‹ Le CorrègeChapitre 7 sur 158 · XII ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE · texte numérisé non relu

XII ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE

populaire de Panig-irije jour de rAscenclon, où paysans et paysannes rôtissent des ag-neaux entiers en plein air comme le faisaient jadis les palicares en Thessalie et en Epire. « Vers le soir, après avoir mang-é, ri et passé les heures avec des histoires d'amour ou de gloire, dans leur propre langue natale, quelque vieux en gaité improvise un air de danse sur un violon rustique, ou bien c'est une femme qui saisit le tambourin et le frappe en mesure, ou un jeune homme qui tire des notes discordantes d'une vieille guitare. Peu importe l'instrument, il suffit qu'il résonne en mesure. Chacun prenant la main de l'autre, il se forme une chaîne immense. La bande se meut en avant et en arrière, sur une mesure lente. Le choryphée, qui la mène, entonne une chanson rythmée et tous les pieds frappent le sol en cadence. Quand le choryphée arrive à la fin d'une strophe, il fait un grand saut et tourne sur lui-même une ou deux fois, toujours en mesure. Il est impossible de décrire combien est beau l'effet de cette danse antique et solennelle, dans laquelle entrent également les jeunes filles et les matrones. Les corsets cramoisis reluisants d'or s'adaptent aux fines tailles, une chemise plissée cache modestement la poitrine. La nuque et le sein sont couverts de colliers de perles, d'ornements précieux, de croix et de gemmes. Les robes de soie damassée et ramagée de fleurs sont lourdes et raides de dignité ancestrale. Les chaussures des pieds minces ont des boucles d'argent. Deux rangs de tresses retenues par un turban couronnent la tête des femmes ; un voile transparent d'un tissu blanc ou jaune enveloppe leur visage. Ajoutez à cela des yeux noirs comme du charbon avec de grandes paupières langoureuses, accentuées par de longs cils qui voilent ou lancent tour à tour la flèche du regard, — et vous aurez une idée de la beauté et de la splendeur dont peuvent se vanter les paysannes de Corfou. Ensuite elles tiennent bien leurs têtes et ont des manières [gracieuses qui achèvent leur bel air. Les hommes, par contre, élancés et maigres^

DE MARGIIERITA ALBANA XIII

ont une sorte de mouvement vif et intrépide qui est très remarquable ;larg"es pantalons bouffants serrés aux jointures et à la taille, un foulard bariolé autour de la tête, ce costume leur donne une apparence pittoresque. Aussi la coquetterie et la vantardise des jeunes gens contrastet-elle avec le sérieux et la g'ravité des femmes. » (Mémoires de M. A . )

Dans ce cadre pittoresque, au milieu de ces fêtes enivrantes qu'elle savourait avec un sens raffiné du beau, la jeune fille développait son esprit précoce porté aux affections profondes mais nullement aux vanités mondaines. Douée d'une sin2:ulière pénétration des caractères, elle s'attachait volontiers aux hommes supérieurs qui savaient la comprendre et voulaient l'instruire. Très sensible à la musique, elle refusa de continuer le piano et le chant parce que cet art surexcitait ses nerfs et qu'elle trouvait Rossini trop frivole. Plus tard elle devait s'enthousiasmer pour Beethoven et pour Wagner. Dans tout son cours d'histoire, un seul homme la frappa et ce fut Socrate, qui lui sembla une île d'or au milieu des ténèbres. (( Le brillant Alcibiade et même Platon à la lang-ue dorée n'étaient que des hommes après tout. Le sacrifice divinisait Socrate. Son pouvoir lui venait de sou caractère. D'abord l'esprit élevé avait conçu l'idée, — mais la volonté, l'immortel principe^ lui donna la force de mourir pour elle. Pour lui le monde entier disparaissait, — le moi n'était plus, — il n'y avait que la vérité. Cette simple histoire de Socrate mit mon esprit en feu; un incendie d'émulation s'alluma dans mon âme. Je me sentais ennoblie de toute cette grandeur, améliorée par cette force. A coté de lui, le patriotisme même et l'amour de la g-loire me paraissaient un pur néant. Ici il y avait quelque chose de plus élevé, quelque chose qui comprenait la pensée universelle, y a.xsiïs lu bien des livres avant l'histoire de Socrate, mais aucun ne m'avait émue à ce point, aucun n'avait réalisé le désir de mon être comme celui-là. » Quoi d'étonnant qu'avec une telle

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