‹ Le CorrègeChapitre 68 sur 158 · LXXXVIII ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE · texte numérisé non relu

LXXXVIII ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE

au point de vue ésotérique, une hisloire de Jeanne d'Arc, qui lui sem?jlait la plus belle incarnation du g'énie de la France, Je lui avais apporté un grand nombre de livres à cet effet. Mais, la veille du jour où la frappa le mal qui devait la terrasser, elle laissa retomber sa plume sur la pag-e blanche en disant avec un profond soupir: « Non, je n'écrirai plus celivre !... » Le soir de ce même jour, elle était assise sur la plage par une mer flasque. La lune jaune et sinistre venait de plonger dans la barre sombre qui succède au crépuscule pourpre delà Méditerranée. Un sirocco étouffant soufflait du côté du lazaret militaire, mais le firmament scintillait de toute sa splendeur. Elle aimait aie regarder, la tête renversée, pendant des heures entières, à s'enivrer du flamboiement de ces mondes pareils à des essaims d'abeilles sortant de l'Infini. Brusquement elle leva le bras, d'un geste passionné en s'écriant: a Ah ! ces soleils! ces soleils !avec toutes leurs planètes! Pas un qui ressemble à l'autre, et pourtant quelle harmonie de tous ces mondes ! Oh, s'y élancer et pénétrertous leurs mystères! » Le lendemain, une fièvre violentela prit et l'emporta en quinze jours. Pendant une huitaine, elle lutta contre la mort, puis, subitement, s'abandonna muette et calme, ne voulant plus regarder ni la merni le soleilquisemblaient lui être devenus étrangers. Ses yeux fixes et grands ouverts ne reflétaient plus que les lueurs d'un monde inconnu. Sa conscience indomptable persistait dans le délire de la fièvre, mais la souflrance n'en était que plus cruelle. Une de ses dernières paroles fut : « Quiconque a entrevu l'éternité dans la puissance de souffrir a aussi entrevu l'immortalité. ))Puis, se tournant vers l'ami qui la veillait : « Pourquoi n'ai-je pas sudiremon message?Mais qu'importe? Je sais qu'un autre le dirai» Son dernier soupir était proche. Elle s'éteignit au matin du 20 septembre 1887, comme une grande flamme qui s'échappe tout à coup — et ne laisse que sa cendre.

DE MARGIIERITA ALBANA LXXXIX

Ma tâche est terminée.

... Elle me fat douloureuse à remplir... et douce infi niment ...En évocjuant dans toute l'intensité de sa vie, la forme de Celle qui est toujours présente à ma pensée, il me semble c[ue l'essence de son esprit a pénétré mes dernières fibres. Une sérénité nouvelle m'en est venue. Vivante — l'Amie m'a versé le torrent de sa force pour commencer la lutte contre des obstacles presque insurmontables. Transfigurée — elle me donnera le courag-e d'achever mon œuvre et de tenter le Verbe vivant de mon Rêve.

En son terrestre passasse, Marg^uerite Albana a réchauffé bien des cœurs, illuminé bien des esprits. Son beau livre lui survit, mais plus belle et plus g-rande fut son âme. Héritier et frère de sa pensée, j'ai voulu sculpter au seuil de son œuvre l'image véridique de cette âme solaire.

Edouard Schuré.

i^^ janvier igoo.

Marguerite Ai.rana

AYÀM-PROPOS

Un court séjour que je fis à Parme, il y a quelques années, me révéla le génie du Corrège. Je connaissais les grands peintres de Florence, d'Ombrie, de Rome et de Venise^ mais aucun de leurs chefs-d'œuvre ne m'avait touchée comme les fresques d'Allegri. La grâce merveilleuse de son pinceau, le charme profond de ses têtes, me rappelèrent ce qu'on raconte des plus belles peintures de la Grèce antique, et ce qu'on voit^ comme en rêve, au front de la célèbre Muse de Cortone^ Outre cette

I. L'oriî^ine de celle Muse est peu connue; en voici l'histoire en quelques mots. Au commencement du siècle, un paysan, bêchant la terre aux environsde Cortone, trouva dans une enceinte murée une superbe peinture sur ardoise. La prenant pour une madone, il la plaça dans sa maison, ^îais le curé lui dit que c'était une imae^e païenne à laquelle il offrait ses vœux ; et des lors le paysan s'en servit pour boucher son four. Chose presque incroyable, huit années d'une pareille épreuve ne purent détruire celle merveilleuse peinture, dont les couleurs ont pénetié l'ardoise, par un procédé chimique à nous inconnu! La dame du château, en tournée sur ses terres, ayant aperçu un jour chez son fermier cette admirable fî2:ure, encore vivante et parlante sous les traces du feu et de la fumée, fut frappée de sa beauté et en fit cadeau au musée de Cortone, oîi tout le monde peut la voir aujourd'hui. Sauf quehpies égratig-nures, la peintureest intacte. — Elle représente la tète et le buste d'une jeune Muse aux traits fins, à l'expression noble et virginale. Les paupières, qui sont

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