LÉONARD DE VINCI
appelle l'amour et ne rend que le froid dédain.
Tout jeune encore, Léonard avait fait une étude spéciale des serpents comme pour s'ag-uerrir aux aspects les plus redoutables de la nature. Il s'en était fait apporter une g-rande quantité par un paysan, dans un panier couvert et les avait peints sur une rondache de bois. L'ayant placée au fond d'un caveau à demi éclairé, il y conduisit son père. Celui-ci recula effrayé, croyant voir de vrais serpents. Ces études lui profitèrent plus tard pour le tableau fameux qu'on admire aux Uffizi. La tête coupée de la Gorgone^ dont la beauté terrible se devine encore dans l'horreUr de la mort, agonise devant nous. Ses cheveux viennent de devenirdes serpents qui se roulent et se tordent, boucles vivantes, dans les gouttes de son sang. Les yeux éteints, l'haleine verdâtre, le front moite, cette atmosphère de venin nous rivent sur place. Plus on la reg-arde de près, plus les serpents vivent, s'ag-itent, s'entortillent en épais écheveaux et sifflent autour de nous. L'humide caveau, le froid mystère du regard, la couleur blême du tableau, ces vipères qui semblent se multiplier sous nos yeux, nous glacent. Le pinceau ne saurait mieux traduire l'impression du serpent. Grâce à un art infini, à une incroyable vérité de détail, ce mythe qui représente le cauchemar de l'horrible dans la nature, s'anime sous nos yeux et devient une réalité.
L'étude d'un type quelconque pour peu qu'il soit profond nous découvre un monde à part dans le
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monde infini de la conscience et du sentiment. Donner à ce type sa physionomie, son mouvement, son âme et enfin cette harmonie qui est le propre de tout être vivant, n'est point chose facile. Aussi les bons portraits sont-ils rares. Ils ne donnent généralement qu'un trait extérieur et accidentel de l'individu. Les grands maîtres ont seuls le don de peindre tout un caractère dans un portrait. Le problème que s'est posé Léonard en peignant cette belle Florentine qu'il a immortalisée et dont nous ne savons rien sinon qu'elle s'appelait Mona Lisa, était peut-être le plus difficile en ce genre.
On dit qu'il mit six ans à achever son tableau et on le conçoit. Peindre non pas un visage de femme quelconque, mais la femme elle-même, avec sa beauté, son charme, sa haute fascination, ce tout délicat et puissant qui réside dans la finesse de son organisme et donne à la toile la pulsation même de la vie, voilà ce qu'a voulu Léonard et voilà ce qu'il a fait au désespoir éternel de tous les portraitistes. Que de pensées dans ce front à la fois modeste et fin, harmonieux et intelligent. Il voit et comprend tout. Un voile noir presque invisible est posé sur sa partie supérieure et enveloppe ses cheveux. Quelle séduction et quel dédain dans la bouche insinuante qui semble décocher le dard léger de l'ironie. Enfin quel sourire de sirène et de magicienne dans ses yeux veloutés, quelle fine volupté et quelle imperceptible moquerie, quelle douceur et quelle cruauté I Le visage sourit et pense; toute la personne respire et parle.