AVANT-PROPOS
j'en demande pardon au lecteur. L'espérance que j'ai pour elles est peut-être hardie; mais elle me vient du sujet même^ qui s'est imposé à moi. Grecque de naissance, et me souvenant toujours de ma patrie^ je serais heureuse de faire aimer davantage en France celui de tous les artistes qui a le mieux uni le génie de la €rèceau génie de l'Humanité.
Marguerite Albana
Florence, 1881.
Sur le développement delà culture italienne et sur le génie de la Renaissance.
On a souvent représenté de nos jours la Renaissance comme une révolte de la nature contre la discipline rigide du moyen âge, et son art comme un produit spontané des mœurs effrénées du xv^ et du XM*^ siècle. La première de ces thèses est incomplète et la seconde est fausse. Le but des pages qu'on va lire est de montrer que la Renaissance a ses racines dans le passé le plus lointain de l'Italie, qu'elle est sortie des profondeurs mêmes de l'âme italienne.
On peut définir en deux mots le grand phéno" mène de la Renaissance dont procède toute notre culture intellectuelle. Avant elle il y avait dans l'humanité deux courants de pensée, qui loin de s'unir n'avaient cessé de se combattre et dont l'un était presque parvenu à refouler l'autre : le courant chrétien et le courant païen. La Renaissance fut la réconciliation et une sorte de mariage entre la pensée chrétienne et le génie antique 'ressuscité. L'esprit moderne naît de cette union.
Pourquoi ce mariage s'accomplit-il en Italie ? On en a donné beaucoup de raisons.
La plus simple est que la tradition antique n'y fut jamais entièrement interrompue i. Du vii^ au xvi^ siècle l'Italie la renoue ; et en le faisant, elle donne l'essor à son propre g-énie et finit par lui trouver une expression originale.
Le développement de Vâme italienne, dont les éclosions successives produisent l'idéal même de la Renaissance, voilà ce que nous voudrions raconter en peu de mots, et pour ainsi dire à vol d'oiseau. Notre intention ne saurait être de tracer un tableau complet de ce grand mouvement ; mais nous avons cru devoir en grouper les masses principales en quelques aperçus rapides, afin de découvrir les fils secrets par lesquels l'art italien se rattache au meilleur passé de l'humanité, et de montrer qu'ils viennentse réunir dansle grand maître, qui, selon nous, représente le mieux la Renaissance. Une chose nous a particulièrement frappé dans cette histoire, c'est qu'à rencontre des théories actuelles, la Renaissance n'est point l'œuvre corhmune et fatale d'une société corrompue, mais la libre création de quelques grands hommes qui remirent l'esprit humain sur l'enclume et le reforgèrent au feu du génie, sous le marteau puissant de leur volonté.
Nous suivrons donc le développement de l'âme italienne dans les grandes individualités créatrices
I. L'auteur de ce livre a traité ce sujet dans un livre an2:lais : Esquisses liistori(iues sur le passé de l'Italie: Sketchcs of Ihehisiorical oast q/ //a/y. Bentley, Loudon, i878.
qui en personnifient les phases successives et qui ont exercé sur elle une influence capitale.
Une première Renaissance, toute païenne, a lieu en Sicile sous Frédéric II ; ce souverain de génie fut le premier grand amant et le fléau de l'Italie, il Taima et l'incendia tour à tour. C'est l'idéal chrétien par contre qui s'affirme avec le Dante; mais Béatrice y reluit comme l'étoile de l'avenir; et l'amour qu'elle inspire au poète y dresse une échelle entre la terre et le ciel, jadis inaccessible.
En Laurent de Médicis et en Machiavel nous apparaissent la corruption profonde et le scepticisme impuissant du siècle suivant. En face de ces vrais païens et de ces purs mécréants, Savonarole se dresse sur son bûcher comme une protestation sublime de la foi du cœur. Dans l'Arioste et le Tasse l'imagination littéraire se joue en fantaisies brillantes ou romanesques sans pouvoir créer un idéal nouveau. C'est dans l'art, c'est dans la peinture qu'il devait s'épanouir. Il commence à peindre dans Giotto, qui s'inpire de la légende religieuse populaire ; dans ses fresques d'Assise, le sentiment chrétien produit pour la première fois la fleur du beau, perdue dans la nuit des temps .
De lui nous passerons aux géants de la peinture et nous tacherons de montrer par des exemples saillants comment chacun d'eux fondit le présent et le passé, le christianisme et le paganisme dans son oeuvre, selon son caractère individuel. Michel-Ange fait enlrer le génie biblique dans le torse d'Hercule.
Le merveilleux Léonard atteint la beauté grecque et la noblesse chrétienne par la magie de sa science. Raphaël les effleure par le sentiment immédiat du beau et l'harmonie innée de son âme. Les Vénitiens font revivre sur leurs toiles la joie antique par l'ivresse de la couleur et de la vie. Dans le Gorrège enfin, songeur et voyant solitaire, qui vécut perdu au fond de la Lombardie, les puissances qui ont fait grandir l'âme italienne depuis des siècles semblent s'être donné rendez-vous. Plus qu'aucun peintre (ce livre le prouvera, nous l'espérons), il eut la conscience de l'infinie grandeur morale du christianisme; plus qu'aucun autre il posséda la tendresse, le sens délicat du beau ; cette ivresse subtile de vie qui enchante la nature, y fait fleurir l'immortelle jeunesse, dans l'immorlelle beauté. Dans le Gorrège, la fusion du génie païen et du génie chrétien qui fut le rêve de la Renaissance s'accomplit dans sa plénitude et sa perfection. Tantôt ce sont les dieux et les déesses qui semblent nous sourire sous son pinceau, avec une âme plus profonde; tantôt ce sont les splendeurs inénarrables de la vie intérieure, les joies de l'âme qui s'incarnent dans ses créations pour revêtir la grâce et ^la séduction helléniques. En un mot, il peint l'idéal chrétien humanisé, transfiguré,, qui devient l'idéal nouveau. Gest pour cela qu'Antonio AUegri est, à nos yeux, le représentant le plus parfait de la Renaissance italienne dans le domaine du Beau ; et nous pourrons clore par lui le cercle de développement qui commence par le Dante.
Car ce/Jrtrar//^ que l'Allig-hieri nous montre dans la perspective de son rêve, comme dans une projection infinie, le Corrèg-ele faitdescendre sous les coupoles de Parme et semble convier l'humanité à l'ascension du plus sublime idéal, sur les ailes de la beauté antique.