RENAISSANCE DE L ITALIE SOUS FREDERIC II
Il n'y eut point, à vrai dire, comme on l'a cru long-temps^ solution de continuité entre l'art antique et l'art du moyen âge ; il y eut décadence, obscurcissement et tranformation. Après la chute de l'empire romain, l'influence byzantine créa dans les provinces méridionales de l'Italie un art nouveau.
La peinture hiératique vint en droite ligne, avec ses traditions, du mont Athos. C'est là que s'était épanouie la fine fleur d'une puissante inspiration sous forme d'admirables légendes écloses au souffle du christianisme ; d'ardents ascètes peignaient ces chastes images après une fervente prière à Dieu. D'après de récentes recherches, il y a eu à Naples et en Sicile, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, une floraison précoce de l'art hiératique, contemporaine de celle dont on trouve les traces dans les catacombes de Rome. Dans les traits grandioses du Christ, imaginés par ces peintres primitifs, on voit poindre ce sentiment pur, cette foi naïve et passionnée qui fera plus tard le charme des écoles préraphaëliques.Ce sentiment qu'on ren-
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dait par le mouvement de la tête et par la physionomie était tout ce que l'artiste voulait exprimer. Les formes nues, la beauté sensuelle étaient sévèrement condamnées par ces ascètes, pour qui la chasteté, l'humilité et le sacrifice n'étaient pas de vains mots. Dans les premiers siècles du moyen à^-e, ritalie méridionale et la Sicile devinrent, par une série de mélang-es de races et de combinaisons politiques, le centre brillant de ce qu'on peut appeler la première Renaissance italienne.
A l'ancienne culture g-réco-latine (superposée elle-mêmeà une population indigèned'ori^ineosque) vinrent s'ajouter les Byzantins, les Arabes et les Normands. De tous ces éléments divers, contradictoires mais repétris et fondus ensemble par le soleil de Sicile et la lave de l'Etna, sortit une civilisation à part, un art nouveau, unique en son genre, qui a laissé ses traces dans l'architecture surtout. De là ces monuments grandioses, ces tours, ces palais à la fois étranges et splendides, ces sombres forteresses qui se changent à l'intérieur en arcades féeriques, déroulant leurs broderies fantastiques de colonnades et de chapitaux moresques et leurs arabesques entrelacées aux mille contours sur un fond byzantin. De là ces éghses aux mosaïques scintillantes, ces chapelles à pendentifs, ces coupoles magiques. Cette Sicile encore imprégnée de son vieux sang grec, et où la barbarie elle-même se fondait à la chaleur de la Grèce et de l'Orient, cette terre séduisante offrait le terrain le plus favorable à la première Renaissance artistique de l'Italie. Cette Re-
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naissance eut lieu à la Cour de Palerme sous un prince étranger, sous Frédéric de Hohenstaufen (1218-1200). Il venait à point. Déjà Tltalieétait autre chose que le monde latin. L'individualité de ces diverses peuplades commençait à se développer par ce fort et tenace esprit municipal qui tint tête aux empereurs allemands.
La langue était déjà formée. L'Italie repoussait en cent rameaux vigoureux sur le tronc coupé du vieux monde latin. Enfin, par ses qualités personnelles, Frédéric II était un protecteur né des arts et des lettres, l'initiateur intelligent de la plus brillante culture.
Aucun prince de Thistoire moderne n'offre peutêtre des contrastes aussi violents, fondus au creuset d'une personnalité énergique, adoucis parTharmonie d'une riche nature. A la fois étranger et indigène, fils d'un Souabe et d'une Normande, Italien par sa naissance, son éducation et sesgoûts; esprit éveillé, intelligent et souple ; caractère ambitieux et véhément, génie de poète, cœur d'amant, âme de souverain ; savant doux et aimable par moments, tyran capricieux et colérique par boutades, s'emportant jusqu'à la folie sous l'empire de la passion, judicieux, équitable et généreux à ses heures ; susperstitieux et libre penseur, païen dans le fond ; joignant la force et le sérieux du Nord à la beauté sicilienne et à la flamme sarrasine; Frédéric II futj sous la figure d'un splendide monarque d'Orient, le sphinx indéchiffrable, le météore éblouissant de son siècle.
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Ce g-énie impétueux, ce conquérant sybarite trouva le temps de faire rédiger un excellent code en trois langues (latin, grec et italien) par son secrétaire Pierre de la Vig-ne, qui devint plus tard vice-chancelier de l'empire et fut pour long-temps tout-puissant sur l'esprit du souverain. Cet homme sing-ulier et orig-inal, doué comme son maître d'un talent universel, était un Sicilien issu du peuple. Doué d'un esprit entreprenant, il parvint à suivre les cours à l'université de Bolog-ne. Il y étudia les arts, les sciences, la philosophie. Revenu en Sicile et devenu le secrétaire de l'empereur, il aida à introduire la lanofue italienne à la cour, en composant des vers italiens. Il enseigna cet art à Frédéric et à son fils naturel Enzo. Bientôt la famille impériale et les chevaliers de la cour s'appliquèrent à chanter et à parler dans la langue du a si » comme on a appelé l'italien. Ciullo d'Alcamo y fît entendre son dialecte sicilien, tandis que les troubadours y chantaient en provençal, que des savants Arabes y professaient les doctrines d'Averroës et y apportaient les premières versions latines des œuvres d'Aristote. Palerme devint ainsi le premier centre d'une culture européenne et vraiment cosmopolite.
Mais la grande passion de Frédéric II, il faut le dire, ce fut l'Italie. Grâce à lui, elle eut pour la première fois le plaisir d'être elle-même, de se connaître, de s'épanouir. Éclosion précoce et rapide qui n'eut qu'un moment de durée, mais qui jeta les premières semences d'une civilisation universelle dans ce pays. Une g-rande liberté d'esprit, un ra-
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tionalisme poussé jusqu'à l'exagération, permirent à la Sicile de Frédéric II de donner la première impulsion aux arts, aux lettres et à la philosophie et de devancer en ceci la Toscane. Le grand hérésiarque fut condamné par Rome, persécuté et finalement écrasé par elle. Dante le plaça en enfer, dans un tombeau ardent, à côté du grand patriote Farinata degl' Uberti qui sauva Florence de la destruction. Il n'en est pas moins vrai que ce souverain capricieux et brillant a donné à l'esprit italien son premier essor vers l'art , et annonce en quelque sorte l'aurore d'un idéal nouveau dans l'Italie du moyen âge.