‹ Le CorrègeChapitre 75 sur 158 · ÉTAT 3I0RAL DE L ITALIE AU XV^ SIECLE · texte numérisé non relu

ÉTAT 3I0RAL DE L ITALIE AU XV^ SIECLE

Telle est rimpressioii que produit sur nous, dans son ensemble, l'époque du xv^ siècle, avec ses crimes et ses infamies, ses misères et ses fléaux, où le rayon sublime de l'art jette de magnifiques éclaircies et allume des foyers immortels.

Ne cherchons pas dans cette société le sourire d'une joie sereine. Ces fêtes, ces orgies, devenues si célèbres par leur splendeur et leur richesse, ne sont nullement, comme on le croirait, le signe d'une vie en tout sens harmonieuse, mais plutôt l'étalage et le faste du vice et d'une corruption effrénée. L'envie se déchaîne, le mensonge et le cynisme pénètrent cette société, et la dévorent jusqu'à la moelle.

Le génie de ce monde brillant et pervers s'incarne surtout en deux personnages restés célèbres dans l'histoire du temps. Ce sont Laurent de Médicis et Machiavel.

Le premier est comme le produit brut de cette société; le résumé de ses goûts, de ses talents et de ses vices. 11 est son représentant le plus actif et le plus complet. Le second est le produit savant et raisonné de sa science politique; c'est le parfait théoricien du mal; c'est la perversité morale codifiée par la plus claire et la plus exacte des intelligences, aiguisée elle-même par la science politique de l'antiquité et l'expérience de l'histoire. Ces hommes sont tous deux, et chacun à sa manière, les fils légitimes d'une société dépourvue de tout principe moral ou religieux et qui avait perdu toute foi en elle-même.

Laurent, dit le Magriifique, fut le plus habile et le plus brillant parmi ces « chefs d'État » qui se substituèrent sous divers noms à Tancien g-ouvernement populaire. Son aïeul, Corne de Médicis, s'était emparé de la bourse de Florence par une crise du cadastre. Pourtant il fut surnommé Père de la patrie» A vrai dire, il fut l'initiateur d'une nouvelle culture d'esprit, en fondant l'académie platonicienne, en appelant à Florence les savants grecs de Gonstantinople et en éveillant le culte de de l'antiquité. C'est l'époque où le savant sachant le g-rec est fêté comme un dieu et où un manuscrit vaut cent fois son pesant d'or.

Les savants et les grands seigneurs disputent sur Platon et Aristote. Ces deux géants de la pensée sont à Tordre du jour : on s'acharne pour ou contre l'un et l'autre comme autrefois les docteurs de l'Eglise se disputaient sur la Trinité. Après avoir coupé la gorge à un ennemi dans une ruelle obscure, on s'en va dans une villa somptueuse aux environs de Florence, et l'on raisonne paisiblement, élégamment sur l'immortalité de l'âme avec un savant de l'académie platonicienne, en face du riant jardin de la Toscane. On ne croit plus à la religion, mais on croit à l'astrologie, à la divination, à l'alchimie; avant tout on croit au plaisir. On aime la philosophie comme un jeu d'esprit, l'antiquité comme un luxe de l'existence. Les meilleurs esprits, comme Pic de la Mirandole, cherchent ésotériquement dans le passé classique un objet de foi et d'adoration.

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Laurent de Médicis nous apparaît à la fois comme le chef et le type accompli de cette société. Esprit fécond et calculateur, intelligence prompte, politique sans scrupule, homme d'un goût raffiné, comprenant tous les arts en artiste; du reste âme cynique et froide, érudit poète et viveur, Laurent le Magnifique était désigné pour être le tyran aimable et le meneur spirituel de cette société. Dans cet homme qui connaissait à fond l'art de gouverner, nous ne trouvons pas seulement le Mécène des artistes, mais aussi le coryphée des libertins, le roi de la jeunesse dorée, le grand amuseur de Florence. Il dirige les fêtes étourdissantes du carnaval, il compose pour la circonstance des chants lubriques devenus célèbres sous le nom de chants carnavalesques. Tantôt par une sorte de bravade du vice et un raffinement cynique, c'était le (( Triomphe de la mort » qu'on représentait. Autour de ce hideux personnage monté sur un char et chargé d'insignes lugubres, marchent et s'agitent des hommes déguisés en squelettes. Tantôt ce sont les noces de Bacchus et d'Ariane. Une troupe de nymphes nues et de satyres parés avec un luxe effréné suit les chars en dansant. Laurent paré et masqué est parmi le cortège, qui traverse la ville en faisant entendre des chants licencieux composés par lui. A ce spectacle, le peuple de Florence, criblé de dettes et parfois mourant de faim, applaudit; il oublie la peste et la guerre dans la splendeur du carnaval et ne sent plus ses chaînes sous les fleurs qu'on lui jette.

