LXX ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
terreur le désarroi de la politique, la vénalité de la presse, l'envahissement g-raduel du naturalisme et de la pornog'rapliie en littérature, l'absence de foyers rayonnants dans l'Université comme dans le monde, le rétrécissement des esprits et l'amollissement des caractères, enfin cet abaissement g-énéral du niveau intellectuel et moral qui a fini par stupéfier lEurope dans les deux dernières années du siècle. Il m'était impossible d'en attribuer la cause, avec les partis rcractionnaires, au triomphe de la Piévolution française, qui, malgré ses g-raves inconvénients, assure au monde entier le règ-ne de la Liberté et de la Justice. Je ne pouvais pas davantage en voir la raison, avec les révolutionnaires athées et anarchistes, dans ce qui reste encore de foi spiritualiste dans l'âme humaine, attendu que cette foi a été celle des plus g-rands héros et des plus libres esprits de tous les temps. Encore bien moins pouvais-je admettre avec le comte de Gobineau que l'humanité en général et la France en particulier sont voués à une irrémédiable décadence par le mélang-e croissant des races. Car sa théorie supprime à la fois la liberté humaine et le prog"rès par la sélection individuelle.
Je cherchais donc, sans la trouver, la cause du mal. L'atmosphère sociale me pesait jusqu'à l'écrasement. L'idéal humain que je portais en moi, idéal inné et intuitif, était aussi contraire à mon entourag-e habituel qu'aux doctrines officielles du jour. Pour le conserver intact, je m'étais fait contre le monde extérieur une cuirasse infrang-ible. Mais lorsque j'osai descendre jusqu'au fond de moi-même — en toute sincérité — je dus reconnaître que l'obstacle à la libre manifestation de cet idéal intime g-isait en moi-même non moins que dans les autres. Oui, le mal qui m'oppressait, le poison qui me rong-eait le cœur, le poids qui arrêtait l'essor de ma pensée et de mon vouloir — c'était le mal même de mon siècle, le doute, le doute paralysant et destructeur, le doute sur le but de la vie, sur l'Au-delà, sur la desti-