DANTE ET L IDEAL CHRETIEN
g-énie plastique de la race, trouva son expression définitive et parfaite dans l'œuvre et la personne du Dante. Par lui la nouvelle vie italienne prit corps et substance dans la lang-ue de ses pères. Il y fit entrer la science et la liberté d'esprit qui avaient été le privilège de l'antiquité et qui semblaient s'être perdus dans la nuit des siècles barbares. Il en rejoig-nit les débris épars avec la persévérance et la clairvoyance du génie.
Par ces dons si rares, Dante appartient au petit nombre des esprits universels qui sont de tous les temps et ne peuvent vieillir. Son génie est une flamme ardente qui sort de son coeur, pénètre son intelligence et illumine le monde. Tantôt, comme un brandon de la colère divine, elle flétrit lesg-rands et les puissants de la terre; tantôt douce et brillante, elle monte vers l'amour divin dont il aperçoit le rayon dans les yeux de Béatrice. La beauté est pour lui l'image visible de la jutice et de la vérité. Cette flamme qui rayonne des yeux de Béatrice, image de son âme immortelle, crée en lui un sentiment qui unit l'homme et la femme dans un désir ascendant vers la suprême perfection.
Cet amour, flambeau de sa jeunesse, inspiration de son âge mûr, lui révéla le monde de l'Infini. Il en comprit la force à la mort de Béatrice. C'est alors que sous le coup de la douleur et de Tangoisse il se promit de parler d'elle « comme jamais on n'avait parlé d'aucune femme ». Son poème est le plus beau monument qu'on ait élevé kU amour vrai, imag-e de l'idéal. Cette flamme vivante, inspiratrice
de sa vie meilleure, il lapuisaà cette source divine, en elle, en cette Béatrice bien-aimée qu'il reconnut au Paradis, et qu'il nous peint si bien sur son char triomphal sous les traits de la « Théologie », qui n'est point du tout (comme beaucoup ont prétendu) une froide personnification de la foi abstraite, mais bien une glorification du plus grand et du plus sublime amour. Dès qu'il aperçoit cette apparition, il s'écrie devant elle, tout ému de sa présence «qu'il reconnaît la femme aimée au tressaillement de son ancien amour (dell' antica fiamma). Trait d'un naturel charmant; car il trahit le feu caché et ardent qui anime tout son poème et nourrit ses plus hautes pensées. Au paradis même, l'ardeur de cette flamme (( bien connue » tient lieu de tout et lui fait oublier tout autre bonheur pour jouir de la présence de l'être aimé. Béatrice lui reproche ses faiblesses humaines avec un cœur d'amante offensée, mais plus encore au nom de cette perfection divine que le poète poursuit et dont elle est le rayonnement. On voit par cette application de la philosophie platonicienne au sentiment de l'amour vrai entre l'homme et la femme, que le Dante est sorti du moyen âge. Avec lui l'idéal moderne a commencé. Il s'annonce dans toute son ampleur par la conscience de l'éternelle grandeur et justice de Dieu. Mais il n'apparaît au poète qu'à la lumière de l'Amour, première et dernière patrie de l'âme humaine.
ÉTAT MORAL DE l'iTALIE AU XV^ SIECLE LAURENT DE MEDICTS ET MACHLWEL
Il y a une contradiction étrang-e entre la société de la Renaissance et Fart qui s'y produit. Trahie de tous côtés, souillée par l'invasion étrang-ère, accablée de tyrannie et de honte, inondée de sang-, ritalie se relève au souffle du Vrai et du Beau, et semble revivre, souriante et radieuse au miheu des g-uerres, des fléaux et des crimes. Reine détrônée et réduite àTesclavage, elle ressaisit comme par miracle le sceptre des arts, séduit ses conquérants et soumet le monde encore une fois.
Nous Acrrons plus tard que cette brillante Renaissance ne fut point, comme on l'a prétendu, le fruit naturel de cette époque marquée par la violence et la discorde, la corruption de l'esprit et le raffinement de la vie extérieure. La Renaissance, surtout celle de l'art, est un fruit du libre développement humain. Elle est due à l'œuvre de quelques grands hommes, qui ne vécurent guère de la vie de leur temps, qui s'inspirèrent surtout de l'antiquité et de la nature, tâchant d'imiter le vrai, et de s'éle-
INTRODUCTIOIN
ver libremenl au beau. Ce n'est pas dans la société d'alors, c'est dans le puissant génie italique dont la souche vivace gît dans les profondeurs du peuple, qu'il faut chercher la racine de ces rares génies qui président à la seconde Renaissance de l'Italie et en offrent comme la plus forte personnification. C'est en Toscane que ces germes féconds s'épanouirent d'une vie puissante, qui eut pour centre Florence. Venise et la Lombardie contribuèrent à cette riche floraison.
Mais commençons par Florence. Puisque nous essayons de suivre au vol le développement de l'esprit Italien, dans ses phases diverses, tâchons d'examiner un instant cette société qui favorisa le grand art par son goût raffiné, sa richesse et son indépendance d'esprit.
Aucune société n'a mieux prouvé que le sens esthétique ne suppose pas le sens moral. Vue de près, elle offre le spectacle d'un monde sans foi ni loi, un monde arbitraire, sans respect humain, sans âme, sans amour. L'esprit, la ruse, la perfidie et l'ambition y régnent et dominent sur tout autre sentiment.
Nous pourrions comparer l'aspect général de cette société turbulente à l'un de ces brûlants paysages de Salvator Rosa, d'un coloris à la fois ardent et sombre. Le sol aride, les rochers abrupts semblent tachés de sang. De maigres arbrisseaux se tordent sous le souffle violent du sirocco, et à travers les lourds nuages d'un ciel cuivré se précipite une tempête furieuse.