratique et toute ang-laiseque Si? Frédéric donna à sa fille était précisément celle qui convenait à son caractère indépendant. « Mon oncle m'inculqua de bonne heure que la peur est une chose honteuse et que tout symptôme extérieur de crainte est un opprobre. J'attends de vous, me dit-il, que vous dominiez la peur et toute violence de tempérament comme la moindre humeur. Vous en viendrez à bout, je n'en doute pas.» — Cette confiance absolue qui s'en remettait à ma liberté, ne reconnaissant d'autre règle que ce qui est bien, ce « je n'en doute pas», ce sentiment de respect de soi, qui exige au suprême degré le respect des autres parce qu'on s'efforce sérieusement de le mériter soi-même, ont été un appui et un réconfort pour toute ma vie. Je dois plus d'un don moral à cet oncle, à ce père adoptif qui fut pour moi plus qu'un père. Je lui dois surtout de m'avoir rendue attentive à ce que j'avais en moi de plus noble