LE BEAU MONDE ET LA LITTÉRATURE
mondain, reflet de la vie de cour en Italie; tout cela enveloppé d'un fin sourire qui se moque de la faiblesse humaine en l'approuvant, du plaisir en le savourant. Voilà toute la poésie de l'Arioste. Aucune de ses figures d'hommes ou de femmes ne se détache d'un puissant relief. Angélique et Alcine, la charmeuse naïve et la charmeuse savante, se confondent dans un délicieux chatoiement. Tous les héros sont plus ou moins heureux; Roland seul, qui devient furieux par amour, est tourné en ridicule.
Tout autre est le Tasse. Ame vraie, chevaleresque et passionnée, il prit le monde et les femmes au sérieux. Dans le noble poème de la Jérusalem délivrée, nous trouvons encore un écho de Tancienne chevalerie et de ses grands sentiments. Mais en même temps le poète tombe dans une contradiction visible. Il veut chanter la conquête du Saint Sépulcre, et commence son poème par une évocation à la Vierge Marie; mais ce sont les amours de Tancrède, c'est Clorinde et Herminie qui prennent la première place dans son œuvre. Après son invocation à la Vierge éternelle, la madone dont la beauté est impérissable, et « qui a une couronne d'étoiles », Armide, l'enchanteresse qui séduit Renaud, devient l'héroïne de son poème. C'est toujours la charmeuse, la magicienne qui éblouit les yeux d'alors. Mais, disons-le, par ce type même le Tasse s'est élevé bien au-dessus de l'Arioste et de son temps. Car il nous représente la magicienne qui devient victime de ses artifices, se prend dans ses propres filets^aimc
après avoir séduit et meurt victime de son amour impétueux.
C'est par quoi Armide nous émeut, s'élève audessus de la g-alanterie chantée par FArioste et touche à la grande poésie. Le Tasse lui-même, âme tendre et passionnée, eut le sort de son héroïne. 'Loin d'être comme TArioste l'homme heureux et le héros de la société, il en fut impitoyablement écrasé. 11 osa aimer sérieusement, il osa lever les yeux sur la princesse d'Esté; pour cela il fut jeté en prison et traité de fou. Il osa croire à la vraie poésie; pour cela il fut persécuté avec un acharnement incroyable par les pédants et les académies. Il mourut seul, triste, abandonné dans sa retraite de Rome, chez les moines qui l'avaient recueilli. Imag-e saisissante du vrai poète qui a cherché son bonheur dans la vie mondaine et n'y trouve qu'amertume et douleur.