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LE BEAU MONDE ET LA LITTERATURE

moyen âge, ni la femme de lettres et le bas bleu spirituel du xvm<^ siècle, mais cette charmeuse dont la beauté mondaine est encore enveloppée pour nous d'une auréole de poésie. C'était cette femme initiée à tous les mystères de la volupté, armée de toute la science et des arts de la séduction, cette magicienne capricieuse, impénétrable et discrète, qui remplit le Décaméron de ses grâces et de ses rires; que l'Arioste et le Tasse poursuivent dans Alcine et dans Armide et dont Léonard a peint le sourire sceptique et l'irrésistible attrait dans Mona Lisa.

L'Arioste et le Tasse reflètent cette société, chacun à sa manière. Les grands génies refondent le monde et la vie à leur image; les génies de second ordre le représentent tel qu'il est, et se contentent d'en arranger les matériaux à leur guise. C'est ce qu'ont fait ces deux poètes de la chevalerie mondaine : l'un en satisfait et en heureux, l'autre malgré lui, mêlant aux souvenirs de ce monde voluptueux et cruel les rêves et les aspirations de son âme ardente qui chercha l'amour vrai sans le trouver.

L'Arioste fut à la fois le poète et le héros de ce monde. Lui qui dédia son poème à Lucrèce Borgia, qui vécut à la cour de Ferrare, eut le loisir d'étudier les femmes du temps et d'effleurer en passant les aventures tendres ou galantes, sérieuses ou légères, heureuses ou malheureuses, mais toujours plus ou moins équivoques, qui forment le fond de la vie d'alors. Lui-même représente dans sa personne l'homme du monde selon le siècle, le parfait

cavalier, élég-ant autant que splendide et spirituel, rompu aux armes comme à la g-alanterie. Titien nous a laissé de lui un portrait * qui est un chefd'œuvre, et qui révèle tout l'homme. L'Arioste j est peint en pourpoint de soie gris aux larges manches. La beauté régulière des traits est relevée par une expression charmante d'amabilité infinie. Une chaude lueur de vie, une verve de vigueur enjouée brille dans ses yeux foncés et lumineux, dans cette bouche aux plis séduisants. Le regard est plein de finesse. Des boucles épaisses et d'un noir de corbeau encadrent un visage légèrement bronzé, au large front, au sourire enchanteur. Cette tête admirable ne laisse rien à désirer. Elle captive, elle attire ; mais on n'en devine pas le fond. A-t-elle une âme consciente, ou n' a-t-elle qu'une intelligence ? Enigme, nul ne le saura. Voilà l'homme accompli du xv^ siècle.

Si l'homme demeure indéchiffrable, sa poésie est d'une transparence parfaite. Dans cette trame élégante et légère, les motifs principaux qui s'entrelacent à l'infini sont faciles à saisir. L'Arioste nous dit en commençant qu'il chante « les femmes, les chevaliers, les armes et l'amour » (/e donne, i cavalier, Uarmi^ gVamori). Nous sommes loin de la chevalerie d'autrefois, de son mysticisme, de son culte pour la femme et de ses vertus surhumaines. Le plaisir poursuivi à travers un labyrinthe d'aventures galantes, la chevalerie réduite à un roman

I. Ce portrait se trouvait aulrefois à la galerie Manfrin à Venise,

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