Cet homme qui, non contentd^asservir sa patrie, volait Targ-ent des pauvres, pillait la dot des filles à marier et les poussait au vice, fut pris de remords à sa dernière heure. Sur son lit de mort Laurent le Magnifique fit appeler Savonarole, le seul homme qui Tavait bravé, et auquel maintenant il demandait l'absolution.

Le prieur de Saint-Marc se rendit à Careg-gi chez le prince expirant qui confessa ses crimes. Avezvous une vive foi en Dieu ? dit Savonarole. — Je l'ai. — Alors restituez les fonds que vous avez pris au Mont-de-piété. — Je le veux. — Rendez la dot aux jeunes filles que vous avez dépouillées. — J'y consens. — Mais avant tout rendez à Florence ses libertés !

A ces mots du moine inflexible, qui, la main étendue sur le moribond, prêt à le dépêcher au ciel ou en enfer, réclamait les droits de sa patrie, Laurent détourna la tête et mourut sans absolution. Voilà bien l'esprit incarné de cette société brillante et corrompue, égoïste et cynique, philosophe et superstitieuse, mais avant tout positive.

Au maître nous devons joindre l'élève, au modèle vivant le théoricien philosophe.

Machiavel, ce savant et profond docteur en immoralité, se trouve avoir été dans sa vie privée homme de bien, honnête dans ses actions et bon citoyen. Il resta fidèle au gouvernement delà République de Florence et fut plus tard victime de son dévouement. Laborieux et sobre, il dédia sa vie entière au travail. La lecture des Grecs et des Latins

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l'avait passionné pour l'antiquité classique, la grandeur de la République romaine l'avait transporté d'admiration. La pratique de la vie et la noirceur des hommes lui pervertirent l'esprit. Guidé par d'autres exemples, cette intelligence droite eût marché dans un autre sens. Mais c'était un de ces génies moyens, qui, incapables de créer, décomposent le réel, un de ces esprits observateurs qui raisonnent les passions à froid et reflètent exactement leur société.

La conscience de la justice éternelle fait les réformateurs, l'observation du mécanisme social fait les politiques. C'est ce qui fait de Machiavel le politique par excellence.

Nicolo Macchiavelli sortit des meilleurs rangs de ces nobles campagnards qui furent forcés de renoncer à leurs titres de noblesse pour devenir de simples citoyens. Passionnément attachés aux Guelfes, ses aïeux suivirent ce parti en exil, lorsqu'il fut banni par les Gibelins et rentrèrent à Florence avec lui. On compte parmi eux une longue lignée de citoyens honorables et de magistrats probes qui résument en eux les rares vertus de cette vieille race étrusque, dont le génie incisif et dur est marqué d'une empreinte spéciale parmi les populations italiques. Tite-Live et Plutarque furent ses maîtres. Il puisa surtout chez les classiques grecs (dont il approfondit la langue) cette science critique et politique à l'aide de laquelle il devint célèbre. C'est là qu'il aiguisal'instrument de sa pensée et devint maître dans l'idiome italien. Jeuneencore, il fut

nommé membre du conseil des Dix. qui délibérait sur la paix et la guerre. Devenu secrétaire d'Etat pendant les cinq années qui précédèrent l'écroulement total des libertés de Florence, chargé par son gouvernement de missions importantes auprès des princes d'Italie et du pape, il put acquérir par Tex" périence des hommes, par l'observation de leurs mobiles d'action cette vaste connaissance de la perversité humaine'qui servit de base à sa théorie. En fait, Machiavel devint théoricien du mal en déses poir du bien. Il avait vu tout périr, tout succomber dans le pays qu'il aimait. Il avait vu l'Italie, envahie par l'étranger, plier sous la force et la ruse. C'est à la ruse et à la force qu'il fit appel en formulant ses conseils au « Prince ». Ce prince, après avoir terrassé ses ennemis par le fer et le poison, devait, selon lui, affranchir l'Italie de la domination étrangère et relever lapatrie en l'unifiant sous son sceptre . Un homme comme Machiavel fait époque dans la vie d'un peuple. Son sens critique et politique a fait sortir l'Italie des langes du moyen âge. Il en personnifie le côté positif. Ce génie du sens pratique est l'antipode du génie de Dante ; car il ne retrouve Dieu ni en lui-même ni ailleurs, et privé de toute vie intérieure, il ne peut entrevoir l'Idéal.

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